Samedi 20 août 2011 6 20 /08 /Août /2011 17:01

1263815505_hotel_danieli_venise_6.jpg       Hôtel Danieli

 

 

Elle les a inspirés presque tous, les poètes et les écrivains, venus des quatre coins du monde pour que leurs mots disent à leur tour ce que cette muse unique au monde ne pouvait manquer de leur dicter. La littérature vénitienne commença, il y a plus de sept siècles, dans une geôle génoise : c'est là qu'en 1295 Messire Marco POLO, citoyen de Venise, croupit en attendant sa libération et trompe son ennui en couchant par écrit le récit de son épopée en Orient qui le mena jusqu'à la cour du grand Khan, empereur des Mongols. C'est ainsi que naît " Le livre des merveilles ". Depuis lors, les écrivains vont se suivre sans se ressembler, fascinés par la cité et les mystères qu'ils y devinent. On pourrait presque - parodiant le titre d'un récent ouvrage - écrire  "Venise ou la tentation de l'écriture". Chacun d'eux aura sa propre vision de la Sérénissime. Ainsi DANTE, fasciné par celle infernale de l'Arsenal, PETRARQUE séduit par les institutions et la beauté de la cité des eaux, un mirage qui tient ses promesses, COMMYNES ébloui par le Grand Canal et ses palais qu'il décrivait : " la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée ". Il est vrai que le mirage vénitien a de quoi enflammer l'imagination. Peu de temps après lui, MONTAIGNE sera saisi par le spectacle de la place Saint-Marc, l'ARETIN qui, arrivé à Venise en 1527 et tient son nom de sa ville natale Arezzo - y rédigera et y fera imprimer " Le maréchal " et "La courtisane" qui figurent parmi les comédies les plus réussies du XVIe siècle. L'ARETIN sut, en effet, utiliser de manière vivante la langue dite " vulgaire" et la mettre au service d'une indéniable liberté de pensée et d'action. C'est à partir de cette époque que Venise devient un centre important de l'édition du livre, ne comptant pas moins de plusieurs centaines d'éditeurs auxquels, désormais, une foule d'auteurs vont proposer leurs manuscrits.

Mais c'est plus précisément le théâtre qui passionne les Vénitiens. Il y a pléthore de spectacles et presque tous sont des produits du cru. Son plus illustre représentant sera Carlo GOLDONI, auteur prolifique, qui introduit dans la tradition populaire son sens aigu de l'observation et ses personnages hauts en couleurs, comme son " Arlequin, valet de deux maîtres " qui peut être considéré comme l'exemple type du divertissement vénitien de l'époque. Un autre orfèvre en la matière sera Giacomo CASANOVA ( 1725 - 1798 ) qui, entre deux rendez-vous galants, trouvait le temps de rédiger d'intéressantes mémoires, tandis que GOETHE viendra y rêver un moment mais préférera Rome à la Sérénissime et que SHAKESPEARE y mettra en scène son Othello et Le marchand de Venise.

L'ère du libertinage achevée, c'est une Venise tout différente, passée aux mains des Autrichiens après le traité de Campoformio ( 1797 ) que les romantiques vont découvrir. La cité des merveilles est à l'abandon, les splendeurs des siècles précédents sont oubliées, les lampions de la fête permanente éteints, Venise est exsangue. Mais cette cité funèbre n'en reste pas moins attirante. CHATEAUBRIAND y vient en 1806 et écrit : " que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque passèrent ". Lord BYRON, qui y séjourna plusieurs années et y mènera une existence fort tapageuse, fera passer dans son oeuvre, principalement dans Childe Harold et Beppo, la noire et magnétique poésie de la cité lagunaire. Les Anglo-Saxons, qui se plaisent, lors de leur voyage d'études artistiques, à faire halte à Venise, seront nombreux à la décrire. Ce sera le cas d'Elisabeth et Robert BROWNING, de Charles DICKENS et, plus particulièrement, de l'historien d'art John RUSKIN qui, le premier, dans Les pierres de Venise, disserte longuement sur l'architecture gothique de la ville. Madame de STAEL trouve Venise éblouissante, George SAND, qui y vit des amours tumultueuses avec Alfred de MUSSET à l'hôtel Danieli, nous plonge dans la douceur des clairs de lune sur le Grand Canal, comme le fera Théophile GAUTIER. TAINE et STENDHAL, ainsi que les frères GONCOURT, ne seront pas en reste pour écrire des pages élogieuses sur les incomparables beautés de Venise et de sa lagune, alors même que Henry JAMES avec Les carnets d'Asper Jorn et Les ailes de la colombe l'élève au rang de mythe littéraire. Quant à Gabriele d'ANNUNZIO, il lui consacrera quelques-unes de ses plus belles pages.


   
D'autres verront la mort s'y profiler. C'est BALZAC qui, en 1837, écrit : " cette pauvre ville qui craque de tous côtés et qui s'enfonce d'heure en heure dans la tombe ". Ce thème de l'inévitable disparition sera repris par BARRES et ZOLA, ce dernier notant que ce qui a fait sa force, son isolement au milieu des flots, fera demain sa faiblesse et sa mort. Et nous en venons à  La mort à Venise, titre du roman de Thomas MANN, celui qui communique au plus haut point ce sentiment de lente désagrégation. La quête funèbre de Gustav von Aschenbach illustre un des aspects de Venise les plus sombres et les plus désenchantés.

Plus proches de nous, à l'aube du XXe sicle, on croise dans les calli le souvenir de Marcel PROUST dont j'ai déjà parlé ( voir mon article : Proust à Venise ), Henri de REGNIER ( L'Altana ou la vie vénitienne ), André SUARES ( Voyage du condottiere ) Ezra POUND ( Cantos ), Ernest HEMINGWAY ( Au-delà du fleuve sous les arbres ) qui aimait séjourner dans l'île de Torcello ou consommer un montgomery ( cocktail à base de martini ) au Harry'bar au bord du Grand Canal. Il y a d'autre part, parmi les célébrités, James HADLEY CHASE ( Eva ), Daphné du MAURIER ( Ne vous retournez pas ), Paul MORAND, l'homme pressé qui ne dédaignait pas de s'y attarder ( Venises ), Marcel SCHNEIDER ( La fin du Carnaval ), Hugo PRATT ( Fable de Venise ), Frédéric VITOUX ( Charles et Camille ), André Pieyre de MANDIARGUES et Philippe SOLLERS, sans oublier Jean d'ORMESSON et La douane de mer, qui ne passe pas une année, je crois, sans aller y ressourcer son imaginaire. La belle ne manque pas d'admirateurs, elle que certains ont vu pareille à un vaisseau à demi englouti dans les eaux, d'autres comme une inépuisable et impérissable inspiratrice à laquelle ils ne cessent de rendre vie et jeunesse par la grâce et la ferveur de leurs mots.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Marcel Proust à Venise

 

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Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : LITTERATURE - Communauté : La commune des philosophes
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Mardi 16 août 2011 2 16 /08 /Août /2011 11:57

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           La forteresse Pierre-et-Paul


Surgie des brumes féeriques de ses canaux, Saint-Pétersbourg est née de l'imagination débridée d'un homme épris de beauté et de grandeur. Quand Pierre le Grand fonde la cité en 1703, il souhaite tout d'abord ouvrir " une fenêtre sur l'Europe" et décide qu'elle se dressera là, dans la zone marécageuse du delta de la Neva récemment reconquise sur les Suédois. Devenue la capitale de l'Empire russe en 1712, la ville le restera jusqu'à la fin du règne de Nicolas II. Au cours de l'histoire, rebaptisée Petrograd puis Leningrad - elle récupérera son nom d'origine en 1991 - elle n'a jamais cessé de revendiquer l'héritage visionnaire de son fondateur. La visiter au moment où les nuits sont pratiquement inexistantes ajoute un supplément de magie à la solennité de ses ensembles architecturaux, à la beauté particulière de ses grandes avenues, à la verdure de ses parcs, à la complexité de ses canaux et à cette fusion quasi unique de l'architecture et de l'eau. L'édification de la nouvelle capitale impliquera une telle concentration d'efforts titanesques que des milliers de vies humaines y seront sacrifiés. Doit-on voir là l'une des raisons des tragédies qui n'ont cessé de l'affecter au long de ces trois cents ans d'existence ? Je ne le crois pas, mais cataclysmes et guerres ne l'on pas épargnée, ne serait-ce que le terrible blocus perpétré par les armées hitlériennes qui dura 872 jours du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944 et ne put venir à bout de l'endurance et du formidable courage de sa population.

Imaginée dans son impériale grandeur par un homme inspiré, elle est la ville la plus intelligente qui soit, parce que sa construction fut marquée du sceau conscient de la création. Tout a été conçu de façon harmonieuse, de manière à ce que les espaces de terre, les lignes sinueuses de la Neva, les canaux, les rives du golf de Finlande soient les éléments de base d'un urbanisme innovant. Une attention supplémentaire fut accordée aux perspectives lointaines afin de jouer pleinement l'atout de sa disposition géographique. Saint-Pétersbourg est également une ville moderne dans le sens qu'elle s'est ouverte délibérément sur l'Europe et a sollicité la venue d'artistes étrangers, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, invités sur ces terres fangeuses à concevoir un style unique et d'avant-garde. Si bien que des Allemands, des Français, des Suédois, des Hollandais, des Italiens, des Anglais s'y sont installés en petites colonies distinctes et que la ville s'est peu à peu constituée comme une capitale singulière à tous égards. En collaboration avec les maîtres russes, ces artistes participèrent à l'embellissement de la ville et des résidences impériales proches, ainsi qu'à la naissance d'une culture spécifiquement pétersbourgeoise. C'est la raison pour laquelle, les visiteurs que nous sommes, découvrons au fur et à mesure de nos pérégrinations d'étranges ressemblances : ses quais font penser à Paris, ses canaux à Amsterdam, ses ponts et la proximité de la mer à Venise, ses brouillards fréquents et la verdure de ses parcs à Londres. Mais malgré ces similitudes, Saint-Pétersbourg ne ressemble qu'à elle-même, solennelle et incomparable et, ce, à n'importe quelle saison : en été, ce sera le charme féerique de ses nuits blanches ; en hiver, la parure cristalline de la neige et du givre.


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Par où commencer une visite de la ville ? Je pense par une promenade en bateau sur la Neva et les canaux qui offre un panorama d'ensemble et permet de s'imprégner de l'atmosphère aquatique de la ville. A Saint-Pétersbourg, tout est uni et divisé par son fleuve. Dans ses eaux se mirent les façades de ses palais, ses ponts, ses églises, ainsi passe-t-on devant quelques-uns des plus fameux, dont le palais Marinski, le palais Menchikov qui appartenait au compagnon d'armes de Pierre le Grand, le palais Youssoupov où durant la nuit du 16 décembre 1916 fut assassiné Grigori Raspoutine, le palais de Marbre que Catherine II avait offert à son favori Grigori Orlov ; ou sous les ponts les plus élégants dont l'Anitchkov et je pourrais en citer bien d'autres puisque plus de 500 relient entre eux les quelques cent îles et îlots qui constituent le territoire de cette ville, enfin la forteresse Pierre-et-Paul construite sur l'île des Lièvres, emplacement choisi par le tsar lui-même en raison de sa position stratégique sur le delta de la Neva et qui, outre la forteresse, abrite la cathédrale où sont enterrés les Romanov depuis Pierre le Grand, sans oublier sur les quais de la Moïka, l'ancien palais de la princesse Volkonskaïa que Pouchkine, le poète tant aimé des Russes, habita avec sa belle épouse Natalia de novembre 1836 jusqu'au jour de sa mort, survenue lors d'un duel, le 29 janvier 1837, et aujourd'hui transformé en un musée mémorial à sa gloire.



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Eglise de la Résurrection du Christ sur le sang versé

Marcher dans la ville est aussi une façon idéale de s'imprégner de son atmosphère, de respirer son parfum, de traverser les parcs, de s'attarder le long des quais, d'entrer dans les églises innombrables et fastueuses de par leurs richesses et leurs décorations intérieures comme Notre-Dame de Kazan, impressionnante par ses proportions mais un peu froide, par celle stupéfiante de la Résurrection du Christ sur le sang versé, entièrement couverte de mosaïques et qui fut élevée sur ordre de l'empereur Alexandre III à l'endroit précis où son père Alexandre II avait été assassiné, alors que le pays devait à ce tsar l'abolition du servage et un nombre important de lois sociales. Mais mon coup de coeur a été pour la cathédrale Saint-Nicolas-des-marins, noyée parmi les lilas en fleurs, édifice blanc et azur avec ces 5 doubles coupoles dorées, harmonieusement proportionnées, qui se reflètent dans les eaux du canal Krioukov. On est également happé par la Perspective Nevski, l'artère commerçante et l'âme de Saint-Pétersbourg, bordée par le canal Griboïedov dont Gogol écrivait : " Rien n'est plus beau que la Perspective Nevski à Pétersbourg du moins ; elle est tout pour lui. N'y a-t-il rien qui manque à la splendeur de cette artère, la reine de beauté de notre capitale ?"


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                   Palais de l'Ermitage


Sans contrarier Gogol, selon moi, le sommet de la ville n'est pas la Perspective Nevski mais le Palais de l'Ermitage déployant les façades de ses cinq édifices le long de la Neva et symbolisant le pouvoir impérial. La place sur laquelle il s'ouvre a vu se jouer certaines pages marquantes de l'histoire russe, dont celle du dimanche sanglant de 1905 et de la prise du pouvoir par les Bolcheviks lors de la Révolution d'octobre 1917. On doit la façade grandiose du palais d'Hiver à l'italien Bartolomeo Rastrelli dans un style baroque tardif qui se distingue par l'expressivité et le dynamisme de ses formes. Les multiples colonnes et demi-colonnes, pilastres, sculptures décoratives des frontons, de même que les ressauts rythment ces façades et donnent au monument une élégance somptueuse. Aujourd'hui le palais abrite les collections commencées par Catherine II dès 1764 et compte environ 3 millions d'articles d'exposition. La splendeur de ce musée est indescriptible et userait tous les superlatifs. Rénové de façon admirable, l'Ermitage est considéré à juste titre comme l'un des plus beaux musées du monde et le visiter vous plonge littéralement dans l'extase tant il recèle de chefs-d'oeuvre. Devant autant de beauté créée par la main de l'homme, on se surprend à penser que son génie ne semble pas avoir de limite et qu'il arrive à l'homme de surpasser l'homme.
Mais c'est sans doute le soir, alors que la lumière se contente de se mettre en veilleuse, qu'il fait bon flâner au hasard des avenues et des quais. Dans cet écheveau tressé de pierre et d'eau, alors que les dômes, les flèches, les façades baignent dans une étrange phosphorescence, que les chatoiements du ciel se reflètent dans le fleuve devenu translucide, on se laisse imperceptiblement gagner par l'intense poésie de cette ville et les mouvements imprévisibles de son histoire et on comprend mieux pourquoi le défi de ce tsar visionnaire conserve à jamais la consistance tragique et sublime d'un songe.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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1249288754_result2.jpg     Cathédrale Saint-Nicolas-Des-Marins

 

 

Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : ESPRIT des LIEUX - Communauté : Voyage et écriture
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Dimanche 14 août 2011 7 14 /08 /Août /2011 09:30

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Et sur cette mer figée, soudain, une caravelle de vie et d'espérance immobilisée là depuis des siècles.

 

 

Il y a d'abord le désert, un monde minéral, surprenant, qui déploie à l'infini ses entablements rocheux, ses monts sculptés, ses pistes caillouteuses ou ses bombements de sable qui prennent au soleil la couleur de l'or et du feu. Etrange, fabuleux labyrinthe en plein vent, où, il y a de cela très longtemps, Dieu parlait à l'oreille de Moïse. Oui, terre originelle que les siècles n'ont point changée et qui semble nous offrir, dans le silence et la solitude, un cliché véridique de ce que fût, au commencement des temps, l'aurore du monde. Est-ce donc ici que tout commence ou que tout finit ?  Est-ce ici que nous est présenté la géologie primitive de notre planète, sa face immémoriale que le passage des siècles n'est pas parvenu à changer ? Car, en ces lieux, règnent le chaos, celui qui présida à la naissance de la terre, avant que l'homme ne vienne y inscrire son oeuvre personnelle. C'est sans doute l'absence de civilisation qui frappe, parce que rien du quotidien de l'existence humaine n'y est visible. La route est comme une piste, celle que quelques nomades empruntent ( on en recense 80.000 ) pour le traverser à dos de chameaux et que l'on surprend, de loin en loin, fragiles esquifs dans cette mer de sable et de pierre où la température peut atteindre les 50°. Mer figée, immense à parcourir. On imagine ce qu'éprouvèrent les enfants d'Israël errant quarante ans dans ce territoire inhospitalier où la nature a oublié de sourire !  Par chance, le Sinaï est resté à l'écart des invasions touristiques, encore préservé des migrations contemporaines, d'où la sensation exaltante de pénétrer en un désert, mythique pour les uns, mystique pour les autres.

 

Néanmoins, le Sinaï est, depuis les temps les plus reculés, un carrefour important, une porte entre l'Afrique et l'Asie et un pont entre la Méditerranée et la Mer Rouge. Au XVIe siècle avant notre ère, les pharaons avaient construit la route de Shur qui les menait jusqu'à Beersheba et Jérusalem. Les Nabatéens, puis les Romains, utilisaient, quant à eux, une autre voie que l'on nomme aujourd'hui Darb-el-Hadj, ce qui signifie " route des pèlerins". Malgré son aridité terrifiante, le Sinaï surprend ses rares visiteurs par sa beauté. Si la terre ne se prête pas à l'agriculture et si les Bédouins n'y survivent que grâce aux palmiers-dattiers, aux légumes qui poussent autour des points d'eau et à leurs troupeaux qui paissent sur les collines, elle n'en est pas moins grandiose. En dehors de ces quelques vies humaines, elle appartient au loup et au renard, la hyène et la chèvre sauvage, l'aigle et la gazelle. Car elle ne semble être là pour personne, que pour elle-même...

 

Quelle route fut celle des enfants d'Israël, en ce territoire sévère et hostile, quand ils quittèrent l'Egypte pour se rendre à Canaan sous la conduite de Moïse ? Bien que le tracé exact soit controversé par les érudits, il semblerait que celui-ci, une fois la Mer Rouge traversée, passait par Elim ( ce que l'on pense être l'actuel El-Tur ) avec ses 12 puits et ses 70 palmiers, puis par la plaine d'Ebran ( Wadi Hebran ) et, ce, jusqu'au Mont Horeb, où il leur avait été demandé de fonder une organisation religieuse et sociale. Tandis que notre car progresse, soudain nous apercevons, dans une étroite vallée pierreuse, les murs de la forteresse monastique construite par l'empereur Justinien au VIe siècle et qui est devenue le monastère Ste Catherine, au pied du Mt Moïse. A l'intérieur de l'enceinte, qui conserve sa silhouette primitive, et ne fut jamais, au cours des siècles, ni conquise, ni détruite, se regroupent des constructions d'époques diverses, dont une église, une mosquée, un musée, une bibliothèque, un ossuaire et les bâtiments conventuels du plus vieux monastère chrétien élevé à l'endroit précis où Dieu se serait révélé à Moïse dans le miracle du Buisson Ardent.

Les premiers moines vécurent dans une extrême pauvreté et certains furent victimes des nomades maraudeurs jusqu'au moment où ils envoyèrent une requête à Médine en 625 pour demander à Mahomet sa protection politique. Celle-ci leur fut accordée et la preuve en est toujours visible grâce à un document ( l'original se trouve en Crète ) que Mahomet en personne signa avec la paume de sa main. On raconte qu'il séjourna au monastère alors qu'il était encore marchand, ce qui est plausible, le Coran mentionnant les lieux sacrés du Sinaï. Si bien que lors de la présence ottomane dans la Péninsule, le monastère fut épargné. La Mosquée, construite vers le Xe siècle, est là pour rappeler que le Sinaï est aussi un carrefour des religions. D'ailleurs, à l'intérieur de l'enceinte, on croise autant de Chrétiens que de Musulmans ou de Juifs, venus en famille avec leurs enfants, se recueillir et admirer les pièces rares que recèle le musée, dont des icônes de la période byzantine (du  IVe au Xe siècle ) réalisées selon la technique de la cire fondue. La plus belle, selon moi, est un Christ Pantocrator de la fin du VIe siècle qui plonge son regard dans le vôtre comme s'il lisait au plus profond de vous. Saisissant !

 

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 Christ Pantocrator du musée Ste Catherine du Sinaï


Le musée contient également de très beaux objets du culte comme une mitre en vermeil datant de 1678, don de la Crète, et un somptueux reliquaire de la même provenance, ainsi que des vêtements sacerdotaux et une bibliothèque réputée comme la plus grande et la plus importante après celle du Vatican. La pièce d'exception est le Codex Syriacus que l'on date du milieu du IVe siècle et qui est considéré comme le manuscrit le plus précieux au monde. Malgré les merveilles qu'il abrite, le monastère frappe par sa simplicité. Tout y reflète le calme, tout y est imprégné de recueillement. On peut vraiment dire qu'ici le temps suspend son vol...


Plus loin, le jardin s'étend comme un long triangle et forme une véritable oasis au milieu des montagnes abruptes. A force d'efforts, les moines, appartenant à l'Eglise grecque orthodoxe, sont parvenus à faire pousser quelques palmiers, des plantes aromatiques et médicinales. A l'est,  se trouve une colline où vivaient Jethro et ses sept filles, dont l'une devint l'épouse de Moïse. De là, on aperçoit deux sommets : celui de Moïse ou Sinaï ou Saint Sommet ou encore Mont Horeb selon la Bible, qui culmine à 2285m et celui de Sainte Catherine ( 2637 m ), du nom de cette jeune fille née à Alexandrie qui tint tête à l'empereur Maxence au début du IVe siècle. L'empereur, ayant donné l'ordre à cinquante sages de lui faire adjurer sa foi chrétienne, la jeune fille réussit à les convertir par la force de ses arguments. Sous la torture, au lieu de plier, son courage et ses convictions eurent pour conséquence de subjuguer l'impératrice elle-même et quelques-uns des membres de la Cour. Ses restes, retrouvés non loin du monastère par un religieux, font dorénavant l'objet d'une vénération et reposent dans un reliquaire au coeur de l'église.
Il est midi, les cloches sonnent, joyeux carillon au coeur de cette sévérité. Notre dernière visite sera pour la chapelle du Buisson Ardent de style byzantin. En cet endroit, le pèlerin entre en se déchaussant, en souvenir du commandement de Dieu à Moïse : " Ote les sandales de tes pieds, car l'endroit où tu te trouves est saint ". Fait inhabituel, l'autel n'est pas érigé au-dessus de reliques, mais sur les racines du Buisson. Dans l'abside, la mosaïque de la Transfiguration est la plus ancienne d'Orient. Quant au buisson, il pousse toujours à quelques mètres de la chapelle où il a été transporté. C'est le seul buisson de son espèce dans la péninsule du Sinaï.

 

                                                                                         1266426964 jordanie-egypte-740 wince          Vue du mont Sinaï ou mont Moïse

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : ESPRIT des LIEUX - Communauté : Voyage et écriture
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Samedi 13 août 2011 6 13 /08 /Août /2011 19:02

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 Le désert du WADI RUM - à gauche les Sept Piliers -             VIDEO   

 

    

Aqaba, un nom chargé d'histoire et, pour les Jordaniens, leur seule fenêtre ouverte sur la mer Rouge. L'histoire de ce port remonte très loin dans le temps, puisqu'il était déjà prospère à l'époque du roi Salomon et pendant les premiers siècles de l'Islam. Hélas ! la ville n'a conservé que peu de traces de son passé glorieux, en dehors du Qast ( le Fort ), une construction ottomane massive, flanquée de quatre tours, édifiée au XVIe siècle afin de protéger les pèlerins qui se rendaient à la Mecque. C'est sa prise, en avril 1917, par des Bédouins rebelles, conduits par le colonel Lawrence et le prince Fayçal, qui signe la défaite de la garnison turque et le début de la marche victorieuse vers l'indépendance, ainsi que la naissance de l'actuel royaume hachémite de Jordanie.
A Aqaba, nous n'avions rien à faire de particulier, sinon le tour de la ville très plaisante et fleurie, devenue également une station balnéaire de renom pour les Jordaniens privés de façade maritime, et n'avions qu'une hâte : nous rendre au plus vite dans le désert du Wadi Rum, étendue lunaire où convergent d'antiques wadis ( cours d'eau  ). Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est une région où les sources abondent et où la végétation est telle que le lieu était devenu, dans les temps reculés, une étape obligée pour les caravanes qui transportaient épices et encens du royaume de Saba ( l'actuel Yémen ) jusqu'aux portes de la Méditerranée. En effet, le Wadi Rum a, durant des millénaires, relié l'Arabie à la Palestine et ses pistes de sable ocre, qui cheminent entre de hautes parois de grès, étaient déjà utilisées par les Nabatéens, avant d'être exploitées plus tard par les Romains.


   

Notre jeep nous attend non loin des 7 piliers qui forment avec une majestueuse élégance le porche de cette cathédrale en plein vent, où nous allons naviguer pendant plusieurs heures - et le verbe convient parfaitement - tant la conduite sur les sables a quelque chose d'assez proche de celle sur les vagues. Les descendants des anciens habitants du Wadi Rum, dont on sait par les inscriptions rupestres découvertes en maints endroits qu'ils remontent au paléolithique, sont les Bédouins qui élèvent des chèvres et des dromadaires et dont les fils s'enrôlent traditionnellement dans la légendaire police du désert. Connu pour ses rochers aux formes étranges et la diversité de ses couleurs qui, à la tombée du soir, semblent prendre feu, ce dernier est, par ailleurs, le symbole de l'indépendance nationale jordanienne, car c'est ici que les troupes, commandées par le colonel Lawrence, plantèrent leurs tentes avant de lancer leur assaut final sur la forteresse d'Aqaba.

La lumière est intense, alors que la jeep parcourt les étendues de sable plus rouges d'être coulées sous un ciel si bleu, et traversées d'ombres, lorsqu'un pinacle rocheux, plus haut que les autres, vient à couper soudain la ligne indécise de l'horizon. On se tait. Le silence a quelque chose de solennel qu'il paraitrait inconvenant de rompre. Au loin, on discerne les silhouettes de quelques Bédouins oscillant selon le rythme lent de leur monture, coiffés de leur kefiah rouge et blanc. Ils vivent une existence austère dans des campements de fortune, existence qui n'a guère changé depuis les âges les plus reculés. Leur nombre est évalué à 45.000. Ils nous offriront le thé et quelques dattes avec une gentillesse nullement mercantile.

 

P1070052.JPG      Petra - le trésor


      

                 VIDEO

 

 

PETRA - à gauche, une tombe impériale ; à droite, à la sortie du siq, la brusque apparition du Khasnè ( le trésor )

Après le Wadi Rum, notre seconde visite en terre jordanienne sera pour Petra, dont les légions de Trajan, en 106, prirent possession, condamnant au silence la civilisation nabatéenne. Mais qui étaient donc ces Nabatéens, qui bâtirent Petra, ville re-découverte, comme sortie d'un songe en 1812 par l'explorateur et orientaliste suisse Johann Ludwig Burckhardt, dont le séjour fut hélas très bref, les lieux étant habités alors par des tribus rivales en perpétuelles luttes les unes contre les autres. La nouvelle s'étant répandue en Occident, d'autres voyageurs et aventuriers se rendront à leur tour sur les lieux. Parmi eux, le peintre écossais David Roberts, dont les admirables dessins feront le tour du monde et sensibiliseront l'opinion sur l'importance de cette découverte. Après la vague d'explorateurs romantiques, vint celle des archéologues et des chercheurs accrédités et débuta l'exploration de la zone archéologique. Les Nabatéens, dont on parle déjà dans la Bible, n'étaient autres que des nomades issus de la péninsule arabique. Même, si aujourd'hui, leurs origines restent encore inconnues, il est certain qu'il s'agissait d'un peuple déterminé et industrieux qui sut rapidement sortir des limites de la société nomade pour s'installer avec succès dans un système plus important, fondé sur des relations politiques et économiques. En effet, dès la fin du IVe siècle av. J.C., les caravanes des marchands nabatéens se déplaçaient de l'Arabie à la Méditerranée, le long de l'axe nord-sud, et de la Syrie à l'Egypte, le long des routes directrices qui allaient de l'est à l'ouest. Ils parlaient l'araméen, la langue commerciale qui était utilisée à l'époque dans le Proche-Orient. Décrits, dans les premiers documents historiques, comme des habitants du désert, voués à l'élevage et ne connaissant pas l'agriculture, ils changèrent de mode de vie progressivement, bien que ces diverses phases d'adaptation restent assez énigmatiques. Ce qui est certain, c'est que la terre occupée par les Nabatéens disposait de peu de ressources, en dehors de quelques mines de cuivre dans le Wadi Arabah et du bitume de la Mer Morte, exporté vers l'Egypte, qui l'utilisait pour la momification des défunts.

Leur habileté commerciale était de savoir distinguer les marchandises les plus précieuses et les plus recherchées et, ensuite, de les acheminer dans des pays situés aux confins des routes de communication, en d'immenses caravanes que l'historien Strabon comparait à de véritables armées. Au sud de l'Arabie, ils achetaient la myrrhe, l'encens et les épices qu'ils revendaient à Gaza, à Alexandrie et dans les divers ports de la Méditerranée. Les autres marchandises étaient l'or, l'argent, le verre, les tissus de Damas et les soieries de Chine. Les énormes bénéfices, qui s'en suivirent, enrichirent de plus en plus les marchands nabatéens qui purent ainsi user de leur influence du Golfe Persique à la lointaine Abyssinie. Entre le troisième et le premier siècle av. J.C., il y eut une sorte de "révolution culturelle" qui entraina la naissance du royaume nabatéen et cela, d'autant mieux, que s'affaiblissait le royaume Séleucide, en conflit avec l'expansionnisme romain. C'est ainsi que, consolidant le contrôle de la région qui allait de la Palestine au désert Arabe et du Golfe d'Aqaba aux actuelles frontières de la Syrie, les Nabatéens se sédentarisèrent et instaurèrent un régime qui évolua du type tribal à celui d'une monarchie, s'inspirant dès lors du modèle helléniste contemporain. Le "Livre des Macchabées" mentionne un roi, du nom d'Aretas, que l'on considère comme le premier souverain de ce royaume. L'évolution de cette société fut probablement rapide ; des villes furent édifiées, non seulement Petra, mais également Advat, Mamshit et Shivta dans le Negev. C'est sous le règne d'Aretas IV ( 8 ans av.J.C. et 40 après ) que le royaume parvint à son apogée, contrôlant les territoires de l'actuelle Jordanie, du Negev, du Sinaï et une partie de l'Arabie, et que Petra, de par sa position stratégique, fut choisie pour capitale. Et c'est en 106 de notre ère que la ville fut annexée à l'empire romain d'Arabie par les légions de Trajan. Malgré cette annexion, Petra restera, pendant des décennies, un centre commercial florissant. A la fin du IIIe siècle, sous Dioclétien, la ville devint un épiscopat et l'on vit surgir basiliques et monastères ornés de mosaïques, tandis que de nombreux édifices rupestres étaient transformés en églises. Puis le site fut touché par deux séismes en 363 et 419 et entra en agonie, sombrant dans une obscurité quasi absolue jusqu'aux premières années du XIIe siècle, le temps d'une brève période durant laquelle la ville abandonnée fut fortifiée par les Croisés. Et à nouveau le silence, jusqu'à sa re-découverte par Burckhardt en 1812.

 


Le site est immense. On y accède en s'engageant dans une faille profonde, causée par un gigantesque remous tellurique, faille appelée SIQ qui conduit jusqu'au Khasnè, l'édifice le plus fameux de Petra, dont l'état de conservation ne peut manquer de susciter l'émerveillement, surtout quand il vous apparaît auréolé par la lumière méridienne. Appelé également "Le trésor" pour la simple raison que les Bédouins crurent longtemps qu'il s'y cachait le fabuleux trésor d'un pharaon. Mais de trésor, il n'y eut point. On pense aujourd'hui que le Khasnè aurait été un temple funéraire consacré à la mémoire de l'empereur Aretas IV. 
Mais Petra ne se limite pas à la splendeur de ce monument et à la profondeur du canyon ocre qui y conduit ; une fois passé le Khasnè, la vallée s'ouvre subitement, découvrant une large voie où s'alignent des structures qui composent la plus admirable nécropole architecturale, structures si diverses qu'elles confirment l'hypothèse que différents modèles et styles furent utilisés au cours des âges. Magnifique témoignage laissé par une civilisation perdue, se révèlant à nous comme figé dans sa grandeur passée, succession impressionnante de tombes, de portes antiques, de fortins,de colonnades, de locaux publics, certis au coeur d'un paysage grandiose, dont on peut aisément imaginer la vie intense qui l'anima. Aujourd'hui, la vie est encore présente, assurée par les touristes, mais également par quelques familles bédouines, la plupart appartenant à la tribu Bedoul, qui s'y sont installées, nouveaux habitants de l'inoubliable ville pourpre. La majorité d'entre eux occupent des tombes rupestres adaptées à leurs nécessités et vivent de l'élevage et de petits commerces. On est frappé de leur amabilité. Aucun ne fait l'aumône. Habitués à vivre de rien, ces anciens nomades sédentarisés s'encombrent le moins possible et mènent une existence d'une étonnante simplicité et rusticité, si différente des nôtres, surchargées de superflu. Une dame, ayant apporté avec elle des jouets en bois, offrit l'un d'eux à un enfant, assis auprès de sa mère, occupée à vendre de modestes bijoux travaillés dans les pierres semi précieuses de la région. Ses yeux, subitement, s'illuminent de joie, bien qu'il n'ose pas s'en saisir. Une fierté ancestrale qui s'harmonise avec la noble beauté des lieux et émouvante image de Petra, ville ressuscitée.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : ESPRIT des LIEUX - Communauté : Voyage et écriture
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Samedi 13 août 2011 6 13 /08 /Août /2011 11:24

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Emile Cioran, né en Roumanie en 1911, a quitté sa terre natale pour la France en 1939 après des études de philosophie à l'Université de Bucarest. Il obtient sa licence en 1932 après avoir complété une thèse sur Bergson. Son premier livre publié en France en 1949 sera le Précis de décomposition,  connaissance de soi et du monde par la voie du gouffre, à la manière d'un Michaux ou d'un Blanchot. Pour Cioran, la mission première d'un livre est de tout remettre en cause. Pour y parvenir, il privilégie l'aphorisme plutôt que les grands systèmes de pensée. Dans le monde où nous vivons " métro, boulot,dodo", la conscience se doit d'être provocante : à l'égal d'un Nietzsche et d'un Dostoïevski, sa conscience lui pèse comme une fatalité. Sa vie durant, Cioran sera écartelé entre la tentation de la foi et les rémanences du doute. Ecrire était pour lui une libération, même s'il déplorait que l'on écrivît trop et sans suffisamment de raisons. Car, à l'instar du russe Léon Chestov, il pensait qu'il faut situer le mal-être de l'homme au coeur de toute réflexion. Ce qui le préoccupait le plus était la quasi impossibilité de l'être... à être. C'est probablement ce qui nous rend son oeuvre si proche, si intime. Voilà un philosophe qui n'a pas craint de prendre en compte " les misères du moi " et de considérer comme urgents l'analyse et le traitement du désespoir.  "Le développement de la technique - disait-il lors d'un entretien avec Luis Jorge Jalfen - laisse croire que tout est possible et qu'à chaque fois de nouvelles choses sont possibles. C'est là que réside l'un des périls : la fabrication d'illusions, d'utopies de supériorité. Il s'agit de l'utopie des spécialistes, qui n'est rien de plus que la rêverie moderne de la domination du monde à partir d'éléments techniques". Le silence, la solitude lui furent toujours nécessaires. "La catastrophe, pour l'homme, vient du fait qu'il ne peut rester seul. Dans un lointain passé, les gens demeuraient beaucoup plus en contact avec eux-mêmes, pendant des jours et des mois, mais à présent ce n'est plus possible. C'est pour cela que l'on peut dire que la catastrophe s'est produite, ce qui veut dire que nous vivons catastrophiquement" - prophétisait il. Et il ajoutait : "La science est l'escamotage de la sagesse au nom de la connaissance du monde. Pourquoi cette frénésie de nouveauté ; de nouveauté dans le domaine de la pensée, de la poésie, en tout ? Toujours et encore la nouveauté. C'est ridicule. Je crois que l'idée la plus simple, la plus directe, mais la plus difficile, est celle de vivre avec ses propres contradictions".

 

Insomniaque comme Nietzsche, il sut transformer ses insomnies en un formidable moyen d'introspection.  Aussi écoutons-le se taire et nous instruire sur le silence, lui qui se reprochait d'avoir trop dit et trop écrit :

 

Trois heures de conversation, j'ai perdu trois heures de silence.
La douceur de vivre a disparu avec l'avènement du bruit. Le monde aurait dû finir il y a cinquante ans ; ou, beaucoup mieux, il y a cinquante siècles.
Silence presque total. Ah! Si tous ces gens persévéraient indéfiniment dans leur sommeil ! Ou si l'homme redevenait l'animal muet qu'il fut !
J'entends les cloches de Saint-Sulpice, je crois. Emotion soudaine. Irruption du passé dans une époque sinistre comme la nôtre. C'est tout de même un autre bruit que celui des voitures.
Rentrer en soi, y entendre ce silence aussi vieux que l'être, plus ancien même - le silence antérieur au temps.


On m'a raconté l'histoire d'une femme, sourde depuis trente ans, qui vient de recouvrer l'ouïe à la suite d'une opération et qui, atterée par le bruit, a demandé qu'on lui redonne sa surdité...
Veille de Pâques. Paris se vide. Ce silence si inhabituel comme en plein été. Que les gens avant l'ère industrielle devaient être heureux ! Main non. Ils ignoraient complètement leur bonheur, comme nous ignorons le nôtre. Il nous suffirait d'imaginer dans le détail l'an 2000 pour que nous ayons par contraste la sensation d'être encore au Paradis.


Si la plus grande satisfaction qu'on puisse atteindre dérive de l'entretien avec soi dans la solitude, la forme suprême de " réalisation " est la vie érémétique.


Si seulement on avait le courage de ne pas avoir d'opinions sur quoi que ce soit ! ou alors en émettre une devrait constituer un acte aussi important que prier. Se mettre en état d'oraison pour oser avoir une opinion !  C'est à cette seule condition que " la parole " pourrait acquérir quelque dignité ou reconquérir son ancien statut, si tant est qu'elle en eût un jamais dont elle pût être fière.
Pourquoi tout silence est-il sacré ? Parce que la parole est, sauf dans des moments exceptionnels, une profanation.


La seule chose qui élève l'homme au-dessus de l'animal est la parole ; et c'est elle aussi qui le met souvent au-dessous.


Je crois la parole récente, je me figure mal un dialogue qui remonte au-delà de dix mille ans. Je me figure encore plus mal qu'il puisse y en avoir un, je ne dis pas dans dix mille ans, dans mille ans seulement.
Je crois aux vertus du silence, je ne m'attribue quelque réalité que lorsque je me tais, et je parle, je parle, et nous parlons tous. Le vrai contact entre deux êtres, et entre les êtres en général, ne s'établit que par la présence muette, par non-communication apparente, comme l'est toute communion véritable, par l'échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.


J'ai combattu toutes mes passions et j'ai essayé de rester encore écrivain. Mais c'est là une chose quasi impossible, un écrivain n'étant tel que dans la mesure où il sauvegarde et cultive ses passions, où il les excite même et les exagère. On écrit avec ses impuretés, ses conflits non résolus, ses défauts, ses ressentiments, ses restes...adamiques. On n'est écrivain que parce que l'on n'a pas vaincu le vieil homme, que dis-je ? l'écrivain, c'est le triomphe du vieil homme, des vieilles tares de l'humanité ; c'est l'homme avant la Rédemption. (...) C'est l'humanité tarée dans son essence qui constitue la matière de toute son oeuvre. On ne crée qu'à partir de la Chute.


Tout ce que l'homme fait, il ne le fait que parce qu'il a cessé d'être ange.
Tout acte en tant qu'acte n'est possible que parce que nous avons rompu avec le Paradis.
Tout créateur s'insurge contre la tentation de l'angélisme.
Par tempérament je suis bavard, et tout ce que je puis avoir de bon, je le dois au silence.
Il est 1 heure du matin. Ce silence extraordinaire justifierait à lui seul l'adhésion à une forme quelconque d'espoir.


Le saint a raison de dire que le silence nous rapproche de Dieu. C'est quand tout se tait en nous que nous sommes à même de Le percevoir. Lui, c'est-à-dire quelqu'un ou quelque chose qui ne résiste pas à l'analyse mais qui remplit néanmoins notre silence.


Le silence va plus loins que la prière, puisqu'il n'est jamais plus profond que dans l'impossibilité de prier.
Tout silence dont on est conscient, qu'on cultive ou qu'on espère se ramène à une possibilité d'expérience mystique.

 

                                                                       CAHIERS 1957 - 1972

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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