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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 09:28
Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry de Dominique Bona
Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer
Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer

Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer

 

Ce livre en étonnera plus d’un parmi les admirateurs de Paul Valéry car l’ouvrage de la biographe/académicienne Dominique Bona sous le titre « Je suis fou de toi – Le grand amour de Paul Valéry » est l’histoire romanesque et douloureuse de l’amour impossible qui lia durant  5 ans  le philosophe/poète et une jeune femme de 32 ans sa cadette qu’il rencontra dans un salon et pour laquelle il éprouvera une passion dévorante et ravageuse, un amour fou dont il mourra, oui, vous avez bien lu…un amour brûlant qui consumera et son esprit et son corps. On sort de cette lecture avec des sentiments partagés : d’une part, on se désole qu’un si grand esprit se soit laissé embarquer dans une aventure avec une femme manipulatrice et aventurière et, d’autre part,  on se console en se disant qu’elle lui a inspiré des vers magnifiques et qu’elle a su ranimer la flamme de la poésie qui l’avait un peu quitté. Ainsi, cette femme, qui n’est guère sympathique,  aura-t-elle desservi l’homme mais servi l’art, alors ?

 

Quand Paul Valéry tombe sous son charme, il a déjà 67 ans et occupe dans la République des lettres une place enviable : académicien, professeur au collège de France, probable prix Nobel, écrivain lu et admiré par ses pairs comme le philosophe de la raison, homme éclairé s’il en est, il jouit de tous les prestiges. Aussi imagine-t-on mal ce bel esprit sombrant dans les eaux agitées d’une passion aveugle, alors qu’il est un homme vieillissant, un père de famille irréprochable et un travailleur acharné que l’on sollicite de toutes parts pour des conférences, des préfaces, des articles, des conseils. Un homme qui est une référence intellectuelle et morale. Et chose d’autant plus étonnante qu’à l’âge des premiers emballements amoureux, il s’était juré, après avoir été follement épris d’une femme plus âgée et mère de famille, Madame de Rovira, qu’on ne l’y prendrait plus et qu’il ne perdrait jamais plus la tête pour quelque enchanteresse que ce soit, qu’il s’en tiendrait dorénavant au rationnel et aux seuls pouvoirs de l’intelligence.

 

Bien qu’il ait  aimé à plusieurs reprises, entre autre la poétesse Catherine Pozzi, qui fut pour lui une partenaire intellectuelle de premier plan, mais une femme irascible et terriblement jalouse, il avait toujours conservé les distances nécessaires pour ne pas perturber son havre d’équilibre et de paix, sa famille « une serre de travail aussi favorable que possible » - disait-il, sur laquelle veillait son épouse Jeannie Gobillard, nièce de  Berthe Morisot et cousine germaine de Julie Manet/Rouart, excellente pianiste, qui lui assurait un foyer calme mais néanmoins joyeux autour de leurs trois enfants, équilibre qui lui était nécessaire et qu’il préservera malgré les tentations les plus érotiques. C’est cependant une certaine Jeanne Loviton qui fera sauter ce barrage affectif et démontrera que, hélas !, l’intelligence la plus rationnelle, les aspirations les plus sages, les sentiments les plus tendres peuvent céder lorsque la passion submerge les digues, rompt les amarres. Jeanne entre dans l’existence de Valéry en février 1938. Mais qui est cette jeune femme qui va lui inspirer un tel amour ? Une personne brillante sans nul doute, divorcée, libre, fière, mondaine, qui conduit sa vie avec brio, suscitant au passage bien des passions. Est-elle belle ? Pas vraiment : des yeux à fleur de tête, un long nez, des jambes lourdes mais de l’éclat, de l’entregent, des cheveux drus, un beau sourire, de l’élégance – elle s’habille chez les plus grands couturiers  - et une assurance rarement prise à défaut. Bien que née dans un milieu modeste, de père inconnu, elle a été adoptée à l’âge de dix ans par le mari de sa mère, une petite théâtreuse, qui lui donnera son nom, l’encouragera à faire de bonnes études et lui offrira un métier, des rentes et une belle maison, de même que les conditions nécessaires, après une enfance difficile, pour assumer sa vie avec panache. Et du panache, elle en a !

 

Mariée pendant 9 ans à un écrivain déjà traduit en quinze langues, Pierre Frondaie, auteur de « L’homme à l’hispano », « L’eau du Nil », « Deux fois vingt ans », la jeune avocate découvre en lui un noceur professionnel qui fréquente assidûment le milieu du théâtre, est acteur à ses heures et présente une personnalité à l’opposé de Paul Valéry – que Jeanne ne connait pas encore – épris de poésie pure, volontiers rêveur et mélancolique. Pierre Frondaie a, quant à lui, la séduction chatoyante et se plaît à vivre dans un luxe tapageur. Certes son allure, sa bonne santé, sa virilité en ont fait un auteur en vue, d’autant qu’il n’est pas dépourvu de talent, mais un époux difficile à garder que la jeune femme, exaspérée par ses infidélités, quittera afin de retrouver sa précieuse liberté et son autonomie, d’autant que ce mari volage a l’outrecuidance d’être ombrageux. Toutefois, gagnée par son influence, Jeanne écrira trois romans sous le pseudonyme de Jean Voilier «  Beauté raison majeure », «  Solange de bonne foi » et «  Jours de lumière » édités chez Emile Paul. « Jours de lumière », qu’elle rédige alors qu’elle commence à fréquenter Valéry, sera retenu pour le prix Fémina, grâce à l’influence de ce dernier,  mais sans succès, si bien que, déçue, Jeanne renoncera définitivement à l’écriture pour se consacrer exclusivement à sa tâche d’éditrice aux éditions Domat-Montchrestien, auprès de son père adoptif.

 

Ainsi est-elle libre lorsqu’elle le destin la met en présence du philosophe/poète et qu’elle le reçoit dans son ravissant hôtel particulier du 11, rue de l’Assomption. Celle qu’il appellera « Lust » soit désir en allemand, est devenue l’idéal, son idéal, sa déesse qu’il n’hésitera pas à comparer à Héra, l’épouse de Zeus, ce qui flatte évidemment son narcissisme. Désormais le besoin qu’il a de la retrouver ne lui laisse plus de répit. Il a soif d’elle, faim d’elle, il est possédé, en état de vénération pour cette femme à l’intelligence pratique, dont la voix est agréable, qui s’assume seule, ne lui fait jamais de scène car elle-même est très occupée, et prend la vie avec optimisme et volupté.

 

Le dimanche devient le jour de « Jeanne ». Un rituel vite établi. Auprès de sa déesse, l’écrivain renoue avec sa vraie nature, légère, aérienne, se laissant aller à une fantaisie  qu’il bride si souvent face aux responsabilités d’un homme de lettres consacré. Jeanne achète alors le château de Béduer où elle recevra le Tout Paris, car cette mondaine aime à être entourée, adulée et a le goût du faste. Valéry ira la rejoindre à deux reprises mais souffre en silence de la savoir trop sollicitée. Entre leurs rencontres, il lui écrit d’innombrables lettres ( il y en eut plus de mille ) et pas moins de 150 poèmes où les vers irradiés de ferveur font l’éloge de l’incomparable, de l’inspirante, en un chant d’amour total :

 

Puisse ton cœur, ce soir, silencieuse absente,

Te souffler de ces mots dont je t’ai dit plus d’un,

De ces mots dits si près qu’ils prenaient ton parfum

A même ta chair tiède et sur moi trop puissante.

 

En 1939, il lui avoue, célébrant leur communion de corps et d’âme :

 

L’heure de Toi, l’heure de Nous

Ah !... Te le dire à tes genoux,

Puis sur ta bouche tendre fondre

Prendre, joindre, geindre et frémir

Et te sentir toute répondre

Jusqu’au même point de gémir…

Quoi de plus fort, quoi de plus doux

L’heure de Toi, l’heure de Nous ?

  
Lui, qui s’était éloigné de la poésie revient à elle, inspiré par cette muse. Ce seront deux créations ambitieuses, tirées l’une de la mythologie, l’autre de la légende : un Narcisse, puis un Faust ! Et secrètement pour eux seuls les 150 poèmes qui seront vendus avec les 1000 lettres par Jeanne le 2 octobre 1982 à Monte-Carlo et dont le montant s’élèvera à un million et demi de francs, soit l’équivalent de 400.000 euros d’aujourd’hui, somptueux cadeau posthume, publiés de nos jours par les éditions de Fallois sous le titre « Corona & Coronilla. Poèmes à Jean Voilier ». Car Jeanne ne s’embarrasse pas de sentiment et de scrupule. Cette guerrière ambitieuse mène son existence au pas de charge, dans le luxe et les vanités du monde. Ses amants seront nombreux qu’elle ménage avec habileté et diplomatie, afin qu’aucun d’eux ne sache qu’il n’est pas le seul. Elle éprouvera aussi un amour saphique pour Yvonne Dornès qui sera, tout au long de sa vie, l’amie parfaite et dévouée, Jeanne n’envisageant pas de vivre sans adulation, considérant que l’on se doit d'être à ses genoux comme l’ont été Valéry et son père adoptif Ferdinand Loviton. Giraudoux le sera lui aussi, Malaparte brièvement.

 

La guerre sépare Valéry et sa muse, puis la maladie. Chacun d’eux s’éloignant de Paris durant l’occupation, Valéry à Dinard puis au Mesnil dans la maison de Julie Manet et Jeanne dans son château de Béduer où elle poursuit sa vie brillante comme si de rien n’était. Valérie souffre mille douleurs et jalousies. Il ne sort plus guère, se languit d’elle : «  Tu es sourde à présent et insaisissable ». Le temps passe sans les rapprocher comme le philosophe/poète le souhaiterait. C’est alors que Jeanne lui apprend qu’elle va bientôt épouser l’éditeur Robert Denoël. Coup de grâce. Nous sommes en 1945, Valéry lui écrit encore : « Ma bien-aimée/ Ta bouche tendre/ Fit un poison/ De tout mon sang. »  Il mourra le 20 juillet de la même année…d’amour, dans les bras de sa fidèle épouse Jeannie, après avoir écrit ces derniers mots :

Je connais mon cœur aussi. Il triomphe. Plus fort que tout, que l’esprit, que l’organisme. Voilà le fait. Le plus obscur des faits. Plus fort que le vouloir vivre et le pouvoir comprendre est donc ce sacré C… »

 

Sur ordre du Général de Gaulle, il recevra de grandioses funérailles nationales dans le Paris livré à l’épuration que Valéry déplorait en homme pacifique, soucieux d’unité. Jeanne fera envoyer une magnifique gerbe de glaïeuls de chez Lachaume et poursuivra une existence encombrée d’ombres. Alors que Valéry sera glorifié, admiré presque comme un saint laïque. Cela l’aurait amusé, lui qui notait pour Jeanne quelques mois avant de s’éteindre : «  Tu sais bien que rien au monde, rien de ce qu’il peut donner ne pesait à mes yeux ce que ta ferveur et ta tendresse m’étaient. Hélas ! »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Dominique Bona – Je suis fou de toi – Editions Grasset

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Florence de Jardinsmerveilleux 03/10/2016 22:16

Un amour fou qui inspira les plus beaux et les plus belles lettres d'amour que j'ai pu lire. "Corona et Coronilla" nous transporte dans ce bonheur de l'amour inconditionnel où tout autre instant que leurs retrouvailles devient futile...

Tania 14/03/2015 16:25

Etonnante révélation, et je me doute que Dominique Bona rend cette dernière passion très vivante - votre billet aussi !

loic 12/03/2015 22:36

Votre article clair et precis donne envie d'en savoir plus et de se procurer l'ouvrage, ce qui n'est pas le cas de toutes les critiques.

armelle 11/03/2015 13:40

Je crois que ce livre devrait vous plaire. Il est intéressant, bien documenté comme toutes les biographies de Dominique Bona et surprenant. J'imaginais tellement Valéry comme un homme de raison avant tout. Une nuit, sans doute après avoir lu ses écrits, j'avais fait un joli rêve. Je me voyais entrer dans un appartement luxueux, haussmannien, lors d'une grande réception. Et celui qui m'ouvrait la porte me disait : le maître est fatigué par le bruit, il s'est retiré dans le dernier salon, tout au bout où vous le trouverez. Alors je traversais les salons et j'apercevais le vieil homme dans un fauteuil, tourné vers la fenêtre. Silencieux. Il ne m'avait pas entendu venir. Alors je m'approchais et je lui récitais "Le cimetière marin". Et tandis que je récitais, je voyais de profil une larme couler le long de sa joue. Et je me suis réveillée. Ce rêve m'a beaucoup marqué car il tenait debout contrairement à beaucoup d'autres, bien que je me sois dit que Valéry ne devait pas être le genre d'homme à pleurer en écoutant une inconnue lui réciter un de ses poèmes. Aujourd'hui je pense que mon rêve était possible, étant donné la sensibilité de cet homme.

michael 21/05/2016 00:18

super beau Valéry la prose et la poésie

https://www.youtube.com/watch?v=EbtRDMWa2qc

https://www.youtube.com/watch?v=XNt7EcucljI

Edmée De Xhavée 11/03/2015 12:49

J'ai déjà lu "Il n'y a qu'un amour" de Dominique Bona, au sujet d'Andre Maurois. Je suis tentée par celui-ci. Vrai qu'en amour, le rationnel disparaît avec ce qu'on croit trouver, ce qu'on veut trouver. Aucune mise en garde, aucune intelligence, aucune humiliation ne sert à quoi que ce soit!

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