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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 08:32
Marcel Proust et les eaux troubles

Nous avons vu, dans un précédent article, que Proust priait quelques-uns de ses intimes de ne point parler de la présence d’Agostinelli, lorsque celui-ci, pendant quelques mois, lui servit de secrétaire et vécut sous son toit avec sa compagne. De telles précautions peuvent surprendre, puisqu’il n’était plus un secret pour personne que Marcel Proust était homosexuel. Il n’en était même pas un pour sa mère qui, par pudeur et indulgence, n’en laissait rien paraître. Une seule scène avait eu lieu, du vivant d’Adrien, au sujet d’une photo qui le représentait en compagnie de Robert de Flers et de Lucien Daudet, Lucien posant un peu trop tendrement son bras sur son épaule avec un regard énamouré qui ne trompait personne. Adrien Proust avait exigé que ce cliché compromettant fût détruit, ce qui n’avait fait qu’aggraver les relations que le médecin entretenait avec son fils. D’autant plus, que le critique Jean Lorrain ne s’était pas privé, dans un article, de faire allusion à la caution littéraire qu’Alphonse Daudet pourrait être bien disposé à prêter au jeune Proust, étant donné les relations privilégiées de son fils avec celui-ci, ce qui avait décidé Marcel à provoquer en duel l’impertinent dans les bois de Meudon.

 

Proust s’inquiétait désormais de sa réputation. Il publiait, il était un auteur dont on commençait à parler, aussi s’exposait-il aux menaces, aux chantages, aux dénonciations dont il savait victimes certains de ses amis comme Montesquiou, le prince Radziwill, les Polignac. A l’époque, il n’était pas convenable d’afficher ses mœurs, surtout lorsque celles-ci ne se conformaient pas aux normes bourgeoises, ce qui n’empêchait aucunement les bourgeois de céder à des écarts, mais en cachette. Proust était un homme trop honnête pour ne pas être partagé entre les délices interdites vécues dans la clandestinité et le témoignage complet auquel un esprit scrupuleux se doit de se plier, s’il veut être en plein accord avec lui-même. Il souhaitait écrire un essai sur la pédérastie, non pour plaider une cause comme le fit Gide dans Corydon, mais pour éclairer le néophyte et faire acte de vérité vis-à-vis d’êtres particuliers qu’il considérait comme « La race maudite ».

 

Et, en ce domaine, Proust était bien informé. Parmi ceux qu’il côtoyait habituellement, aristocrates, intellectuels, artistes, ils étaient nombreux à appartenir à Sodome ou Gomorrhe : Cocteau, Colette, Oscar Wilde, Lucien Daudet, Reynaldo Hahn, Robert de Flers, Casa Fuerte, le prince Radziwill, qui recevait dans un pyjama rose avec des parures de perles assorties, Bertrand de Fénelon, Robert de Montesquiou, pour n’en nommer que quelques-uns. Souvent, ils se mariaient afin de donner le change, à croire qu’il fallait être de ces bords-là pour être reçu dans la haute société ou bien vu des têtes pensantes. Cela n’a guère changé de nos jours où les clubs échangistes sont appréciés des VIP.

 

Les malheurs sentimentaux de Marcel furent innombrables et sa vie sexuelle, à proprement parler, un désert. Ses liaisons amoureuses étaient de courte durée, rarement plus de dix-huit mois, avouait-il, en reprenant avec humour la phrase de Chateaubriand qui, sous la plume de cet amateur de femmes n’avait pas eu la même connotation : « Vous avez dépassé infiniment le temps maximum que j’octroie à mes amitiés. Brouillons-nous vite ! »

 

Cette vie chahutée des sentiments fut source de multiples souffrances et d’altercations vives avec sa mère, qui notait dans l’un de ses billets posé en évidence dans l’appartement, - étant donné que Marcel vivait la nuit : « Bien des gens ont les mêmes soucis et doivent en plus travailler pour faire vivre leur famille », auquel il répondit : « Il y a travail et travail. Le travail littéraire fait un perpétuel appel à ces sentiments qui sont liés à la souffrance. » En effet, la souffrance peut être un aiguillon qui favorise la création : « Ainsi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si l’esprit meure à soi-même, à l’idée que même les êtres qui furent les plus chers à l’écrivain n’ont fait en fin de compte que poser pour lui comme chez le peintre. » (…) Parfois, quand un morceau douloureux est resté à l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle souffrance nous arrivent qui nous permettent de le finir, de l’étoffer. Pour ces grands chagrins utiles on ne peut encore trop se plaindre, car ils ne manquent pas, ils ne se font pas attendre trop longtemps. Tout de même il faut se dépêcher de profiter d’eux, car ils ne durent pas très longtemps. C’est qu’on se console ou bien, quand ils sont trop forts, si le cœur n’est pas très solide, on meurt. »

Le Temps retrouvé

 

Pour Marcel Proust, l’inversion découlait de l’hérédité. Ce sera le cas de la famille de Guermantes et de Charlus, ce personnage qui va les résumer tous, les condamner tous, car l’auteur ne nous fait grâce d’aucun détail sordide, au point qu’il semble avoir chargé ce héros de toutes les tares morales. Mais non, une lueur va le sauver des enfers, cette lueur de l’amour sincère qu’il éprouve pour le musicien Morel. Là où la musique sauvera l’un, en faisant de ce violoniste pervers l’interprète inspiré de Vinteuil, un vieux rêve de prince sauvera l’autre d’un abîme qui pouvait sembler éternel : "Or  les aberrations sont comme des amours où la tare maladive a tout recouvert, tout gagné. Même dans la plus folle, l’amour se reconnaît encore. »

 Le Temps retrouvé

 

Robert de Montesquiou devait mourir du même mal que la mère et la grand-mère de Marcel, l’urémie, un an avant Proust qui, d’une certaine façon, lui permit d’accéder à une postérité, que ses vers avaient été incapables de lui acquérir. Mais l’homosexualité décrite dans La Recheche doit autant à Proust qu’à Montesquiou. Parlant de l’inverti solitaire, l’écrivain avoue :

«  Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu’il n’est, ils sont allés vivre seul du jour qu’ils l’ont découvert, après l’avoir porté longtemps sans le connaître. »

 

Peu de temps après la mort de sa mère, il devait écrire un article qui avait pour titre « Sentiments filiaux d’un parricide ». Ce témoignage suffit à nous prouver, si besoin est, combien grande était sa culpabilité envers elle. Il pensait avoir précipité sa mort (Jeanne n’avait alors que 56 ans) par l’anxiété et la peine que n’avaient pu manquer de lui causer ses penchants sexuels, sentiment qui ne devait plus le quitter, si on en juge par les résurgences nombreuses qui apparaissent tout au long de « La Recherche », ainsi que resurgissent des eaux trop longtemps égarées dans des pentes funestes. Cet article lui avait été inspiré par  un fait divers : un jeune homme, qu’il avait d’ailleurs connu, avait assassiné sa mère dans un accès de folie avant de mettre fin à ses jours. Au moment de mourir, la malheureuse victime s’était exclamée : « Qu’as-tu fait de moi ? » Cet article, publié dans le Figaro, le 1er février 1907, n’était autre qu’une méditation sur la folie et sur la mort. « Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. »

 

Le sentiment de la faute et de la punition qui doit lui être associée, ce thème sera celui de « Du Côté de Guermantes » où se situe la mort de sa grand-mère, en réalité celle de sa mère que, par pudeur, il a attribuée à l’aïeule et, également, de « Sodome et Gomorrhe ». L’idée d’une rédemption par la littérature lui paraît alors évidente, à condition que l’on ait la liberté de tout dire dans un éclairage qui ne lèse personne. A ce sujet, Proust se réfère à plusieurs reprises aux œuvres des grands écrivains russes comme Dostoïevski et Tolstoï. Il les connait bien, surtout Dostoïevski qui eut le mérite de montrer que le mal participait à la beauté du monde, car ses ténèbres ont le pouvoir de rendre la lumière plus éclatante, de faire apparaître l’innocence plus miraculeuse ; cette même beauté secrète, énigmatique qui reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski, voilà ce que cet écrivain a apporté d’unique au monde, selon Proust. Il présente des personnages dans des actions qui semblent aussi trompeuses « que ces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel » ; et ainsi, après nous avoir entraînés dans le désert, nous mène-t-il jusqu’à des puits d’une grande profondeur, que l’on n’avait pu deviner, tant immense est le désert, indiscernables les puits.

 

Le mal métaphysique s’explique parce que la Création ne peut être parfaite, elle doit avant tout être possible et compatible. La possibilité de faire le mal n’interdit pas de faire le bien ; il rend au contraire le bien réalisable et sauvegarde la liberté de l’homme, responsable de lui-même. Sans le mal, le bien n’existerait pas car, n’ayant pas de moyen de comparaison, notre jugement ne pourrait s’exercer et, surtout, nous n’aurions pas  la possibilité de devenir meilleur. La douleur est la conséquence d’un bien voilé pour le monde. Elle a une valeur salvatrice et fortifie la volonté sans laquelle l’homme ne sait et ne peut agir. Le monde ne saurait être sans cataclysme. En se plaçant dans une perspective spirituelle, nous devons considérer le mal comme l’élément déterminant d’un bien supérieur. Et comment prétendre à la moralité, si l’on n’a pas exploré les profondeurs sombres et terribles des êtres ; comment aspirer aux sphères des vérités esthétiques si l’on se refuse à analyser les zones troubles du subconscient et si l’on se garde de s’aventurer dans les ténèbres du monde des instincts ? Telle est la façon de juger de l’écrivain Proust qui se situe, de par ce choix, cet engagement, dans la lignée des grands moralistes. On ne peut donc douter que son homosexualité ne fût une souffrance, « celle involontaire, nerveuse que l’on cache aux autres et que l’on travestit à soi-même », et qu’elle ne participât à rendre cette rédemption plus exaltante, car pas de création possible sans cette perversité qui est l’envers de la pureté. N’est-ce pas ce combat intérieur, cette misère consciente et acceptée de sa condition qui lui ont permis de se hisser au sommet de son art ? De même que pour comprendre le silence, il est nécessaire que notre âme ait près d’elle quelque chose qui se taise, pour sortir de la pénombre où il est immergé, il faut à Proust une cause à servir, une vérité à défendre, mais surtout une faute à racheter :

« De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! Il appartenait à la race de ces êtres, moins contradictoires qu’ils n’en ont l’air, dont l’idéal est viril, justement parce que le tempérament est féminin et qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes ; là où chacun porte inscrite en ces yeux à travers lesquels il voit toutes choses dans l’univers, une silhouette intaillée dans la facette de la prunelle, pour eux n’est pas celle d’une nymphe mais d’un éphèbe. Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu’elle sait tenu pour punissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre ; qui doit renier son Dieu, puisque, même chrétiens, quand à la barre du tribunal ils comparaissent comme accusés, il leur faut, devant le Christ et en son Nom, se défendre d’une calomnie de ce qui est leur vie même ; fils sans mère, à laquelle ils sont obligés de mentir toute la vie et même à l’heure de lui fermer les yeux. » 

Sodome et Gomorrhe

 

 

Cette confession admirable et bouleversante prouve que son auteur avait un sens religieux du péché et que cette icône de la mère profanée est celle devant laquelle il s’incline pour expier, celle qui syncrétise sa morale : idées vraies et choses senties.

 

Il fallait bien ces années d’ascèse et ce travail d’écriture harassant, ces 3000 feuillets de «La Recherche» pour que l’enfant Proust se sente délivré de ses chaînes, ayant retrouvé la fraîcheur des heures où il attendait le baiser maternel, si proche qu’il était dorénavant du baiser fatal que lui poserait sur les lèvres la mort, avant qu’elle ne le reconduise auprès des siens dans le carré sacré de la sépulture. Il avait dit : « Je n’ai jamais été autant son fils », depuis qu’elle était absente, et qu’il consacrait sa vie à raconter et à sublimer la leur, à l’ouvrir à cette éternité de l’art qui les ferait perdurer ensemble, cet art qui, dans l’histoire des hommes, est leur part la meilleure. Mais plus libre aussi de dire les choses telles qu’elles sont, sachant qu’il ne peut plus offenser cette mère tant aimée qui boucle la circonférence de l’œuvre, ouvre la voie de la vie et la clôt.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (Extraits de « Proust et le miroir des eaux – Editions de Paris)
 

 

 

Pour lire les chapitres précédents, cliquer sur leurs titres :

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines
 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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Marcel Proust et les eaux troubles

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

Loic 01/06/2015 20:03

Avoir choisi l'eau pour fil conducteur vous a permis d'ouvrir des perspectives inattendues. J'ai beaucoup aime votre livre que j'ai lu d'une traite, avec un interet croissant.

Tania 01/06/2015 16:09

Malheureusement une vilaine pub "pour un ventre plat" a accroché mon curseur, mais je reviens tout de même pour vous remercier de cette belle étude. J'espère arriver à relire La Recherche cette année.

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