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8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 07:59
Proust et les eaux réfléchissantes

Envisager de conclure, de quelque façon que ce soit, un ouvrage sur Proust serait une hérésie. Du jour où l’on entre dans cette œuvre immense comme en un fleuve profond, on y replonge sans cesse. Proust ne vous quitte pas davantage que vous ne le quittez. En effet, La Recherche n’est pas une œuvre comme les autres, pour la simple raison qu’elle se recommence sans cesse – puisque la fin est un commencement – qu’elle n’a de sens que dans sa relation avec le tout et ne se justifie qu’en se reconstruisant. Pour Proust, plus attaché aux images qu’aux idées, aux forces imaginantes qu’aux représentations conceptuelles, l’eau est l’élément privilégié qui rassemble désirs et visions, élans naturels et impulsions secrètes. Et n’est-elle pas la maîtresse du langage fluide ? Or, pas de prose plus souple, plus rythmée, plus enveloppante, plus animée, plus continue que celle-ci. Pas de langage plus dynamique, plus inventif qui sait jouer de la modulation de la phrase et de la puissance phonétique du mot que celui-là. Pas de narration plus poétique, plus musicale, plus caressante à lire et à entendre dans son alliance avec le verbe et le réel. Oui, cette prose coule, coule superbement.

 

Proust, enfant précoce, comparait à un flot son besoin impétueux et impérieux d’écrire. A l’un de ses correspondants, il avouait : « J’ai tant à dire, ça se presse en moi comme des flots. » Dès ses premiers essais, il fera preuve d’une remarquable maturité et d’une grande sûreté de goût. Il ne cédera jamais aux modes et n’hésitera pas dans  « Le Temps retrouvé » à fustiger la critique littéraire et à affirmer ses convictions : « Mais dès que l’intelligence raisonneuse veut se mettre à juger des œuvres d’art, il n’y a plus rien de fixe, de certain : on peut démontrer tout ce qu’on veut. » Selon lui, le rôle dévolu à l’art était de rapprocher le cœur des hommes du cœur des choses et il y a réussi. Les grands spectacles naturels sont nombreux dans La Recherche, que ce soit un champ de pommiers en pleine floraison, d’un luxe inouï, auquel l’horizon lointain de la mer prêtait comme un arrière-plan d’estampe japonaise, ou la mer « qui a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits-enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. », cette mer qu’il aurait souhaité revoir en ce dernier été de sa vie, ne serait-ce que pour la contempler un instant encore, toute mauve entre le quadrillage des pommiers. Il est remarquable qu’après tant d’années de sacrifice et de souffrance, cet homme si seul et si malade ait pu conserver intacte sa faculté d’émerveillement. Proust n’a jamais cessé d’être un enfant ébloui.

 

Alors qu’il avait beaucoup fréquenté les salons, il n’était jamais si heureux qu’en présence de la nature ; alors qu’il avait vécu plus de dix années dans les ténèbres d’une chambre, jamais plus enivré que par le spectacle de la lumière. Mais sans doute est-ce dans cette ascèse et cette contrainte, qui faisaient suite à des décennies de dissipation mondaine, qu’il a puisé la force d’accomplir une œuvre envisagée comme une rédemption, un salut.

«  (…) Monde du sommeil, où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du cœur ou de la respiration, parce qu’une même dose d’effroi, de tristesse, de remords, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que, pour y parcourir les artères de la cité souterraine, nous sommes embarqués sur les flots noirs de notre sang comme sur un Léthé intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes. » Sodome et Gomorrhe

Et dans Le Temps Retrouvé, cette phrase qui prouve combien le remords et le désir de se racheter de ses faiblesse et paresses d’antan servirent d’aiguillons :

«  Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures, abandonné de tous, avant de mourir… »

 

Cette Recherche, pourquoi ne l’imaginerions-nous pas comme une navigation au long cours, où les réminiscences seraient les amers qui guident le maître du voyage et ses passagers dans leurs  pérégrinations et leur servent de repères pour s’orienter et voguer, sans se soucier des intempéries et des brouillards, dans des paysages tout emplis de liquidité, où les horizons ne sont que d’irréelles clôtures et n’ont d’autre raison que celle d’être franchis ? Mais l’eau n’est pas seulement liée aux lieux, il arrive à l’auteur de l’associer aux êtres et aux objets, de la rendre intime aux plus petits faits de nos vies, d’en faire le support de spectacles inattendus, ainsi le restaurant de Rivebelle comparé à une nasse « où le pêcheur a entassé les éclatants poissons qu’il a pris, lesquels à moitié hors de l’eau et baignés de rayons, miroitent au regard en leur éclat changeant », si bien que la salle à manger, dans la lumière surnaturelle des  lampes, apparaissait, au-delà du vitrage, comme un aquarium géant. Le sommeil d’Albertine, quant à lui, sera comparé à une mer assoupie dans une description d’une poésie émouvante :

« Au reste ce n’est pas seulement la mer à la fin de la journée qui vivait pour moi en Albertine, mais parfois l’assoupissement de la mer sur la grève par les nuits de clair de lune. (…) Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. »  La Prisonnière

 

Mieux qu’aucun autre écrivain, Proust a su parler de la jalousie et de la douleur. Cet homme solitaire ne savait pas être seul et avait toujours besoin de chercher la consolation dans le regard de l’autre. On se souvient de l’importance qu’eut celui de sa mère, le baiser de ses yeux, qu’il guettait passionnément. Proust souffrait probablement d’une névrose d’abandon, ce qui fit de lui un enfant tyrannique et un amant possessif. C’est encore et toujours le syndrome de la chambre et de l’arche. S’il n’est de souvenir douloureux que des morts, des heures à jamais perdues, comment les faire revenir ? Comment sauver de l’oubli les êtres aimés et les personnages fictifs et les lieux, les saveurs, la beauté ? Comment donner sens et forme à la vie qui ne fait que passer ? Comment enfermer, ou plutôt circonscrire dans une enceinte, les êtres qui s’empressent à nous fuir, les choses qui se plaisent à nous quitter ? « Ce Combray, ce Venise, ce Balbec envahissants et refoulés qui s’élevaient pour m’abandonner ? » Par quel moyen ? Le seul possible : la transmutation.

« Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut s’élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte. » Le Temps Retrouvé

 

Pour goûter plus parfaitement les impressions qui ne cessent de nous atteindre, Proust nous invite à les rendre plus claires jusque dans leurs profondeurs. La Recherche n’est autre qu’une œuvre de survie. L’auteur n’a-t-il pas proclamé à plusieurs reprises que tout devait revenir : le fleuve à sa source, l’homme à son enfance. Comment y parvenir, sinon en se perpétuant, ce qui est, de toute évidence, la meilleure façon de se consoler du chagrin d’être. Et cette vie qui remonte son cours à bord de l’arche miraculeuse, où Proust, comme Noé, a embarqué un spécimen du caractère propre à chacun de nous, que voit-elle ? De tous côtés, l’eau omniprésente qui donne aux lieux leur énigme, leur sonorité, leur magie et nous les offre comme des visages aimés : c’est Combray et sa rivière fleurie de nymphéas, Balbec et la mer que le soleil brûle comme une topaze, la faisant fermenter, devenir blonde et laiteuse comme la bière, écumante comme le lait, tandis que, par moments, s’y promènent çà et là de grandes ombres bleues que quelque dieu parait déplacer en bougeant un miroir dans le ciel ; enfin Venise et ses canaux, cité  imaginaire et lieu de songe, où la main mystérieuse d’un génie conduit le poète dans l’entrelacs de ses places et de ses calli et semble, au fur et à mesure qu’il avance, lui ouvrir un chemin en plein cœur.

 

Curieusement, ce n’est pas dans « Le temps Retrouvé », mais dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » que se trouve l’une des clés essentielles de cette œuvre, celle qui permet au lecteur de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu lui-même. Ainsi que l’eau fait réapparaître Venise aussi fraîche qu’une jeune fille de la Renaissance, ainsi que la mer rend les nuages pareils à des esquifs dont les voiles seraient les ailes des oiseaux océaniques, La Recherche s’est donné pour mission d’être le miroir réfléchissant de notre possible éternité :

« De même ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité semblable à un miroir, de telle sorte que leur vie, si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. »

 

Ainsi l’écrivain trouve-t-il dans l’eau substantielle l’équivalence à sa propre démarche qui est de rendre au monde la vision de lui-même non déformée mais transformée, car, qui sait si de « nos noces avec la mort ne naîtra pas notre consciente immortalité » ? Ainsi l’œuvre, comme l’eau, participe-t-elle à ce que j’oserais appeler « la liturgie de la rénovation ». A l’union du sensible et du sensuel vient s’ajouter une composante supplémentaire et morale, la compassion, afin que l’homme, penché au-dessus de cette psyché, ne se voie pas seulement tel qu’il est, mais tel qu’il peut être, tel qu’il pourrait être.

 

L’eau compatissante n’est pas une simple vue de l’esprit, elle est le symbole de l’eau qui accueille, berce, console, régénère, procure dynamisme, fraîcheur, allégresse. Si elle submerge et engloutit, elle est également capable de faire jaillir, rejaillir ; si elle personnalise le mythe de la naissance et de la mort, elle est aussi celle qui fait vivre au-delà de la mort. Un proverbe du Bénin dit que celui qui est affligé d’un mal porte en lui le remède et la guérison. L’eau et l’art guérissent et ce qu’il y a d’inépuisable en eux a quelque chose à voir avec le divin. Si bien que ce double miroir donne accès à une réalité nouvelle, où la mémoire involontaire et le reflet jouent un rôle identique : en introduisant le passé dans le présent, ils suppriment cette grande dimension du Temps où la vie ne cesse de se briser.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de mon ouvrage « Proust et le miroir des eaux » )

 

Précédents chapitres :

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines
 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Marcel Proust ou les eaux troubles

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

armelle 09/07/2015 14:15

Merci Martine et Loïc. Venant de vous, ces appréciations me font d'autant plus plaisir. Je vous sais proustiens de coeur. Il est vrai que le thème de l'eau est un véritable fil d'Ariane dont je m'étonnais, au moment où j'écrivais cet ouvrage, qu'il n'ait pas été déjà utilisé.

Loic 09/07/2015 12:25

Ce chapitre qui termine "Proust et le miroir des eaux" est doublement judicieux en etablissant le rapport entre l'eau reflechissante et l'oeuvre d'imagination, reflet transpose de la vraie vie. Comme Martine, vos ecrits sur Proust me seduisent par leur sensibilite et leur qualite litteraire.

Martine 08/07/2015 16:43

Chere Armelle, ce que vous ecrivez sur l'oeuvre de M. Proust est un vrai plaisir et ce que j'ai lu de plus pertinent, de plus sensible et surtout de plus poetiquement ecrit. J'ai passe (ou perdu) une bonne partie de ma vie avec M. P. (these de doctorat oblige) et je n'ai rien lu de si plaisant (en dehors du "Manteau de Fortuny" de Gerard Mace, qui comme vous est un ecrivain). Vous avez raison d'ecrire que "cette prose coule, coule superbement" et aussi que "Proust n'a jamais cesse d'etre un enfant ebloui", qui ne cesse de nous emerveiller. MERCI!!

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