Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 avril 2016 4 07 /04 /avril /2016 09:01
Frédéric Badré par lui-même ( 2012 )

Frédéric Badré par lui-même ( 2012 )

La grande santé de Frédéric Badré

 

Frédéric Badré, peintre, dessinateur et écrivain, vient de s’éteindre le 5 avril, à l’âge de 51 ans, des suites de sa terrible maladie, la sclérose latérale amyotrophique, appelée le plus souvent maladie de Charcot. Il avait écrit une vie de Jean Paulhan publiée chez Grasset et « L’avenir de la littérature » dont l’aventure ne cessait de l’interpeller. Oui la littérature comme antidote au cauchemar et comme avenir pour l’homme blessé d’aujourd’hui.

 

  

« Tout mon entourage se trouve impliqué à mes côtés. Chacun réagit selon son tempérament. Ce qui m’est propre, en revanche, ce que je ne peux pas partager, c’est la monstruosité. La maladie neurodégénérative m’extrait du monde. C’est une expérience douloureuse de la séparation. L’antidote au cauchemar, le moyen de rester éveillé, la grande santé a pour nom littérature. [...] - écrivait-il dans cet ouvrage poignant et d'une lucidité impressionnante.

 

Comment oser se plaindre ou parler de ses petits bobos lorsque l’on vient de refermer le livre de Frédéric Badré, victime de la plus effroyable épreuve qui se puisse imaginer, celle de la perte progressive de la mobilité et de la parole. Oui, quelle épreuve plus effrayante que d’être atteint de la SLA, dont souffre également le célèbre astro-physicien Stephen Hawking. « Une maladie sans cause lance un défi à la raison. La SLA est sans cause, elle est donc sans solution. » A l’exception  de celle que l'auteur va tenter de trouver en soi. Car comment faire face à cette atrophie progressive de tous les muscles qui, semaine après semaine, mois après mois, le prive de son autonomie physique, sinon en cherchant cette « Grande santé » dans ses ressources intérieures, dans l'art qui exprime sa part spirituelle ?

 


« Avec la maladie, j’ai pénétré un nouveau royaume. Tout un cérémonial s’est mis en place pour éviter que je me retrouve simple spectateur de la vie des autres. Les difficultés d’élocution privent la conversation de la vivacité indispensable à sa saveur. Le trait d’esprit, l’allusion rapide, l’incidence fugace ne supportent aucune lenteur. Dans mon cas, il faudrait plutôt parler de pesanteur. »

 


Oui, comment faire face aux autres lorsque la machine corporelle se disloque et comment se faire face à soi-même ? Cette interrogation aimante ce récit bouleversant et admirable, écrit sans la moindre faiblesse affective, avec une lucidité et un courage où l’humour sait être à sa place, véritable leçon de vie pour nous qui jouissons encore de nos facultés motrices et n’avons pas à faire face à ces infinis détails de la vie quotidienne que la maladie ne cesse d’accumuler dans le quotidien du patient. De quelle manière le supporter quand la main du peintre et dessinateur refuse d’obéir et comment établir une relation convenable entre un corps qui se soustrait à tout et un esprit qui garde sa formidable vélocité mentale ? Je pense donc je suis, mais suis-je à partir de l’instant où je ne peux plus transmettre ce que je pense ? La question se pose à cet homme brillant, artiste, sportif, père de trois enfants, dont l’intelligence n’a jamais manqué d’être au diapason du monde. Comment exister hors des statuts habituels de l’homo sapiens ?  Comment vivre en marge de la vie des autres ? Ce récit trace le parcours d’un homme qui regarde son corps se suicider. Effrayant, si une métamorphose intérieure ne se produit pas. Et c’est à cela que Frédéric Badré nous invite. Si mon corps se mutile, mon esprit demeure et veille. L’homme est d’abord esprit. Sa métamorphose ne sera pas celle de Gregor Samsa, le personnage de Kafka que le destin a changé en scarabée, elle sera celle d’un être qui entend se sauver par l’intelligence et l'espérance.

 

 
« Mon corps peut bien vieillir, et Dieu sait qu’il vieillit en accéléré, j’obéis à cette loi impérieuse de la nature. Je continue, dans la mesure du possible, à me livrer au cours ordinaire des choses. Dans mon cas, la musique, la lecture et la peinture. Seul un dieu peut me sauver – dit Heidegger dans son testament sans plus de précision. J’en accepte l’augure. Après tout, opposer Raison triomphante à cette simple phrase, quel défi plein de noblesse. Mes neurones sont activés par des phrases musicales. Je tire de ma bibliothèque la force de vivre. »


 

Oui, l’art aide à vivre, il lui arrive parfois de sauver grâce à ses « échos de lumière ». L’avenir peut soudain devenir passé sans pour autant se renoncer. N’est-ce pas notre Venise intérieure ? « La Pietà du Titien est l’alchimie divine, l’insondable mystère, la logique impénétrable » - écrit Frédéric Badré qui nous interpelle au cœur de notre plus grande misère, car «  ce tableau » - ajoute-t-il – « combine la raison et le mystique. La colère de Marie-Madeleine qui y est représentée sous-tend la science, la connaissance, la volonté de dominer la nature. Elle refuse violemment la mort. De ce refus naîtra, au fil du temps, le progrès scientifique et donc ceux de la médecine. Je place mes espoirs dans la vieille colère de Marie-Madeleine. Elle résoudra peut-être l’énigme de la SLA. Sans doute même. »


 

C’est ainsi, avec ce personnage placé à ses côtés, que Frédéric Badré s'est vu lui-même, contemporain à jamais de cette Pietà. Bien qu’il ne pouvait plus parler, ni  tenir un crayon, il continuait à écrire et à dessiner dans sa tête. Son destin, le nôtre, est enclos dans le silence et le mystère puisque nous sommes tous, comme Frédéric, notre frère, notre ami, en attente de « la Grande  Santé » de l'esprit qui est notre vie véritable et fatalement ... notre survie.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

La Pietà du Titien à Venise

La Pietà du Titien à Venise

Dessin de Frédéric Badré

Dessin de Frédéric Badré

Partager cet article

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
commenter cet article

commentaires

Pâques 10/04/2016 14:03

Nous sommes bien peu de choses, dans cette terrible épreuve, je pense que l'amour de l'art lui fut d'un grand secours, l'art qui transcende le quotidien !

Loic 23/08/2015 09:38

Un sujet terrible qui semble traite avec beaucoup de noblesse. Je vais me le procurer, ainsi que son ouvrage precedent sue Paulhan.

Sandrine L. 22/08/2015 21:18

Voilà un livre que je vais m'empresser de lire. A l'heure où tout doit aller vite, où tout se consomme, où tout est jeté à la poubelle au moindre petit défaut, à l'heure de l'obsolescence programmée - même sur l'homme, à l'heure où l'infirmité doit prouver qu'elle peut devenir surhumaine (handisports), voilà un témoignage où semble luire une flamme dans la profondeur de l'intériorité. "Mon esprit demeure et veille", la clé du royaume, l'humanité dans toute son infinie noblesse.

Edmée De Xhavée 21/08/2015 13:35

Je suis certaine que c'est éclairant, et en effet remet nos petites lamentations quotidiennes au niveau de chiquenaudes, mais je ne pense pas pouvoir - ou vouloir, surtout - affronter un tel sujet maintenant...

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche