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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 07:56
Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

Rien de comparable entre ce qui l’a uni à un musicien comme Reynaldo Hahn et les sentiments qu’il va éprouver durant les années 1912-1914 pour Alfred Agostinelli. Du temps de Reynaldo, il était jeune, inexpérimenté, ardent, sa mère vivait encore, les jeunes gens étaient du même milieu, partageaient les mêmes goûts, fréquentaient les mêmes salons. Lorsqu’il rencontre Agostinelli, il a 41 ans, sa mère est morte depuis sept ans et il s’apprête à publier chez Grasset « Du côté de chez Swann » qui recevra de la part des critiques un accueil mitigé, voire même hostile et ironique. Elie-Joseph Bois sera l’un des rares à prendre une position favorable dans la page littéraire du « Temps » en date du 13 novembre 1913 : « Je ne sais quel sera demain le suffrage de l’opinion publique, si elle sacrera chef-d’œuvre, comme je l’ai entendu dire, ce premier volume d’ « A la recherche du temps perdu », qui, tel qu’il est, forme d’ailleurs un tout se suffisant à lui-même, et qui porte le titre particulier « Du côté de chez Swann » ; mais je ne risque guère de prédire qu’il ne laissera indifférent aucun de ceux qui l’auront lu. »


C’est donc, à la veille de la Grande-Guerre, un homme bien avancé dans une œuvre conçue avec la rigueur d’un architecte qui, lors de l’été 1913 à Cabourg, s’engage dans une liaison qui va, tout à la fois, le ruiner, le plonger dans une détresse morale profonde et lui inspirer l’un des personnage clé de « La Recherche ». Il a fait la connaissance d’Alfred dans la station balnéaire l’été précédent. Ce garçon d’une vingtaine d’années était alors l’un des mécaniciens de la compagnie des taxis Unie – administrée par Jacques Bizet – que Proust prenait pour chauffeur, en alternance avec Odilon Albaret, pour ses randonnées à travers la campagne normande. Or Alfred a perdu son travail et s’adresse à lui dans l’espoir qu’il puisse l’employer comme chauffeur attitré. Chose impossible, étant donné qu’Albaret donne pleine satisfaction à l’écrivain qui propose en remplacement le poste de secrétaire. Il pousse même la gentillesse jusqu’à accepter sous son toit la compagne d’Alfred, Anna, et se met en dix pour procurer à celle-ci un emploi d’ouvreuse dans un théâtre parisien.

 

Alfred Agostinelli était né à Monaco dans une famille très modeste et n’avait rien en commun avec Proust. Gros garçon aux traits épais, au visage maussade, il avait le goût des machines roulantes ou volantes, mais il était surtout un être de fuite, ce qui allait bientôt le parer, aux yeux d’un Proust aveuglé de passion, du prestige d’un chevalier des temps modernes, ou mieux d’un moine guerrier. Comme Albertine – qu’il va contribuer à faire naître – il est cette eau vive que rien, ni personne ne peuvent canaliser. On comprend mieux le pouvoir que cet homme instable exercera, lorsque l’on relit ce passage de « La prisonnière » :

 

« Entre vos mains, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu’ils donnent et que d’autres êtres, même  plus beaux, ne donnent pas, il faut calculer qu’ils ne sont non pas immobiles, mais en mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu’en physique est le signe qui signifie la vitesse. (…)  Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l’amour. Le plus souvent l’amour n’a pour objet un corps que si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même, ce qui est une des raisons pour quoi l’on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. A ces êtres, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous, leur regard semble nous dire qu’ils vont s’envoler. La preuve de cette beauté surpassant la beauté, qu’ajoutent les ailes, est que bien souvent pour nous un même être est successivement sans aile et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. »

 

Voilà réunis en une même personne Icare, l’homme oiseau, et Albertine, l’eau vive. C’est aussi le début d’une période difficile où Proust sera victime d’accès de dépression, ce qu’il laisse percer dans sa correspondance par des phrases telles que : « Je suis en ce moment découragé par des chagrins »  (Lettre à Mme de Noailles – février 1913) ou « de grands chagrins que j’ai eus cette année et que j’ai encore. » (Lettre à Jean Cocteau – juin 1913)

 

C’est au cours de cet été 1913, le sixième qu’il passe à Cabourg, que Proust, sans prévenir ses autres domestiques, ni même la direction du Grand Hôtel – ce qui n’est pas dans ses habitudes – quitte brusquement la station pour revenir à Paris en compagnie d’Agostinelli. Que s’est-il passé ? Si l’on cherche à éclairer la réalité à la lueur de la fiction, on découvre dans « La Prisonnière » des éléments susceptibles d’élucider cette énigme. Dans le roman, le narrateur ne rentre-t-il pas en hâte à Paris avec Albertine, parce que celle-ci vient de lui avouer qu’elle a eu des relations avec Melle Vinteuil, dont on se rappelle les mœurs saphiques ?

 

« Certes, j’avais fui Balbec pour être certain qu’elle ne pourrait plus voir telle ou telle personne avec laquelle j’avais tellement peur qu’elle ne fit le mal en riant… » Et de même qu’il s’appliquera à cacher à son entourage la présence à ses côtés de son secrétaire très particulier : « pour éviter toute gaffe dangereuse » – écrit-il à un correspondant, - « je préférerais que vous ne disiez en général à personne que j’ai Agostinelli comme secrétaire », ne retrouve-t-on pas une situation identique dans le roman, où le narrateur dissimule à ses amis qu’Albertine ne demeure plus auprès de lui : « …car je cachais qu’elle habitât la maison, et même que je la visse jamais chez moi, tant j’avais peur qu’un de mes amis s’amourachât d’elle. » Il n’est pas douteux qu’une inquiétude et une jalousie pareilles à celles que Proust sut si bien décrire dans « La Prisonnière », et que la vie dissipée d’Alfred ne pouvait manquer de lui inspirer, affectaient à ce moment-là son humeur et sa santé. Les correspondances entre la vie de l’auteur et son œuvre sont alors si étroites que « La Fugitive » dut être profondément remaniée après la disparition d’Agostinelli.

 

Il y a mieux encore : un document précieux, découvert bien après la mort de l’écrivain parmi un lot de lettres, et édité en même temps qu’elles par Philip Kolb sous le titre « Lettres retrouvées » - n’est autre qu’une missive de dix pages adressée par Proust à Agostinelli le 30 mai 1914, jour même où celui-ci disparaissait en mer au large d’Antibes, à bord de son avion. Cette lettre avait été retournée à son envoyeur pour cause de décès. Et que nous apprend-t-elle ? Que Proust avait acheté à son chauffeur, soudain entiché d’aviation, et après qu’il lui eût payé des cours de pilotage d’abord à Buc, à l’école d’aviation Blériot, ensuite à Monte-Carlo – à la suite de son départ précipité et sans raison apparente du boulevard Haussmann le 1er décembre 1913 avec Anna – un aéroplane qui lui avait coûté la modique somme de 23 000F, ce, dans l’espoir insensé que celui-ci reviendrait au bercail. Il se proposait même de faire graver sur la carlingue, le sonnet du cygne de Mallarmé, poésie qu’appréciait particulièrement Alfred :

 

« Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique, mais sans espoir qui le délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre.

Toujours il secouera cette triste agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie

Mais non l’horreur du sol où son plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne

Il s’immobilise au songe muet du mépris

Que vêt parmi l’exil inutile, le cygne. »

 

A cet achat de l’aéroplane s’ajoutaient les sommes qu’il n’avait cessé de lui accorder et la voiture (peut-être une Rolls comme dans le roman), dont il avait également fait l’acquisition dans le but de l’offrir à son ancien chauffeur : « …surtout pour en finir avec cette question de l’aéroplane, je vous prie instamment de croire que mes récits à cet égard ne contiennent aucune intention, si cachée soit-elle, de reproche. Ce serait idiot. J’aurais assez de justes reproches à vous faire, et vous savez que je ne les tais pas. Mais vraiment il faudrait être trop bête pour vous rendre responsable (j’entends moralement) de l’inutilité d’un achat que vous ne saviez pas ! »

 

Cette lettre faisait suite à celle que lui avait envoyée Agostinelli qui, soudain, pris de tardifs scrupules, manifestait le désir de renoncer à ces cadeaux. Cette missive sera reprise dans « La Fugitive », à la différence que l’aéroplane est devenu un yacht : « Et pour la terre, j’aurais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, Le Cygne. Et, me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or, maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture devenus inutiles, pour moi ils ne pourraient servir à rien. J’avais donc pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture inutiles. Mais pour cela et pour bien d’autres choses il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je serai susceptible de vous ré-aimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou pour un bateau à voiles et une Rolls-Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie, puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont la chance de rester toujours, l’un au port, ancré, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le…du yacht (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimez… »

 

Ainsi sommes-nous encore et toujours en présence de la mer. C’est la vision du yacht cinglant vers le large, c’est la réalité d’Albert Agostinelli qui sombre comme le cygne blessé et se noie, prisonnier de son aéroplane, créature faite pour mourir dans l’eau comme une étrange Ophélie, oiseau s’enfonçant dans  les profondeurs les plus grandes de l’eau sépulture. Le songe de l’eau ramènera désormais l’image de l’homme préféré qui parait unir en sa personne l’air et l’eau, ainsi que se mêlent les symboles de la naissance et de la mort. L’ultime voyage s’achève, de même que l’ultime amour de Proust ; toute une part nocturne de l’âme humaine prend signification dans cette mort qui, commencée dans un envol, s’achève dans un naufrage. Cependant l’eau est la matière de la mort belle. Elle seule, souligne Bachelard, « peut dormir en gardant sa beauté. »

 

« Croyez que de mon côté je n’oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu’elle ne s’effacera de mon esprit qu’avec la nuit complète. » Cette dernière lettre d’Alfred rédigée quelques heures avant sa disparition, Proust n’a pu renoncer à la retranscrire sans en omettre une virgule dans « La Fugitive ». Ainsi la mer favorise-t-elle la vision du drame humain dans toute son ampleur et ses mystérieuses communications. C’est, écrit encore Gaston Bachelard, « la symphonie inexprimable de l’eau violente, l’impérieux tumulte du flot hostile. »

 

« Et puis ces sentiments particuliers, toujours quelque chose en nous s’efforce de les amener à plus de vérité, c’est-à-dire de les faire se rejoindre à un sentiment plus général, commun à toute l’humanité avec lequel les individus et les peines qu’ils nous causent nous sont seulement une occasion de communier : ce qui mêlait quelque plaisir à ma peine, c’est que je la savais une petite partie de l’universel amour. » Sodome et Gomorrhe

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (Extraits de « Proust et le miroir des eaux » - Editions de Paris)

 

Pour prendre connaissances des chapitres précédents, cliquer sur leurs titres :

 

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

 

Et pour consulter les articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI

 

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Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

Loic 09/08/2015 16:02

Ce deuxieme volet rend encore plus credible cette symbolique de l'eau si presente dans l'oeuvre de Proust comme vous le demontrez de facon convaincante.

Martine 07/08/2015 15:33

C'est tout de meme une bien etrange coincidence, ou peut-etre n'en est-ce pas une, que vous ayez affiche sur votre blogue, cette autre page sur la disparition en mer de l'avion d'Alfred Agostinelli, au moment ou l'on recommence a se poser des questions sur le mystere de la disparition en mer du Boing 777 de la Malaysia Airlines. Je me demande si on a jamais retrouve les restes de l'avion de "La fugitive", de meme que furent finalement retrouves ceux de Saint-Exupery? Cabourg, le 21 aout cela doit etre merveilleux! Je vous envie...

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