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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 08:12
Marcel Proust, lecteur  ( suite et fin )

Nous savons, d’autre part, que le fait de trouver sa voix personnelle est survenu tardivement dans sa vie, d’où l’intérêt, la curiosité qu’il a accordé à écouter, entendre, disséquer celles des autres. Ainsi ses lectures ont-elles participé au dynamisme permanent de son évolution créatrice, sans qu’il ne cède jamais à la tentation de les imiter. Sa formidable culture littéraire est un des éléments constitutif de son génie, de cette structure interne qui lui a permis d’élever son œuvre à la hauteur de ses aspirations secrètes. Aurait-il été l’écrivain qu’il fût s’il n’avait pas été un pareil lecteur ? Probablement pas ! C’est d’ailleurs grâce à ses lectures, nombreuses et attentives, qu’il a pu truffer de citations les dialogues de ses personnages et donner à chacun une voix particulière et étonnement personnelle. Ses amis prétendaient qu’il avait tout lu et rien oublié.

 

Parmi les grands textes qui l’ont forgé et ont fait de lui un héritier, il faut citer les incontournables : Racine, Madame de Sévigné, Ruskin, Edgar Poe et Dostoïevski. A Edgar Poe, par exemple, il empruntera ni plus, ni moins, sa méthode de composition, celle-ci étant capitale pour tout écrivain et elle le sera d’autant plus que celle de Poe est originale : commencer par la fin. Proust n’hésitera pas à suivre ce conseil après avoir lu Poe et écrira, dans une lettre à Mme Straus, cette phrase énigmatique à l’époque : « Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. » La suggestion d’Edgar Poe vient de rencontrer un émule. On voit qu’aucun acquis théorique n’est perdu pour Marcel et qu’il récolte son miel au fur et à mesure de ses lectures, sachant les sucs des fleurs qui lui sont les plus favorables. Et il poursuit : « Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de la vie comprises, que ma pensée se dévoilera. » Ainsi obéit-il aux impératifs d’un plan secret, transposant une construction en un parcours de vie, la vie étant le symbole incarné d’une existence.  Que faisait d’autre Baudelaire en notant à son tour : « Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit les premières. », sinon de paraphraser Poe qui considérait toute œuvre comme une totalité préconçue.

 

Chez Madame de Sévigné, ce que Proust admirera le plus, à la suite de sa grand-mère et de sa mère, sera l’élégance du style, et à ces deux êtres indissociables de sa vie réelle, il ajoutera le personnage fictif de Mme de Villeparisis qui aura, au sujet de l’épistolière, une longue discussion avec le baron de Charlus dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ; ainsi Proust se plaît-il à nous plonger dans le Grand-Siècle avec ses formules et gestes de politesse inculqués comme un art.

 

« Mais ce parti pris de virilité ne l’empêchait pas d’avoir des qualités de sensibilité des plus fines. A Mme de Villeparisis qui le priait de décrire pour ma grand-mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant qu’elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d’être séparée de cette ennuyeuse Mme de Grignan : - Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai. C’était du reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L’habitant du Monomotapa de La Fontaine, courant chez son ami qui lui est apparu un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus grand des maux est l’absence de l’autre pigeon, vous semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant attendre le moment où elle sera seule avec sa fille. C’est si beau ce qu’elle dit quand elle la quitte : « Cette séparation me fait une douleur à l’âme, que je sens comme un mal du corps. Dans l’absence, on est libéral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire.

Ma grand-mère était ravie d’entendre parler de ces Lettres exactement de la façon qu’elle l’eût fait. Elle s’étonnait qu’un homme pût les comprendre si bien. Elle trouvait à M. de Charlus des délicatesses, une sensibilité féminines. Nous nous dîmes plus tard, quand nous fûmes seuls et parlâmes tous les deux de lui, qu’il avait dû subir l’influence profonde d’une femme, sa mère, ou plus tard sa fille s’il avait des enfants. Moi je pensai : une maîtresse, en me reportant à l’influence que celle de Saint-Loup me semblait avoir eue sur lui et qui me permettait de me rendre compte à quel point les femmes avec lesquelles ils vivent affinent les hommes. Une fois près de sa fille, elle n’avait probablement rien à lui dire, répondit Mme de Villeparisis.

Certainement si ; fût-ce de ce qu’elle appelait « choses si légères qu’il n’y a que vous et moi qui les remarquions ». Et en tous cas, elle était près d’elle. Et La Bruyère nous dit que c’est tout : « Etre près des gens qu’on aime, leur parler, ne leur parler point, tout est égal ». Il a raison ; c’est le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d’une voix mélancolique ; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée qu’on le goûte bien rarement ; Mme de Sévigné a été en somme moins à plaindre que d’autres. Elle a passé une grande partie de sa vie auprès de ce qu’elle aimait. »

 

Par ailleurs, le fait que John Ruskin, Stevenson, George Eliot ou Thomas Hardy soient peu mentionnés dans La Recherche ne signifie nullement qu’ils ont eu peu d’influence auprès du lecteur Proust. Comme Baudelaire, peu cité également, ils ont été entièrement intériorisés. Dans une lettre à Robert de Billy, Proust s’en explique : « C’est curieux que dans tous les genres les plus différents, de George Eliot à Hardy, de Stevenson à Emerson, il n’y a pas de littérature qui ait sur moi un pouvoir comparable à la littérature anglaise et américaine. L’Allemagne, l’Italie, bien souvent la France me laissent indifférent. Mais deux pages du « Moulin sur la Floss »  (d’Eliot) me font pleurer. » Et dans cette lettre, Proust ne fait même pas allusion à  Ruskin, pas plus que dans son œuvre d’ailleurs, alors que son influence fut, à maints égards, déterminante. Voilà un auteur qu’il a traduit avec l’aide de sa mère et qui l’a ouvert à la beauté de l’art médiéval, tout en lui inspirant nombre des propos qu’il placera dans la bouche du peintre Elstir. Proust passera neuf années dans l’obsession de Ruskin et finira par s’éloigner, car il lui fallait désormais – pour exister lui-même – se détacher du vieux maître, tuer le père, de façon « à renoncer à ce qu’on aime pour le recréer ». Du moins le chroniqueur anglais aura-il eu le mérite d’ouvrir les yeux du jeune Marcel sur l'art en général : peinture, architecture, littérature mais également géologie, botanique, ornithologie, économie politique, il semble que presqu’aucun sujet n’ait échappé à la curiosité et à l’esprit d’analyse de Ruskin. Proust le découvrit grâce à Robert de la Sizeranne et à son étude « Ruskin et la religion de la beauté », dont le titre ne pouvait manquer de retenir son attention. Pour Ruskin, l’artiste était le lien entre la nature et l’homme et, son obligation, celle de ne dépeindre que ce qu’il voit, considération qui confortait Proust, celui-ci estimant ne pas avoir d’imagination. Sa passion naissante pour le philosophe anglais sera si totale qu’il abandonnera la rédaction un peu brouillonne de « Jean Santeuil » pour s’atteler à la traduction de « La bible d’Amiens ». Cette traduction se fera avec l’aide de sa mère, qui maîtrisait parfaitement l’anglais, contrairement à son fils, et les rapprochera d’autant plus qu’Adrien Proust venait de mourir. Mais le traducteur de Ruskin cherchait déjà la forme d’une œuvre personnelle et cette œuvre, en cours de traduction, avait le mérite de lui révéler une structure dont il recueillait précieusement les éléments constitutifs pour se les appliquer à lui-même. Ainsi Ruskin et Poe auront-ils largement contribué à forger la technique de la construction de La Recherche. Ce qui n’est pas une mince influence !

 

Sa relation avec la littérature russe est différente. D’abord Tolstoï, « ce dieu serein » qu’il place très haut dans le panthéon de ses artistes, bien au-dessus de Balzac, pour la simple raison qu’il considérait sa conception romanesque proche de l’idéal littéraire. Il écrira dans « Contre Sainte-Beuve » :
« L’impression de puissance et de vie chez Tolstoï vient précisément de ce qui n’est pas observé, mais que chaque geste, chaque parole, chaque action n’étant que la signification d’une loi, on se sent mouvoir au sein d’une multitude de lois. »

 

Quant à Dostoïevski, c’est l’obsession du crime qui le fascinait : « Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. » Un jour, alors qu’un journaliste lui demandait quel était le plus beau roman du monde qu’il ait lu, Proust avait répondu : L’idiot de Dostoïevski. Il avouera même à Gaston Gallimard qu’il  y a beaucoup de Dostoïevski dans la conception de « Du côté de Guermantes ». Dans « La Prisonnière », il s’en explique longuement à Albertine qui devait trouver cela bien ennuyeux :

 

Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevsky ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un Crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. – Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que comme tout le monde il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier ; il est possible que les créateurs soient tentés par certaines formes de vie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je viens avec vous à Versailles comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et juste en face de celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contentera pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevsky cette préoccupation de l’assassinat  a quelque chose d’extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quand j’entends Baudelaire dire :

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie…

C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevsky… Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le monde qu’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé pour lui. Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous les Lebedev, Karamazov, Ivolguine, Segrev, cet incroyable cortège, c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être pourtant n’est-elle fantastique que de la même manière, par l’éclairage et le costume, et est-elle au fond courante. En tout cas elle est à la fois pleine de vérités, profonde et unique, n’appartenant qu’à Dostoïevsky.

 

Proust s’insérait ainsi dans une lignée en digne héritier de la littérature, littérature qui a façonné son art puisqu’il sut toujours s’abreuver aux sources les plus pures. Racine, en particulier, tient un rôle capital dans « La Recherche », c’est la raison pour laquelle je l’ai gardé pour la fin car de tous les écrivains qui ont accompagné, nourri l’imaginaire proustien, aucun n’occupe la place dévolue à Racine, essentielle pour la compréhension du personnage du narrateur. Lors de ses études, Proust avait rédigé une composition française qui consistait à comparer Corneille et Racine et l’élève Proust, sans chercher à dissimuler un penchant évident pour l’auteur de Bérénice, « le poète de la rébellion farouche », soulignait honnêtement les évidentes qualités du « précurseur génial ». « Aimer passionnément Racine, ce sera simplement aimer la plus profonde, la plus tendre, la plus douloureuse, la plus sincère intuition de tant de vies charmantes et martyrisées, comme aimer passionnément Corneille, ce serait aimer dans toute son intègre beauté, dans sa fierté inaltérable, la plus haute réalisation d’un idéal héroïque » - écrira-t-il plus tard dans « Contre Sainte-Beuve ». Dans « La Recherche », il faut avouer que Corneille est passablement oublié au profit de Racine, présent et même omniprésent depuis l’enfance du narrateur à Combray jusqu’au dénouement de ses amours avec Albertine. Il saura, comme le souligne finement Mme Muhlstein dans son ouvrage « La bibliothèque de Marcel Proust », fausser le sens de certaines tirades et créer une lecture homosexuelle d’un comique inégalable d’ « Athalie » ou d’ « Esther » et utiliser « Phèdre » afin d’illustrer les tragiques ravages provoqués par la jalousie et l’amour repoussé dans « La Fugitive », Phèdre étant pour Proust le symbole même de l’amour maladie. En effet, Phèdre aime son beau-fils Hippolyte et s’en ouvre à sa confidente Oenone. Mais voilà que l’on annonce la mort de Thésée son époux, aussi Phèdre se demande-t-elle si elle n’a pas le droit désormais d’aimer Hippolyte. Peu de temps après, la nouvelle est démentie et, prise de remords, Phèdre est sur le point d’avouer son indignité à son époux. De son côté, Oenone, craignant qu’elle ne se donne la mort, déclare à Thésée qu’Hippolyte a tenté de séduire Phèdre. Thésée prie alors Neptune, dieu de la mer, de le venger et Phèdre, torturée par la jalousie en apprenant qu’Hippolyte aime Aricie, laisse le destin s’accomplir. Au dernier acte, Oenone est démasquée et se jette dans les flots, Hippolyte a été dévoré par un monstre marin et Phèdre, ayant avalé un poison, révèle la vérité à Thésée et meurt à ses pieds.

 

Voyons maintenant comme Proust va utiliser le thème et se l’approprier dans « La Fugitive » :

 

« Mais que, par un départ, l’être indifférent nous soit retiré, et nous ne pouvons plus vivre. Or, l’argument de Phèdre ne réunissait-il pas ces deux cas ? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris soin de s’offrir à son inimitié, par scrupule dit-elle (ou plutôt lui fait dire le poète), plutôt parce qu’elle ne voit pas à quoi elle arriverait et qu’elle ne se sent pas aimée, Phèdre n’y tient plus. Elle vient lui avouer son amour, et c’est la scène que je m’étais si souvent récitée :

 

« On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous. »

 

Sans doute cette raison du départ d’Hippolyte est accessoire, peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et même quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d’avoir été mal comprise :

 

« …Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire… »

 

On peut croire que c’est parce qu’Hippolyte a repoussé sa déclaration :

 

« Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ? »

 

Mais il n’aurait pas eu cette indignation, que, devant le bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu’il valait peu de chose. Mais dès qu’elle voit qu’il n’est pas atteint, qu’Hippolyte croit avoir mal compris et s’excuse, alors, comme moi venant de rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de lui, elle veut pousser jusqu’au bout sa chance :

 

« Ah ! cruel, tu m’as trop entendue. »

 

Et il n’y a pas jusqu’aux duretés qu’on m’avait racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l’égard d’Albertine, duretés qui substituèrent à l’amour antérieur un nouveau, fait de pitié, d’attendrissement, de besoin d’effusion et qui ne faisait que varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène :

« Tu me haïssais, je ne t’aimais pas moins.

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. »

 

La preuve que le soin de sa gloire n’est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c’est qu’elle pardonnerait à Hippolyte et s’arracherait aux conseils d’Oenone, si elle n’apprenait à ce moment qu’Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de la réputation. C’est alors qu’elle laisse Oenone  (qui n’est que le nom de la pire partie d’elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «  du soin de le défendre » et envoie ainsi celui qui ne veut pas d’elle à un destin dont les calamités ne la consolent d’ailleurs nullement elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort d’Hippolyte. C’est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les scrupules « jansénistes », comme eût dit Bergotte, que Racine a donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que m’apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux de ma propre existence. »


Ainsi, dans l’ensemble de « La Recherche », les citations de Racine sont-elles nombreuses et diverses pour souligner les sentiments éternels ou particuliers éprouvés par les personnages. L’auteur ne cessera d’avoir recours aux vers d’ « Athalie » pour décrire la chute de Nissim Bernard, l’oncle de Bloch, qui se plaît à débaucher un commis du Grand Hôtel ou un garçon de ferme et use de sa majestueuse sévérité pour pointer du doigt les manœuvres de ce vieux vicieux vantard et sans scrupules. Cette symbiose entre deux écrivains de génie permet au plus moderne des deux d’oser utiliser le langage classique de l’aîné avec aisance et une indiscutable effronterie.

 

Nous voyons que la lecture a non seulement contribué à élaborer la culture de l’enfant, puis de l’adolescent Proust, mais qu’elle l’a éveillé à des mondes divers dont celui très vaste des idées, a provoqué en lui des émotions nombreuses et l’a éclairé intellectuellement, tout en façonnant ses goûts. Le lecteur qu’il a été, si attentif, si curieux, si avide, si exigeant,  se retrouve dans l’écrivain qu’il sera tout aussi attentif et soucieux de s’insérer dans une filiation et de n’accepter l’héritage qu’en veillant à l’élargir,  l’approfondir, le renouveler. Si, dans un premier temps, il se consacre aux livres des autres comme ce sera le cas avec la traduction de « La Bible d’Amiens » de John Ruskin et ose des pastiches grâce à son talent d’imitateur, une fois ces étapes franchies, il lui faut se lancer et épouser la grande aventure qui est celle de l’écrivain vivant dans l’impatience, la jubilation, le doute, la douleur de la gestation, consacrant ses ultimes forces «  à la transcription d’un univers qui est à redessiner tout entier » - soulignera-t-il. Mais l’idée de lecteur ne le quittera jamais, conscient qu’il ne travaille que dans le but d’éveiller l’intelligence de milliers de lecteurs à venir, afin, qu’à leur tour, ils se penchent sur «  le grand miroir de l’esprit (qui) reflète une réalité nouvelle ».

 

Si lire, c’est partager, écrire, c’est se donner et, en se donnant, se multiplier, s’universaliser. Il est vrai que pour Proust, la vie est avant tout une recréation de l’intelligence, le vrai réel est celui que notre imagination recompose et transcende, tant il est vrai que l’essentiel – et là il rejoint Saint-Exupéry – est invisible pour les yeux et ne l’est que pour l’œil intérieur, c’est-à-dire le coeur. C’est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, c’est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique (rappelons-nous La Prisonnière) et nous permet de passer outre aux contraintes de l’espace et du temps. « Proust a eu mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s’est immolé dans la douloureuse gestation de l’œuvre et si, en épuisant ce vécu, il s’est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption est avant tout envisagée dans une optique humaine. Proust ne demande pas à un dieu de lui prêter sa force, il s’honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les anges et les saints de le délivrer du mal, il s’en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s’approche de Dostoïevski, c’est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain. Se sauver ? Sans doute, mais ensemble. Car c’est l’œuvre qui est immortelle, elle qui est sanctifiante et rédemptrice, elle qui se partage. Elle est le lieu de rencontre privilégié, comme l’est le chœur de la cathédrale que Proust s’est plu à édifier afin que l’auteur et le lecteur soient unis dans une semblable communion d’esprit. C’est bien là la seule forme de communion dont il avait rêvé lorsqu’il nous demandait de nous pencher sur nous-mêmes, de nous examiner avec probité afin de déceler en nous des traits communs à tous les hommes »*. En le lisant, nous devenons les lecteurs de nous-mêmes comme autrefois, en lisant les autres, Proust s’était révélé à lui-même.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*« Proust ou la recherche de la rédemption » Armelle Barguillet Hauteloire  - Editions de Paris

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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Harry Roy 12/07/2016 10:17

Les citations sont bien choisies - surtout l'idée que c'est important qu'on ait de livres de qualité que l'enfant puisse lire. C'est que ma mère a fait pour moi et mes soeurs - elle avait une souscription à un book- club dans les années 50, bien que nous étions assez riches. Nous avons conservé ces livres de qualité, Ma cadette tient par exemple Salomé de Wilde (en anglais bien sur, bien qu'il l'écrit en son français. Garçon, j'ai lu beaucoup sous mes draps la nuit avec un torche électrique pour ne pas être vu.

Oui Proust avait une solide appréciation du fait que lire, c'est faire une connexion avec la vie intérieure des autres, en n'importe de quel temps son livre sert et est inspiré par cette appréciation.

Aujourd'hui, les livres sont disponibles pour tous grâce à Gutenberg. Les enfants qui font le choix de les lire posséderont un trésor.

Harry Roy
Professor of Biological Sciences
Rensselaer Polytechnic Institute
Troy NY 12180
518-276-8170

Harry Roy 19/10/2015 11:36

Je suis d'accord - on ne peut pas devenir un écrivain, surtout un qui écrit sur un intellectuel comme son héros, si on ne connait pas la littérature de son temps. Ça m'a fait penser un peu. Je me souviens de la lecture de Marcel du journal prétendu des Goncourt, pendant que Marcel visitait Gilberte avant la guerre. Ici on dit qu'il a imité le style de Goncourt. Aussi il a écrit beaucoup de lettres supposés écrites par des autres caractères. C'est pour les experts de commenter du succès de Proust en mettant des styles des autres, bien sûr. Je n'en suis pas un.

Mais à propos de l'épisode à Tansonville. C'est où le héros se désespérât de devenir écrivain, parce qu'il admire le livre, où peut-être parce qu'il considère que ce n'est pas possible pour lui de bien décrire ces gens du monde, parce qu'il n'a pas reconnu qu'ils soient intéressants. Qu'est-ce que vous en pensez?

armelle 06/09/2015 09:57

Oui, cher Pierre, la comtesse de Boigne, qui demeura à Trouville, a été l'une des inspiratrices de Mme de Villeparisis. J'en parle longuement dans mon article "Qui se cache derrière la marquise de Villeparisis" sur ce blog. C'était une mémorialiste de grand talent. J'ai lu une partie de ses mémoires, mais je devrais les reprendre car elles sont, en effet, de grand intérêt.

Pierre HENRY 05/09/2015 17:54

Chère Armelle, saviez-vous que Marcel Proust a été un des premiers lecteurs des passionnants (et admirables par leur style et la précision du vocabulaire) "Mémoires de la comtesse de Boigne" et qu'il a salué leur publication dans un article du Figaro, le 20 mars 1907 ? Non seulement il a salué leur publication, mais il y a largement puisé, et notamment pour composer le personnage de Mme de Villeparisis, directement inspiré de leur auteur. La vive recommandation qu'il faisait de sa lecture fait que j'entamerai ce soir (ma demi-heure de lecture au lit ...) le deuxième, et malheureusement dernier, tome de ces Mémoires dans la première partie desquels on trouve le fameux portrait au vitriol de Chateaubriand qu'en quatre pages où elle atteint un sommet dans l'art du portrait, elle dissèque et assassine froidement. Pas étonnant qu'après avoir adoré Saint-Simon, Proust ait vénéré la comtesse de Boigne. Deux tomes de mémoires à lire absolument, édités au Mercure de France en 2001, collection "Le Temps retrouvé" (mais oui !) .

Loic 20/08/2015 22:12

Quel travail passionnant en effet d'aller jusqu'aux sources qui, au fil du temps, ont forge les orientations de cet ecrivain exceptionnel par l'ampleur et la diversite de ses sujets. Ayant tout lu, il n'etait que mieux arme pour tout ecrire.

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