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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 09:12
Cercle proustien de Cabourg-Balbec : la 8ème Madeleine d'or

 

Balbec restera toujours, pour Marcel Proust, lié à la présence des jeunes filles en fleurs, mais davantage peut-être à la mer. Fiévreuse, ardente, il l’imaginait volontiers, avant de venir séjourner plusieurs étés au Grand-Hôtel de Cabourg, dans ses tempêtes. « Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature. (…) Je voulais aussi, pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel… » - écrivait-il dans « Du côté de chez Swann ». Sans doute aurait-il été comblé par le spectacle de la mer  rugissante, toute cambrée dans les ourlets blancs de ses vagues, en ce samedi 21 novembre où le Cercle proustien de Cabourg-Balbec était réuni pour clôturer l’année 2015 autour d’une conférence, d’une remise de prix, la huitième Madeleine d’or, et d’un dîner fastueux dans la célèbre salle-à-manger que Proust comparait volontiers à un aquarium.

 

Les festivités commencèrent à 15h30 par la brillante conférence de Monsieur Luc Fraisse, professeur de lettres à l’Université de Strasbourg, auteur de nombreux ouvrages dont « La petite musique du style » qui fut distinguée par  la Madeleine d’or 2011, ex-aequo avec le professeur Yoshikawa pour « Proust et l’art pictural », conférence  agrémentée de mots d’esprit  qui évoqua le dialogue littéraire qui s’instaura, dès les dernières années du XIXe siècle, entre Marcel Proust et Anna de Noailles. L’écrivain avait remarqué la jeune poétesse à ses débuts alors que des extraits de ses poèmes étaient publiés dans les journaux avant leur édition en recueil. Par la suite, ils se rencontrèrent et s’apprécièrent, Proust ayant été invité chez les Brancovan lors d’un de ses séjours auprès de sa mère à Evian,  où elle faisait une cure. Les deux écrivains avaient en commun un état maladif, aussi leur relation sera-t-elle en partie développée dans leur correspondance et, dès 1931, leur dialogue épistolaire sera réuni par Robert Proust dans un volume qui faisait suite à celui déjà consacré à une correspondance générale chez Plon.

 

A la lecture de ces lettres, on est surpris par les louanges excessives que Proust adresse à Anna et que certains critiques ont considérées comme de la flagornerie, aussi, dans un premier temps, ce dialogue littéraire les desservira dans la mesure où l’échange répondait mal à l’horizon d’attente de l’époque pour lequel la poésie d’Anna de Noailles, d’inspiration romantique, ne correspondait plus aux vers libres qui prenaient leur essor. Bien des raisons doivent néanmoins nous inviter à davantage de prudence. Il semble, en effet, en y regardant de plus près que le romancier se soit montré sincère et que la poésie d’Anna sut le toucher. Tous deux se vouèrent réciproquement, et tout au long de leur vie, estime et admiration. L’intuition d’Anna lui permit de découvrir très tôt que Proust était un « rénovateur » du roman et elle fut la première à comparer ses longues phrases à des soies adorables (1905). En 1906, elle perçoit également que Marcel est un esprit organisateur. « Vous amplifiez le plus infime détail » - lui écrivait-elle. Pour Proust, les poèmes de la jeune femme étaient comme des miroirs où leurs deux sensibilités se contemplaient et se répondaient, Proust sachant faire « miroiter » les vers de la poétesse. Elle soulignait aussi que Proust avait des certitudes inébranlables et que son œuvre était construite comme un constant monologue intérieur. Entre eux, ce ne fut pas le ramage que quelques-uns se plaisaient à moquer, mais une véritable rencontre esthétique. Anna était aussi un écrivain de la mémoire involontaire. Sa poésie et ses romans sont peuplés de réminiscences, il y avait comme un élixir de mémoire où ils se complaisaient ensemble.

 

Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,

La capucine, avec ses abeilles autour,

Regardez bien l’étang, les champs avant l’amour,

Car après l’on ne voit plus jamais rien du monde.

 

On comprend avec ces vers tirés des « Eblouissements », combien ce poème contient le principe latent de la composition de « Du côté de chez Swann ». A travers le miroir qu’Anna tendait à Marcel, il devenait à son tour lecteur de lui-même. Si bien que les principaux fondements structurels de la Recherche doivent quelque chose à la poétesse et un nombre important d’épisodes du roman a pour embryon quelques-uns de ses thèmes favoris. Ainsi l’auteur de la Recherche aura-t-il médité sur des poèmes qui lui semblaient atteindre les vérités de l’art par une autre voie que celles de la réflexion philosophique et de la construction à long terme qui seront, par la suite, résolument les siennes.

 

A 19 heures, l’apéritif réunissait les participants dans le hall du Grand-Hôtel avant la remise du prix de la Madeleine d’or à l’écrivain Michel Schneider, bien connu du milieu littéraire et artistique, pour son ouvrage « L’auteur, l’autre – Proust et son double » publié chez Gallimard. Autour d’un texte écrit par Marcel lui-même et adressé à un jeune lecteur inconnu Thiébault Sisson dont Michel Schneider a eu connaissance, Proust se livre à sa propre critique sous le titre de « L’esthétique de Marcel Proust », nous livrant du Proust par Proust mais sans son nom, considérant que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. D’ailleurs n’avait-il pas souligné dans « Contre Sainte-Beuve » que « l’auteur, c’est toujours l’autre ». A partir de cette profession de foi, Michel Schneider nous livre une réflexion passionnante et futée sur l’art d’écrire mais surtout sur l’écrivain et son double. « Le moi de chacun d’entre nous, si singulier soit-il, est pluriel, habité d’autres moi, un personnage, ou la coexistence de plusieurs personnages en une et même personne. Au creux de soi, l’autre. Toute identité se constitue d’altérité » - précise-t-il. Et il ajoute : « ‘Je’ n’est pas un autre, il est plusieurs autres ».

 

Cette analyse, conduite d’un regard acéré, celui du psychanalyste, anime une chorégraphie des semblants qui habite l’imaginaire d’un homme et écrivain aussi complexe que Proust. « Ballet d’ombres, la vie de Proust est une incessante et vertigineuse duplication entre réalité et fiction et la Recherche une maison d’illusion où des miroirs font face à d’autres miroirs. » Nous sommes bien là dans le monde des ombres et des reflets qui procure d'infinies répercussions, dans un labyrinthe fascinant et inquiétant où l’autre semble se soustraire « immobile comme un hibou et comme celui-ci, ne voyant clair que dans les ténèbres ». Entre les intermittences du cœur, les intermittences du moi et les constants dédoublements, ce brillant essai ouvre des perspectives sur un Proust voilé volontairement, dont les masques sont interchangeables afin de mieux se soustraire aux enquêtes du réel, et dont la quête est celle des  êtres perdus, des lieux quittés, des choses qui sombrent mais que les mots s’obligent à réanimer.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Lors de la conférence du professeur Luc Fraisse et portrait d'Anna de Noailles
Lors de la conférence du professeur Luc Fraisse et portrait d'Anna de Noailles

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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