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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 08:29
Le peintre d'éventail de Hubert Haddad

 

 

Hubert Haddad, que j’ai connu à Trouville dans les années 1993 – 1994, est un de ces rares auteurs qui m’assurent que la littérature est toujours bien vivante, que la beauté du style, la splendeur des phrases peuvent jaillir et s’épandre comme des sources inaltérées et que des grands auteurs, discrets mais initiés à l’un des arts les plus difficiles qui soit, sont là encore pour nous émerveiller. C’est le cas de ce livre époustouflant de beauté, écrit d’une plume aérienne qui raconte une histoire dure comme la roche mais profonde comme le puits le plus profond dont chaque mot se dessine comme un haïku.

 

Matabei  Reien est un homme qui a fui Tokyo, après un accident de voiture où il a causé la mort d’une jeune fille. Il s’est alors retiré dans un endroit perdu entre  montagnes et océan Pacifique. Il est accueilli dans une pension de la vallée d’Atôra, tenue par une ancienne courtisane, Dame Hison, qui héberge des personnes souvent étranges  et un jardinier qui peint des éventails à ses heures perdues. Il se nomme  Osaki Tanako et devant la beauté de ses « éventails de papier et de soie aux trois couleurs d’encre », Matabei, subjugué, lui demande de devenir son disciple.

«  Chaque éventail ouvert était tout à la fois une page du secret et un coup de vent dans les bonheurs du jardin. »

 

 Lorsque meurt le maître, Reien hérite de son atelier, des éventails achevés  et des inachevés qu’il va s’appliquer de terminer en essayant  de poursuivre et de comprendre le travail de l’artiste.

«  Créer des paysages, poursuivit Matabei, c’est assimiler la loi d’asymétrie et le juste équilibre comme un art de vivre. Les chemins de rosée, les sentiers sous les arbres et les passes de gué avec tous ces riens échelonnés, cette pierre, l’eau vive d’une rigole, cette branche basse, voilà le parcours intérieur. (… ) L’imperfection ouvre à la perfection. »

 

Les éventails peints et montés d’Osaki proposaient chacun tel ou tel point de vue forcément incomplet du jardin qu’il avait créé autour de la pension de Dame Hison avec un soin minutieux et une connaissance de chaque plante, et qu’il reproduisait sur les éventails avec tel détail de composition ou aperçu d’ensemble, au gré des saisons.  Il devait s’agir pour le vieux sage d’une  « création simultanée et indissociable ». Les lavis et l’arrangement paysager allaient de pair, comme l’esprit va à l’esprit, les uns préservant les secrets de l’autre, en double moitié d’un rêve d’excellence dont il aurait été le concepteur initié.

« Les trois pinceaux de bambou, par exemple, nous en ferons usage des années encore en espérant savoir peindre un jour les jeux du vent dans la forêt de bambous… »

 

Un art qui attire bientôt un nouveau jeune : Xu Hi-han,  embauché à la pension comme… gratte-sauce par Dame Hison. Il se lie alors d’amitié avec Reien mais quittera bientôt  la pension pour l’université où il fera de brillantes études, parce que – dit-il à Matabei – « ici les femmes sont trop belles. »  La femme trop belle n’est autre que Enjo dont les deux  hommes sont  épris et que Matabei appelle sa « princesse de la lune ». Quelque temps plus tard, alors qu’Osaki est mort, le séisme de Kobe le 17 janvier 1995 met la région dans un état de grande difficulté et dépendance.

«  Au moment où il se rétablit sur sa longue canne après un début de vertige, la terre se mit à trembler. D’abord imperceptiblement, comme il arrive bien des fois, puis de manière ascendante. Le poisson monstrueux des légendes passait et repassait sous ses pieds en battant des flancs et de la queue. Sinistre, caverneux, un grondement monta de toutes parts. Associé aux secousses continues, aux à-coups qui ébranlaient la montagne, on eût dit l’effondrement d’une ville souterraine ou quelque avalanche cyclonique par tous les gouffres de la terre. »

 

Seize années plus tard, le 13 avril  2011, le Japon est de nouveau éprouvé par le tsunami qui détruira l’auberge et  les alentours, tuant les habitants de la pension que Matabei se chargera d’enterrer, à l’exception de la belle Enjo qu’il ne retrouve nulle part dans les décombres. «  A quelle fin les signes du monde coïncidaient-ils ? »

«  C’était d’identiques tourments chaque nuit. Et toujours, à l’heure du hibou, il allait errer dans la ténèbre hantée des forêts, titubant, pour échapper à cette folie. Les grands arbres frissonnants apaisaient un moment sa fièvre. »

 

Je laisse au lecteur le soin de découvrir la fin de ce récit, rédigé en une paisible ordonnance, riche en métaphores malgré la dureté des événements et écrit par touches successives, celles d’un poète qui assemble les mots avec une grâce évanescente et une transparence de cristal, séduit et enchante malgré la mélancolie de ce récit initiatique qui fait de la douleur une sorte de songe onirique, une étape vers la quintessence de toute chose ; de la mémoire, un tremplin pour sauver la pensée ; du dessin, « la ramure mouvante d’un saule » ; du texte,  « un chemin de rosée, un rêve de jardin » qui ne cesse de renaître grâce à la ferveur de la terre, aux pluies du ciel et à l'inaltérable imagination des hommes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


Hubert Haddad est un écrivain de langue française né en mars 1947, poète, romancier, historien d’art et essayiste français d'origine tunisienne.
Il a passé son enfance à Paris. Après des études de lettres, il publie dès vingt ans son premier recueil de poèmes. Il fonde ensuite "Le point d'être", revue littéraire, et par ce biais publie des inédits d'Antonin Artaud.
Depuis "Un rêve de glace", son premier roman, jusqu'aux interventions borgésiennes de l'"Univers", étonnant roman-dictionnaire, ou "Palestine", fiction hantée par le conflit du Proche Orient (Prix des cinq continents de la Francophonie 2008), Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement intellectuel, de poète et d'écrivain.
Prix Renaudot Poche 2009 pour "Palestine".
Sous le pseudonyme de Hugo Horst, il anime depuis 1983 la collection de poésie "Double Hache" aux éditions Bernard Dumerchez. Il publie aussi des romans noirs, avec un personnage récurrent, l'inspecteur Luce Schlomo (Tango chinois).
Hubert Haddad fait partie du Groupe « Quando » et de la Nouvelle fiction.




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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Martine 14/01/2016 15:07

Merci pour cette superbe analyse qui donne follement envie de lire ce roman! Quelle chance, je pars a Paris en fevrier et je l'acheterai.

Tania 13/01/2016 14:56

J'ai beaucoup aimé ce roman, son atmosphère, et le style subtil de Hubert Haddad.
Avez-vous un autre titre de lui à conseiller ?

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