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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 08:28
La maison de famille proche de Meung-sur-Loire

La maison de famille proche de Meung-sur-Loire

Lorsque j’étais enfant, la fête que je préférais, en dehors de Noël, était la fête de Pâques. Je crois même que j’avais un faible pour elle. Bien que j’appréciais le sapin décoré et semé de flocons de coton, le feu dans la cheminée, les cadeaux étagés autour des souliers au petit matin et la crèche attendrissante, Pâques avait le privilège de correspondre avec le renouveau de la nature, le retour dans la maison de campagne, qui avait été fermée durant l’hiver, et que nous allions ouvrir grâce au retour du soleil printanier. Quitter Paris pour une dizaine ou une quinzaine de jours était  un événement que j’attendais depuis des mois et qui supposait une immersion totale dans ce que j’aimais le plus : le jardin, les fleurs, l’autorisation de vivre au gré de ma fantaisie, de retrouver le parc et ses arbres centenaires, la rivière des Mauves qui serpentait nonchalamment au pied de la demeure. Comment n’aurais-je pas été enthousiaste et ravie à la seule pensée de renouer avec ce monde végétal que j’appréciais plus qu’aucun autre, en compagnie des oiseaux qui préparaient patiemment leurs nids et accordaient leurs voix, avec les amples espaces qui ne cessaient de solliciter  mon regard, enfin avec cette bonne odeur de terre qui germait en silence. Le rendez-vous s’annonçait chaque année sous les meilleurs auspices.

 

Mes parents préparaient l’automobile la veille au soir et la chargeaient de l’indispensable, ce qui était suffisant pour que nous ayons l’air d’effectuer un véritable déménagement. Pour ma part, je n’emportais que peu de chose. J’avais laissé dans un placard les quelques vêtements nécessaires à mes vagabondages et les vacances de Pâques étaient trop courtes pour que je sois astreinte à des devoirs de vacances. N’était-ce pas la liberté à plein temps, l’assurance d’organiser mes journées selon les caprices de mon imagination ?

 

A peine le portail s’ouvrait-il sur le paysage bucolique que j’avais déjà oublié les rigueurs du collège, les rues parisiennes et leur agitation, le macadam qui privait la végétation de tout espace de liberté, les horaires strictes, les obligations scolaires et que la seule vue des coucous parsemant le gazon, de la grive musicienne répétant ses gammes, de la pie préparant laborieusement son nid, oui, je devenais autre, je n’avais plus rien en commun avec la petite élève appliquée et austère. Quelque chose d’irrépressible jaillissait soudain de moi, j’aurais voulu tout embrasser, tout étreindre : le ciel d’un bleu tendre, la rivière murmurante et discrète, les champs au loin qui portaient la promesse des moissons, l’éclat des bourgeons qui timidement venait ressusciter l’architecture dénudée des arbres et des bosquets. C’était un lien fusionnel qui s’établissait alors entre cette nature en train de se reconstruire et mon enfance qui progressivement s’éveillait au monde, en découvrait les mystères infinis, les ressources insoupçonnées, les sublimes réalisations.

Mes cousins et moi ( je suis devant) près de notre cabane.

Mes cousins et moi ( je suis devant) près de notre cabane.

Les ruines de l'abbaye du Rondonneau

Les ruines de l'abbaye du Rondonneau

Cette soudaine intimité rurale éveillait ma curiosité : les vaches à traire, le cheval à rentrer du labour – tous les paysans n’avaient pas encore de tracteurs – les premiers légumes à ramasser, les  plantations à prévoir, les arrosages à assurer, les végétaux à tailler ; oui, tout me séduisait de cette vie qui imposait ses rythmes, de cette nature qui ne cessait d’alterner ses spectacles. La maison de nouveau habitée et chauffée, les enfants avaient quartier libre. Nous pouvions gagner les bois pour d’interminables parties de cache-cache, sauter dans une barque pour se laisser glisser dans les méandres de la rivière, préparer un goûter dans la petite cabane où nous avions un vieux fourneau à notre disposition ou bien inventer un jeu de piste, partir à travers champs à la découverte de la tour fantomatique du château des Touannes  qui levait en moi toutes sortes de rêves de princesse oubliée et d’amours sacrifiés. Mes cousins et cousines étant plus âgés, je courais à leurs basques ne voulant pour rien au monde être exclue de leurs jeux, d’autant que mon imagination, plutôt féconde, me valait de les surprendre en maintes occasions. Je leur proposais de partir en quête de personnages de légende que les ruines voisines ne pouvaient manquer d’évoquer. N’avions-nous pas ici, au Rondonneau, le départ de plusieurs souterrains qui, jadis, reliaient la petite abbaye à Cléry et la guerre de cent ans n’avait-elle pas laissé des traces dans les environs tout proches d’Orléans et de Patay qui se rappelaient le passage de Jeanne d’Arc ? Et que dire du château de Meung-sur-Loire qui, en 1461, avait  compté le poète François Villon parmi ses prisonniers. Comme la propriété appartenait, à l’époque, à une famille, j’étais parfois conviée par la fille aînée qui, à l’aide d’une torche électrique, m’invitait à descendre visiter les prisons, ce qui provoquait en moi des frissons de terreur. On y voyait encore les chaînes des prisonniers, des outils de torture, de quoi nourrir pour plusieurs mois une imagination enfantine. On sait que la lugubre réputation de ces cachots n’a eu d’autre cause que la dureté des détentions qui provoqua la mort de nombreux prisonniers. On sait aussi que le passage du pont de Meung a marqué le début de la victoire définitive de la Pucelle sur l’occupant anglais. Elle est relatée comme suit par un chroniqueur de l’époque : « Et alors de Duc Jean II d’Alençon, comme lieutenant général de l’armée du roi, accompagné de la Pucelle, de messire Louis de Bourbon, comte de Vendôme, d’autres seigneurs, capitaines et gens en armes en grand nombre tant à pied qu’à cheval, partirent d’Orléans avec une importante quantité de vivres, de charrue et d’artillerie, le mercredi 15 du mois de juin, pour aller mettre le siège devant Beaugency mais en voyant le pont de Meung-sur-Loire combien les anglais l’avaient fortifié et fortement défendu par des  vaillants combattants, qui tentaient de le défendre. Malgré cette défense, le pont fut pris dans l’assaut, sans guère retarder l’armée. »

Le château de Meung-sur-Loire et ses fameuses prisons
Le château de Meung-sur-Loire et ses fameuses prisons

Le château de Meung-sur-Loire et ses fameuses prisons

Par ailleurs, ma familiarité avec les animaux s’est évidemment intensifiée à les côtoyer de si près. Ce fut néanmoins une initiation difficile avec ses joies et ses chagrins. Le premier de ces chagrins eut lieu alors que j’accompagnais Renée, notre employée de maison, qui venait de capturer une poule. Je ne comprenais pas très bien ce qu’elle allait faire et fut épouvantée lorsque je la vis suspendre dans la buanderie l’animal par les pattes, sortir un couteau et lui couper la gorge. Je me mis à hurler en voyant la pauvre bête battre des ailes avant de se raidir. Et bien quoi ? – me dit Renée, si tu aimes manger de la poule, il faut bien la tuer et la plumer. C’est seulement alors que j’ai fait la relation entre la souffrance de l’animal sacrifié et le plaisir que je prenais à savourer une aile ou une cuisse dorée à point. Cette prise de conscience fut un véritable choc. Bien entendu, lors du déjeuner du lendemain où la pauvre poule était servie sur un plateau, je susurrais que je n’avais pas faim. Tu n’as pas faim ? - s’étonna ma mère. Mais tu as couru toute la matinée, tu dois avoir de l’appétit ou bien tu es malade ? Je fis donc semblant d’être malade. Mais cela ne pouvait durer. Il fallut que je m’habitue à cette réalité brutale. La vie n’est faite que de cela. Et l’apprendre suscite autant d'affliction que de résignation. Ainsi les vacances de Pâques voyaient-elles alterner les effrois et les émerveillements. La nature si belle jouait de toutes ses féeries, les cloches carillonnaient  le retour de toutes les espérances, on ramassait des œufs en chocolat dans les buissons et un lapin manquait dans le clapier.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Me voici en barque avec ma cousine à l'intérieur du parc de la propriété du Rondonneau

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Published by Armelle BARGUILLET - dans ARTICLES ME CONCERNANT
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commentaires

Loic 31/03/2016 20:27

Une evasion plus intime car dans le monde de votre enfance qui est empli de poesie, chere Armelle.

Armelle 26/03/2016 14:17

Merci Niki. Oui, il est bon de se replonger dans ses souvenirs. Une cure de désintoxication par rapport à une certaine actualité.

niki 26/03/2016 14:10

quelle magnifique promenade dans vos souvenirs vous partagez là avec nous armelle, merci

armelle 26/03/2016 12:03

Merci Edmée, merci Alain pour vos commentaires que j'apprécie toujours beaucoup. Comme je vous comprends Alain au sujet des agneaux, l'animal le plus tendre qui soit sur notre planète. D'ailleurs, il y a une semaine, j'ai publié une photo sur Facebook d'un adorable agneau en précisant " Pensez à cela avant de commander votre épaule d'agneau pour dimanche". Je me refuse depuis longtemps à manger de l'agneau et du veau. Les arracher à leurs mères est une horreur.

Alain 26/03/2016 11:54

Bonjour Armelle. Je viens de découvrir cet article et les magnifiques photos qui l'accompagnent. Pâques n'a jamais été une véritable fête malgré le bonheur que j'avais de passer ces vacances chez mon grand-père. Dans cette immense ferme landaise. Cette fête était célébrée avec l'agneau pascal. À l'époque l'exploitation était importante. Les étables avec ses vaches et les petits veaux. Une autre avec ses brebis et les agneaux. Nous avions six ou sept ans. Avec mon cousin Philippe, dans les quinze jours qui précédaient cette fête, nous nous sommes révoltés de voir des agneaux entravés et prêts à partir pour l'abattoir. En pleine nuit nous sommes sortis de nos chambres armés d'un sécateur et avons délivré ces agneaux un par en les laissant sortir avec les brebis dans le champ de la rivière. Quand les aides fermiers ont découvert notre œuvre, les cris de colère ont résonné. Mon grand-père est resté de marbre. Même pas "un coup de gueule". Juste une leçon. "Vous aimez les agneaux" nous a-t-t-il demandé ? Il nous en a donné deux, un pour chacun. En précisant : "à vous de les élever". Ce ne fut guère difficile. Les deux, étaient en fait des agnelles. La mienne s'appelait Marquise. Elle me suivait comme un chien. Je l'ai brossé et même appris à la tondre. Elles sont mortes de vieillesse. Depuis ce jour je n'ai jamais mangé, ni mouton, ni agneau. Et plus j'avance dans l'âge, moins la viande me tente. En revanche, comme pour vous, Pâques me ravit par la vie qui ranime la nature. Sur ce point là, oui c'est une fête ! Alors pour vous tous, joyeuses Pâques !

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