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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 08:19
Kinderzimmer de Valentine Goby

Je ne voulais pas lire ce livre, j’en ai déjà trop lu sur cet épisode abominable de l’humanité, cette version inadmissible, impensable, insupportable, indigne, … d’êtres se disant humains et pourtant je l’ai lu car je ne sais pas résister à la prose de Valentine et à sa façon d’aborder les sujets même les plus rebutants. Et encore une fois, je ne le regrette pas, Valentine a vraiment un grand talent d’écriture.

 

 

 

Kinderzimmer

Valentine Goby (1974 - ….)

 

 

Valentine Goby, avec ce roman à succès, nous offre un nouveau livre sur la tentative de survie dans un camps de concentration mais pas un livre de plus, un livre différent, un livre qui ne cherche pas seulement à témoigner mais un livre qui, par la fiction, essaie de recréer les vides laissés béants par la mémoire des témoins. Un livre qui pousse des portes qui, jusque-là, n’avaient été qu’entrouvertes, on savait qu’il y avait eu des enfants dans les camps de déportation mais on connaissait assez mal leur vie et surtout leur mort, tous sont presque morts avant l’âge fatidique des trois mois. Un livre sur un sujet méconnu mais surtout un livre d’une énorme sensibilité, d’un grand humanisme, exprimé en creux à travers l’odieuse inhumanité du monde concentrationnaire, la négation de la vie, la destruction de la personnalité, l’abolition de l’être en tant que personne pensante pour en faire une bête de somme appelée à être exterminée quand elle ne sera plus assez solide pour travailler.

 

En s’appuyant sur la vie de femmes ayant été effectivement déportées à Ravensbrück, Valentine Goby reconstitue l’extraordinaire lutte de ces femmes pour se lever chaque matin en espérant vivre un jour de plus. Mila, jeune résistante française déportée, après avoir été dénoncée, est le centre de ce récit, elle porte les témoignages que l’auteure a pu entendre ou lire et les bouts de fiction qu’elle a dû inventer pour donner vie (dans ce contexte, vie est un mot usurpé, il conviendrait mieux de parler de survie ou de marche vers la mort) à ses personnages. Mais, en arrivant dans le camp, Mila découvre vite qu’elle est enceinte et que c’est un motif de mort immédiate. Elle doit cacher son état puis son bébé avec l’aide de toute une bande de femmes, parfois très jeunes, qui constituent une chaîne de solidarité en prenant des risques incroyables pour chaparder des petites parcelles dans le presque rien dont elles disposent ou dans l’abondance qui leur est confiée au travail. C’est à partir de ce témoignage réel que Valentine peut pousser la porte de cette fameuse Kinderzimmer si méconnue jusqu’à présent.

 

Primo Levi, Imre Kertesz et d’autres encore ont témoigné froidement en énonçant des faits, en dressant des descriptions et des portraits sans jamais livrer leurs sentiments ni leur avis, espérant ainsi rester crédibles et être entendus. Valentine n’a plus aujourd’hui le risque de ne pas être crue, elle a pu se livrer à l’exercice de la reconstitution, ce qu’elle fait remarquablement. Le risque était de trop en faire, de laisser son pathos déborder dans ses pages, de jouer sur la corde sensible, de provoquer la haine, mais elle a su, par son regard, son langage, sa sensibilité, son courage affronter l’horreur et la décrire dans toute son atrocité en faisant vivre ces femmes au cœur de cet enfer comme des êtres humains moyens avec toute la panoplie des forces et des faiblesses existant dans notre monde.

 

Comme ces héroïnes, Valentine a dû affronter les mots car son langage, comme le nôtre, comme celui des déportés, ne comporte pas de termes pour dire ce qui va arriver à celui ou celle qui est condamné, dans un wagon à bestiaux, à partir en Allemagne. Elles savaient qu’on pouvait être déporté en Allemagne mais elles ne savaient pas ce que signifiait le mot « déporté » et l’Allemagne c’est grand, elles ignoraient où on les conduisait, leur destination, la durée du voyage et où elles allaient échoir. Elles ont découvert le mot « Ravensbrück » en arrivant à destination, comme elles ont découvert tout un langage nouveau qu’elles ne comprenaient pas, un langage phonétique composé avec des mots allemands déformés et un peu de toutes les langues pratiquées par les détenues arrivées avant elles, surtout des Polonaises. Elles n’avaient pas de mots non plus pour décrire les atrocités qu’elles devaient subir, il n’y a pas de mots pour dire les choses qu’on pense impossible, elles ont dû inventer, avec celles qui les ont précédées, un vocabulaire de l’horreur. Il fallait créer ce dictionnaire virtuel de l’enfer pour pouvoir commencer à survivre, organiser un semblant de vie, structurer une nouvelle société inconnue jusqu’alors de l’humanité, un monde en équilibre entre la vie et la mort, un monde de morts vivants mais un monde qui lutte, qui lutte pour vivre un jour de plus, qui dit, qui raconte pour qu’un jour quelques-unes puissent témoigner. Mais pour témoigner, être entendu, être cru, il faut trouver les mots que, ceux qui n’y étaient pas, peuvent comprendre.

 

Valentine a eu ce talent de transmettre, de  témoigner de l’horreur que ces femmes ont traversé, souvent à en mourir parce qu’elle a écouté, entendu, compris celles qui ont parlé, celles qui ont écrit. Elle a  su choisir les bons angles pour que son regard soit celui de nos yeux, de nos cœurs, de nos tripes. Elle a su construire son récit, son  texte, ses chapitres, ses paragraphes, ses phrases pour qu’on la croit, qu’on voit vivre, souffrir et mourir ces femmes. Son écriture riche, dense, intense nous a conduit au cœur de l’horreur, de l’inhumanité, sans qu’on lâche le livre, ces mots étaient à la limite du supportable, mais il était impossible d’abandonner les femmes qu’ils faisaient revivre.

« Le camp, est une régression vers le rien, le néant, tout est à réapprendre, tout est à oublier ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
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