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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 07:58
Chopi, un ténériffe
Chopi, un ténériffe

Chopi, un ténériffe

J’ai eu deux chiens durant mon enfance et mon adolescence. Le premier ressemblait davantage à une peluche qu’à un chien d’arrêt, le second était plus proche du chien fou que du chien de salon. Deux opposés qui m’ont apporté des joies diverses et quelques soucis et n’ont eu qu’un seul point commun : tous deux ont été victimes de mort violente. Le premier était un ténériffe, plus connu sous l’appellation de « bichon frisé », petit chien qu’autrefois les femmes pouvaient cacher dans leur manchon et, que de nos jours, on peut faire voyager dans son sac à main. Je devais avoir cinq ans lorsqu’une voisine assez originale le proposa à ma mère parce que son mari venait d’être nommé consul de France en Inde et qu’elle ne pouvait l’emmener avec elle en raison des lois en vigueur à l’époque. Elle était désespérée à l'idée de se séparer de son gentil animal et se mouchait bruyamment en nous l’expliquant, aussi avait-elle tout de suite pensé à la petite fille solitaire que j’étais et auquel ce gentil toutou, affectueux et docile, pourrait être un précieux compagnon. L’affaire fut vite réglée ; cette originale au fort accent russe nous ayant donné l'un de ses mouchoirs en dentelle afin que Chopi, c’était le nom du chien, conserve durant le temps de l’adaptation le souvenir olfactif de son ancienne maîtresse. Et elle n’avait pas omis de joindre à ces paroles les certificats de Chopi en soulignant de trois traits rouges que nous faisions une affaire, car elle avait acheté à prix d’or l’ascendance prestigieuse du petit ténériffe, il y avait de cela quelques six années.

 

Chopi ne fit pas moins une entrée discrète dans notre foyer. Un panier déposé dans l’office, un coussin neuf, le mouchoir en dentelle jeté à la poubelle, l’animal eut tôt fait de trouver ses repères. Propre, silencieux, obéissant, affectueux, il avait, en effet, toutes les qualités pour ne troubler en aucune façon notre existence familiale. Mon entente avec  Chopi fut immédiate. La petite bête me suivait partout et acceptait, mais oui ! – de remplacer les poupées en celluloïd que je n’appréciais que modérément. Il était tellement plus drôle d’avoir auprès de soi un jouet vivant que je promenais sur le boulevard dans le landau de poupée, couché comme un baigneur, et qui, à mon grand amusement, sucitait la curiosité des passants.

 

La docilité de Chopi fut sans égale. La petite bête acceptait tout : d’avoir des bonnets, des brassières, des moufles, des barboteuses, je crois qu’elle a fait preuve à mon égard d’une patience angélique. Aux vacances, nous l’emmenions avec nous dans notre maison de campagne où elle se plaisait, mais où ses promenades n’excédaient guère la terrasse et la pelouse qui se trouvaient devant la demeure. Les longues balades la fatiguaient et, plutôt que de nous suivre à travers bois et champs, elle préférait rester au calme sur les coussins du canapé. Et puis elle vieillissait. Alors que j’atteignais mes 10 ans, elle en avait déjà 13 et sa vue baissait de façon inquiétante. C’est lors d’un séjour pascal au Rondonneau, qu’occupés à recevoir des amis, nous ne lui avons pas prêté d’attention. Lorsque ceux-ci furent partis, Chopi ne se trouvait nulle part dans la maison. Affolés, nous l’avons cherchée de pièce en pièce, puis dans le parc, l’appelant désespérément ; son absence se faisait de minute en minute plus oppressante. C’est ma mère qui, étant descendue jusqu'à la rivière, l’aperçut qui flottait sur la pièce d’eau. Aveugle et un peu sourde, elle avait dû croire qu’elle remontait vers la maison, alors qu’elle descendait vers la rivière. Ce fut un chagrin immense. De sentir la pauvre petite bête raide et froide dans mes bras fut l’un des chocs de mon enfance. La mort me révélait son incontournable réalité. On l’enterra en grande pompe dans l’île voisine de notre cabane avec toutes les fleurs printanières que j’avais pu cueillir dans le jardin et dans les prés.

 

Pipo
Pipo

Pipo

Le chien que nous allions adopter, quelques mois après la disparition de Chopi, n’avait rien à voir avec cette dernière. Né dans une ferme voisine d’un ratier et d’un épagneul, cette portée – ce qui est rare – ne comprenait qu'un seul chiot, celui qui nous était destiné. Nous étions fin juillet lorsque mon père et moi allâmes chercher celui que nous avions déjà baptisé « Pipo » et qui venait d’être sevré. La mère était déjà repartie débusquer les rats et les souris et le père, qui demeurait dans un château voisin, continuait à accompagner, presque quotidiennement, son maître à la chasse aux perdreaux. Pour la première nuit, il avait été décidé que le petit chien dormirait dans l’arrière cuisine dont le carrelage ne craignait pas les pipis de la nuit et où ma mère avait disposé, sur des claies, une vingtaine des pêches fraîchement cueillies. Le lendemain matin, lorsque nous ouvrîmes la porte, quelle ne fût pas notre surprise de découvrir, bien rangés, les vingt noyaux de pêche qui, visiblement, avaient satisfait l’appétit nocturne de notre nouveau protégé.

 

Très vite, Pipo nous surprit par sa vitalité, sa drôlerie et son irrépressible besoin de courir après tout ce qui bouge. Il n’est pas un animal, canard, oiseau, chat, hérisson qui ne sollicitât, aussitôt qu’aperçu, son envie d’en découdre avec lui. Qu’il veille à éloigner les importuns de l’enceinte de la propriété pouvait encore s’expliquer, bien que Pipo n’était nullement un chien de garde, mais nous eûmes tôt fait de constater que, hors frontières, son comportement était le même, ou pire encore. Pipo était un chasseur surdoué mais d’autant plus redoutable qu’il n’était pas dressé – mon père n’ayant aucun goût pour la chasse – et qu’il usait de cet instinct à tort et à travers.

 

Heureusement que chaque animal a en lui les ressources nécessaires pour se défendre. Pour les hérissons, leurs piquants les mettaient à l’abri des rages impérieuses de Pipo qui revenait le soir la truffe en sang. Pour les canards, qui passaient nonchalamment sur la rivière, ils pouvaient narguer l’agressif animal qui aboyait de fureur à s’en rompre les cordes vocales tellement il avait la trouille de l’eau, mais alors une trouille terrible, à ne pas y risquer une patte. Quel dépit de les voir s'éloigner au loin sans pouvoir s'en saisir !

 

Pipo nous aura fait vivre toutes sortes d’émotions : au bois de Boulogne, brisant sa laisse, il avait un jour terrorisé des chevaux et leurs cavaliers qui se promenaient tranquillement dans les allées ; poursuivi, à en perdre haleine, des chats à travers un bâtiment en construction, dans un vacarme assourdissant ; coursé de malheureuses vaches en train de paître dans un champ et se suspendre à leurs pis ; oui, Pipo aura semé la panique dans le monde animal avec une frénésie inlassable, alors qu’il se montrait le plus amusant, le plus tendre des compagnons avec les humains. Son charme était irrésistible et il parvenait toujours à se faire pardonner ses bêtises nombreuses et foldingues.

 

Sa mort fut fatalement à l’image de sa vie : celle d’un aventurier fripon et canaille impossible à dompter. Lorsque nous étions au Rondonneau, il était impensable de l’attacher du matin au soir. Et lorsqu’il était petit, nous avions commis l’erreur de l’emmener en promenade avec nous dans les bois de la Touannes, proches de la chasse où, à l’automne, des gâchettes prestigieuses venaient tirer les faisans que l’on élevait à cette intention. Pipo avait reniflé tout le profit que pouvaient lui réserver ces lieux d’exception…Le garde-chasse avait d’ailleurs prévenu notre employée de maison : «  J’abattrai le chien sans état d’âme si je le surprends à lever mes poules faisanes en train de couver ». Et ce qui devait arriver, arriva. Un soir, Pipo ne revint pas. Ce devait être lors d’un week-end de printemps, époque où les bêtes à plumes pondent, puis couvent leurs œufs. Le garde-chasse était un honnête homme, il l’aura visé en pleine action. C’est du moins ce que nous avons espéré, puisque Pipo est parti sans tambour ni trompette et, comme à l'habitude, sans demander l’autorisation … pour ce long voyage.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Mon père aurait eu cent ans

Ma mère aurait eu cent ans

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Published by Armelle BARGUILLET - dans ARTICLES ME CONCERNANT
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commentaires

Alain 08/05/2016 07:32

Je suis ému par cette façon si délicate de parler de nos compagnons "à quatre pattes". Si j'en avais la possibilité j'aimerais bien prendre un vieux chien dans un refuge et lui faire une belle fin de vie. Les animaux me manquent. Depuis ma prime enfance j'ai vécu des moments merveilleux avec eux. Y compris pendant mes années de vie à Paris. Bon Dimanche à vous tous chère Armelle.

armelle 05/05/2016 18:19

Oui, on ne dira jamais assez quel amour ils sont en mesure de donner, de quelle fidélité ils sont capables et j'ai aujourd'hui encore un remord de ne pas avoir assez protégé Pipo. Mais c'était difficile, il avait par-dessus tout le goût de la liberté.

Laure Hadrien 05/05/2016 17:24

Quels merveilleux souvenirs nous laissent nos compagnons à quatre pattes. Et c'est tellement dur lorsqu'ils nous quittent.

Edmée De Xhavée 05/05/2016 10:21

Leur triste fin m'a fait de la peine, et surtout d'imaginer celle ressentie par les heureux humains qui partageaient leur vie avec eux. Moi j'ai eu un Tchoupy, et un jeune chien que nous avions trouvé dans la rue quelques semaines plus tôt, un merveilleux "Flay Flay", est mort dans mes bras de crise cardiaque. Il était encore tout jeune, et donc avait une malformation. Je pensais qu'il avait juste un malaise et le soulevais en pleurant et je me souviens de son poids, soudain si massif.

Quelle belle évocation de vos chiens d'enfance, combien de bon ils apportent en nous... et c'esstz inusable...

Sandrine L. 05/05/2016 09:57

Nos animaux sont des membres à part entière de la famille. Difficile d'imaginer la vie sans eux. Chiens, chats, chevaux, ânes... même les mésanges de la forêt, les papillons, les coccinelles, les bons gros bourdons...

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