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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 09:51
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes

Qui lit encore « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier à l’ère de l’informatique ou plutôt à l’âge du transhumanisme qui est sur le point de transcender nos limitations biologiques au travers de la technologie et tente de re-évaluer la définition de l’être humain comme on le concevait jusqu’alors ? Oui, la révolution numérique a tout remis en cause et dans des perspectives si révolutionnaires qu’un ouvrage comme celui-ci ne doit plus être lu que par un petit nombre d’amoureux  des beaux textes ou des contes féeriques. Cependant la tentation de l’impossible se profilait déjà dans le roman de ce jeune homme solognot, né en 1886, féru de littérature et qui préparait normal sup, concours auquel il échouera, ce qui l’incitera à se retirer à La Chapelle-d’Angillon pour écrire. Oui, la tentation de l’impossible peut prendre plusieurs aspects et c’est ici le cas. « Le grand Meaulnes » parait dans la Nouvelle Revue Française en feuilleton  de juin à novembre 1913 et suscite l’enthousiasme de nombreux lecteurs mais la guerre va très vite mettre en veilleuse ces débuts prometteurs, d’autant que l’auteur est tué le 22 septembre 1914 près d’Eparges, au bois de Saint-Rémy. Ce chantre de la féerie adolescente est mort à l’âge de Roméo et laisse dans la mémoire collective un élan romanesque presque surnaturel qui l’autorise à figurer à tout jamais dans l’histoire de la littérature française et d’avoir dessiné un personnage unique, un paradis de songe, une fuite devant le bonheur facile et un idéal d’autant plus difficile à atteindre qu’il est d’ordre mystique.

 

Le roman retrace l’histoire d’Augustin Meaulnes, racontée par son ancien camarade de classe, François Seurel, devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un village du Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d'enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne, dont il tombe instantanément amoureux. Mais la fête cesse brusquement car la jeune mariée a disparu.

 

Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme qu'il a croisée. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance du bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur fait promettre de partir à la recherche de sa fiancée perdue.

 

Meaulnes s’en va étudier à Paris mais avec le seul mobile de retrouver Yvonne. Les mois passent et François n'a plus de nouvelle de son ami. C’est par hasard que, devenu instituteur, il retrouve la piste de la jeune femme, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz, dont le Grand Meaulnes est toujours amoureux. Aussitôt il prévient Augustin de cette bonne nouvelle.

 

Meaulnes demande en mariage Yvonne qui accepte. Pourtant le lendemain du mariage, Meaulnes s'en va sans laisser d’adresse. François décide de s'occuper d'Yvonne et du père de celle-ci. Il devient le confident de l’épouse délaissée. Quelques mois passent et Augustin ne revient toujours pas, alors qu’Yvonne attend un enfant. C’est à ce moment-là que François découvre les carnets de son ami où celui-ci explique être parti pour  retrouver la fiancée de Frantz.

 

L'accouchement ne se passe pas bien : Yvonne fait une embolie pulmonaire et meurt et le père d’Yvonne décède quelques mois plus tard, si bien que François devient l'héritier. Il s'occupe de la petite fille jusqu'à ce que Augustin Meaulnes réapparaisse enfin …

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967
Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Nous sommes loin, en effet, des paradis plus immédiats et réalistes d’une certaine jeunesse contemporaine. Celui, envisagé par Alain-Fournier, propose des pistes infinies, un goût de l’étrangeté et sait tisser des mystères qui parviennent aisément à envoûter le lecteur. Sous le couvert d’un récit limpide, « Le grand Meaulnes » plonge dans la nuit imaginaire sans cesser de privilégier un amour unique, de nous offrir un jeu de miroir d’où le pathétique n’est pas exclu. C’est Yvonne de Galais, cette jeune fille qui, dans un halo d’angoisse, suscite une poursuite sans fin et focalise toutes les promesses de bonheur et d’accomplissement qu'un jeune homme est en droit d’espérer. Nous sommes là dans une expérience intime mais contée avec une mélancolie poignante, une espérance qui se heurte constamment à l’inaccompli, si bien que le roman reste à jamais celui d’une aspiration, aspiration à un idéal qui n’a peut-être pas encore déserté notre monde chaotique, en quête de transcendance.

 

A travers ce roman, Alain-Fournier nous présente une étude descriptive de la vie rurale à la fin du XIXe siècle, vie marquée par les événements d’alors, la défaite de Sedan par exemple, mais également l’existence ritualisée par la participation aux fêtes religieuses et aux offices, la description des métiers et la vie à l’école, ce qui rejoint bien des romans du terroir de l’époque. Mais ce qui le différencie du roman habituel est l’aspect onirique et initiateur que l’ouvrage développe et qui retient l’attention, cela grâce à l’irruption du surnaturel dans l’existence ordinaire. C’est également un roman sur la désillusion, la réalité meurtrissant l’idéalisme de l’adolescence. Nous assistons à la découverte des imperfections, de l’impureté, des trahisons du monde adulte par le jeune héros Augustin qui voit se fracasser son rêve, sombrer son univers. Il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier est empreint d’un catholicisme pessimiste. Il connait la force de la corruption et du péché et son roman peut être considéré comme un adieu au monde idéal de l’enfance, paradis célébré qu’on ne peut retrouver que dans la littéraire, dans les mots qui réédifient la statue  irréprochable.

 

« Le fin mot de cette histoire » – écrit le philosophe Jean Levêque – « est l’envahissement de la vie par le jeu, onirique de préférence, qui rend cette vie possible. L’expérience décisive qui conduit Frantz à jouer sa vie, à confondre sa vie avec un immense jeu, c’est à travers l’échec de ses fiançailles, la découverte de l’impossibilité du bonheur, d’une vraie vie dont l’obstacle mystérieux semble résider dans l’existence elle-même. Enfin tout se passe comme si il y avait une malédiction attachée à la pure vérité de l’amour » - conclut-il.

Deux films se sont inspirés de ce beau roman, ce qui prouve que « Le grand Meaulnes » conserve de fervents admirateurs bien au-delà des frontières du temps.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy
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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

lucie 13/11/2016 13:39

Je relis tous les ans le Grand Meaulnes afin de ne pas oublier ma jeunesse.

Loic 10/11/2016 13:42

Un des livres qui marque a jamais. Une oeuvre initiatique de la sensibilite. On devrait le mettre dans les programmes du bac francais car je ne pense pas qu'il y soit.

Georges Gillet-Yant 10/11/2016 08:38

Fervent admirateur de la démarche adolescente dans le rêve d'autant plus vivant qu'il est torturé par la réalité, j'ai gardé ce merveilleux Grand Meaulnes depuis cet âge là, au rayon papillon de ma bibliothèque.

Jean-François Foulon 09/11/2016 23:01

Un livre fondamental, qui est lu certes trop tôt, mais qui nous suit toute notre vie. Merci de nous replonger dans cet univers onirique.

Edmée De Xhavée 09/11/2016 18:23

Un livre que je relirais volontiers car je sais ne l'avoir pas saisi lors de ma première lecture, cherchant surtout une "histoire" (que j'ai dû trouver...) et négligeant beaucoup sur mon chemin de jeune lectrice...

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