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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 09:51
Renaissance de l'hôtel RITZ


Paradoxe? C'est au moment où la grande hôtellerie parisienne de luxe traverse une crise majeure (entre 10 et 40 % de chute du chiffre d'affaires depuis les attentats islamistes de novembre 2015) que le nouveau Ritz ouvre ses portes. L'établissement de la place Vendôme échappera-t-il au phénomène, amplifié par le désordre social des dernières semaines ? Frank Klein, le président du Ritz, n'est ni sourd ni aveugle mais il en faudrait plus pour entamer son optimisme et sa fierté. Pour l'heure, ce sont les mots que l'on emploie pour parler de son hôtel qui le préoccupent. « Pourquoi « nouveau Ritz »? - s'étonne-t-il. « Les travaux entrepris depuis quatre ans n'ont pas donné naissance à un nouvel établissement dans le sens où il serait différent de ce qu'il a toujours été. Non, le Ritz que vous allez découvrir est éternel et le temps n'a pas de prise sur lui. Nous nous sommes juste donnés les moyens de poursuivre une histoire »…

 

Et quelle saga! Elle commence au début du XXe siècle avec Marcel Proust, dont la silhouette éthérée se glisse dans la nuit et semble avalée par la porte à tambour qu'actionne un valet. L'écrivain fait irruption dans la suite qu'occupe, à l'année, la princesse Hélène Soutzo. Un peu plus tôt, un coup de téléphone donné par Céleste Albaret, l’employée de Proust, avait tiré de son sommeil l'aristocrate roumaine. L'argutie était toujours la même: « Monsieur Proust, qui pense qu'il va mourir cette nuit, voudrait voir au plus vite madame la princesse pour savoir quelle robe elle portait à la réception de madame de…» A l'arrivée de l'écrivain, on étalait la robe qu'il avait tout le loisir d'observer pour en reporter, une fois rentré chez lui, la description dans La Recherche, où figurerait le personnage de mademoiselle de Saint-Loup, inspiré par la princesse Soutzo. L'un des plus grands romanciers français venant voir nuitamment la toilette d'une des femmes les plus élégantes de Paris pour l'immortaliser dans le plus grand roman français de tous les temps… Voilà quels souvenirs extraordinaires cet hôtel nous raconterait si ses murs pouvaient parler. Mais ici, les murs, comme les hommes, se taisent. Muets sur des secrets qu'une légendaire discrétion interdit de révéler. Et pourtant! L'hôtel de la place Vendôme a collectionné les aventures. Monument élevé à l'oisiveté, le Ritz est le linceul sublime dans lequel sont venues se lover les gloires du grand monde, de Coco Chanel, qui en avait fait sa  « maison », à la princesse Diana dont il fut, en quelque sorte, la dernière demeure… Symbole d'un art de vivre à la française où se mêlent dorures, livrées et argenterie, il a irrigué, des décennies durant, les veines universelles de l'élégance. Devenu un nom commun désignant le luxe absolu, ce palace symbolise avant tout l'excellence aux yeux de la planète. C'est la raison pour laquelle la transformation entreprise il y a quatre ans par son propriétaire, Mohamed al-Fayed, était attendue comme celle d'un chef-d'œuvre dont on espère que la patine aura résisté aux coups de pinceaux du restaurateur.

 

De la place Vendôme, on franchit le seuil du Ritz par la mythique porte à tambour refaite à l'identique. Celle qui était jadis actionnée par un membre du personnel en uniforme est désormais automatisée. Les grincheux regretteront l'élan balbutiant du mécanisme d'antan et cette teinte de chêne fatigué, mais la magie opère toujours et l'émotion nous étreint face au spectacle que découvre cette entrée. Devant nous se déploie le lobby en galerie, tel qu'il nous semble avoir existé au premier matin de l'hôtel, en juin 1898. Les fauteuils à la reine, rangés par paires, ont retrouvé leur place et leur éclat, adossés aux lourds rideaux dans un sublime damas de velours bleu nuit. Un somptueux tapis de galerie rehausse avec brio l'assise bleu roi des sièges et réchauffe le sol de marbre blanc.

 

Des appliques en bronze balisent l’allée qui conduit au salon Marcel Proust. Dominée par le portrait de l'écrivain, copie de l'œuvre de Jacques-Emile Blanche, la pièce ouverte sur le lobby est une grande bibliothèque ornée de boiseries dont les rayons servent de refuge à des dizaines de mètres de reliures. Posés sur un tapis à la manière de la Savonnerie, canapés, fauteuils et consoles en bois doré semblent interroger le passé. On y servira le thé, « à la française », c'est-à-dire sans scones ou autres pâtisseries d'outre-Manche auxquelles le chef pâtissier, François Perret, a substitué des madeleines beaucoup plus proustiennes. S'ensuivent deux grandes serres nouvellement construites, séparées par une cour au milieu de laquelle coule l'eau d'une fontaine. C'est la terrasse Vendôme, point de rencontre du bar du même nom et de L'Espadon, restaurant gastronomique, éclairé d'appliques en cristal de Venise, sur lequel règne le chef Nicolas Sale. Les fauteuils Louis XV, qui entourent chaque table, ont gardé sous l'accoudoir l'ingénieux crochet pour suspendre les sacs à main, une invention de César Ritz.

 

Commence ensuite, dans son prolongement, la galerie qui relie la partie Vendôme de l'hôtel à son côté Cambon, du nom de la rue sur laquelle on éleva un second bâtiment dans les années 1910. La nouvelle version a été pensée dans l'esprit des passages parisiens. Des vitrines enchâssées dans des boiseries montent la garde et cinq boutiques ont été créées, dont un concept store dédié à l'univers du voyage. Jadis assez sombre, elle est désormais éclairée par de grandes portes fenêtres qui s'ouvrent sur le jardin du Ritz, jusqu'ici ignoré. Ce havre de verdure est traversé d'une allée centrale de 26 tilleuls taillés en marquise et plantés dans des caissons en bois identiques à ceux de l'orangerie du château de Versailles. L'effet produit par ce jardin à la française (1 650 mètres carrés), est semblable à un décor de conte de fée dans lequel - et par on ne sait quel mystère, au cœur même d'un des quartiers les plus animés de Paris - on n'entend que le chant des oiseaux. Tout à côté, on retrouve le bar Hemingway. Là encore, rien n'a changé, même si tout a été refait. Le rond de cuir des hauts tabourets semble attendre de prendre la forme de nouveaux fessiers comme autrefois ceux de Scott Fitzgerald ou de Robert Capa.

 

Renaissance de l'hôtel RITZ
Renaissance de l'hôtel RITZ

La visite se poursuit en empruntant l’escalier d'honneur. Une lanterne monumentale en occupe le centre. Il conduit aux chambres dont l’élégance doit beaucoup au foisonnement de tissus empruntés aux plus grands éditeurs comme Pierre Frey ou la maison Veraseta. C'est au premier étage que se trouve, ouverte sur la place Vendôme, la suite Impériale - la plus belle de l'hôtel: 6 mètres de hauteur sous plafond, des bas-reliefs classés monument historique, une débauche d'étoffes fleuries brodées en soie sauvage, un lit monumental coiffé d'un ciel dont un impressionnant balustre clôt l'accès… comme à Versailles dans l'appartement de la reine.

 

Au deuxième étage, les suites s'enchaînent, dont celle baptisée Coco Chanel. Si Mademoiselle vécut plus de trente ans au Ritz, elle changea plusieurs fois de chambre, de sorte qu'on ne sait plus très bien dans laquelle elle demeura le plus longtemps : mobilier épuré des années 50, ton crème et noir, paravent en laque… Partout dans l'hôtel, des objets d'art ont été disséminés au gré des pièces : un baromètre en bois doré, des torchères en bronze, des cache-pots anciens et parfois des pièces de mobilier intéressantes à l'exemple d’un bureau en poirier noirci qui trône dans la suite Vendôme. Si le Ritz a modernisé son équipement en sacrifiant à la mode digitale - on commande sur écran lumières, rideaux, climatisation... -, il a conservé l'usage du boîtier créé par César Ritz, petit objet par lequel, en pressant un gros bouton, on appelle, depuis 1898, femmes de chambre ou valets. Les suites du troisième étage sont décevantes. Aménagées sous les toits, elles sont éclairées par des fenêtres et des œils-de-bœuf placés trop hauts pour qu'on bénéficie d'une vue. Exception faite de la suite Mansart, qui dispose d'une incroyable terrasse découpée dans la toiture et dont on imagine sans mal la vue qu'elle offre…

 

Le Ritz compte désormais 142 chambres dont 71 suites et se termine par le spa au sous-sol, entièrement revisité dans un esprit Chanel. La maison de la rue Cambon assure les soins. L'espace de fitness et la piscine, que fréquentent les abonnés du Ritz Club ont retrouvé une seconde jeunesse avec la réfection des mosaïques du bassin et l'ajout de buses thermo-ludiques. Ce qui en a longtemps fait le bassin le plus recherché de Paris existe toujours et, cerise sur le gâteau, a l’immense privilège de bénéficier de la diffusion de musique classique sous l'eau. Comble du raffinement, n’est-ce pas ?

 

En son temps, César Ritz avait trouvé le ton juste pour séduire une clientèle d'outre-Atlantique grâce au confort et à l'élégance que dispensait ce palace « où se conjuguaient l'hygiène américaine et le style louis XVI », écrivait Ghislain de Diesbach dans son importante biographie de Proust. Le Ritz atteignit vite des sommets d'excellence durant les Années Folles. Imperméable aux horreurs de la planète, le Ritz aborda la Seconde Guerre mondiale avec l'insouciance d'un enfant gâté. Loin des bruits assourdissants des bombes, l'hôtel ne connut que le tintement du cristal de ses coupes de champagne… Aucun danger ne semblait pouvoir affecter le palace comme le racontera plus tard l'archiduc Otto de Habsbourg, présent au Ritz un soir de juin 1940, tandis que Paris était occupé par les Allemands: « Le dîner nous a été servi dans les règles par du personnel en frac, comme si de rien n'était. Le souper était somptueux. » Et, quand l'épouse d'un diplomate américain demanda au directeur: « Comment avez-vous su que les Allemands arrivaient? », celui-ci répondit: « Parce qu'ils ont réservé…»

 

Même si la nationalité suisse de la famille Ritz protège l'hôtel d'une réquisition totale, Hermann Göring s'installe durant l'Occupation dans la suite Impériale tandis que le Tout-Paris de la collaboration fera du palace un îlot de douceur de vivre au milieu de l'enfer. Arletty et Coco Chanel y abritèrent leurs amours interdites avec des officiers allemands. On raconte même que, lors des bombardements, « mademoiselle Chanel descendait à l'abri souterrain du Ritz précédée d'un valet qui portait son masque à gaz sur un coussin de soie ». Mais si l'hôtel déroule un tapis rouge à l'occupant, une part du personnel sauve l'honneur, à l'instar du célèbre barman Frank Meier qui servira de boîte aux lettres dans l'opération Walkyrie. Des Juifs auraient été cachés dans des chambres de bonne et même des placards. Quoi qu'il en soit, au soir de la victoire alliée, le Ritz renouvelle opportunément sa clientèle et le voyage au pays de l'excellence se poursuit. Ernest Hemingway, débarqué avec les libérateurs, devient le pilier d'un bar qui portera un jour son nom et d'un hôtel à qui il enverra cette déclaration d'amour « Quand je rêve de l'au-delà, cela se passe toujours au Ritz de Paris. »

 

La saga des Ritz prend fin en 1979 quand la veuve de Charles Ritz - fils de César - vend l'hôtel à Mohamed al-Fayed. Une page se tourne, mais l'histoire de l'hôtel continue d'être écrite par une clientèle aux exigences parfois extravagantes comme le raconte Manfred Mautsch, chargé depuis trente-cinq ans de l'accueil : « Liz Taylor me fit un jour appeler pour qu'on retire un bureau de la suite qu'elle occupait parce que cela risquait de fatiguer Sugar, son chien, obligé de le contourner. » Et de se souvenir aussi de ce Russe qui commanda 1 000 roses blanches et 1 000 roses rouges pour les offrir à une femme « parce qu'il ignorait des deux couleurs celle qu'elle préférerait ». Autre histoire édifiante, celle de cette Américaine qui, jusqu'en 1983, habitait à l'année au Ritz, d'abord avec sa mère puis seule. Elle occupait trois pièces et descendait chaque soir dîner dans des tenues très habillées qu'elle achetait l'après-midi, sa seule occupation… Pour combattre le désœuvrement qui la minait, elle acquit une boutique de détaxe sur l'avenue voisine des Champs-Elysées et, pour tromper son ennui, s'y improvisait caissière! « Eh bien, voyez-vous, cette clientèle-là n'existe plus » - conclut, nostalgique, Manfred Mautsch…

 

Sources : Philippe Viguié-Desplaces  -  Photos du Figaro

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans CULTURE
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commentaires

Tania 19/01/2017 11:30

Merci pour cette belle visite virtuelle du palace parisien. J'ignorais l'existence de ce jardin. En mémoire de Proust, j'espère y prendre le thé un jour.

Sandrine 18/01/2017 12:34

Raffinement indémodable dans son écrin de lambris et de velours...

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