Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 09:53

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Oui, quel est donc le rôle de la douleur dans nos vies que si souvent, trop souvent selon nous, elle affecte, blesse, décourage et pourquoi, par la même occasion, ne pas s'interroger sur la place qu'elle a occupée dans la vie de nos écrivains et, plus généralement, de nos artistes ? Il est certain que Proust n'aurait pas été Proust sans son asthme, que la phtisie a inspiré quelques-uns des plus beaux vers de la langue française et que, sans le rapport à la souffrance physique ou morale, l'homme aurait eu bien peu de choses à dire. Le bonheur se constate et ne se décrit pas ; le plaisir se prend et ne s'explique point. Curieusement, c'est ce que nous avons perdu qui nous devient cher, ce qui nous échappe qui nous semble précieux. Cioran notait dans ses Cahiers : " Je lis, je lis, et, sauf de rares exceptions, je ne trouve aucune réalité aux oeuvres que je lis. Que leur manque-t-il ? Je ne saurais le dire. Le poids ? Sans doute, mais qui leur confère du poids ? Une passion ou une maladie - rien d'autre. Encore faut-il que les malades et les passionnés aient quelque talent. Ce qui est sûr, c'est qu'un talent sans passion ni maladie ne vaut rien ou presque." ( Cahiers page 201 ) Et page 472, il ajoute : " C'est le Boudha qui a vu juste, qui a touché à l'essentiel. Tout tourne autour de la douleur ; le reste est accessoire, et presque inexistant ( puisque aussi bien on ne se souvient que de ce qui fait mal ).

 

Et il est vrai que la douleur est le passage obligé entre notre animalité et notre humanité. Car l'homme a sur l'animal souffrant cette supériorité absolue : il est en mesure de la transcender. Comment ? En lui donnant un sens. Si " le propre de la douleur est de n'avoir pas honte de se répéter ", l'honneur de l'homme est d'avoir su en faire bon usage. C'est presque toujours d'elle qu'il a tiré la substance spirituelle de ses oeuvres. Mozart a rédigé son requiem dans l'antichambre de la mort, Beethoven écrit sa IX ème symphonie alors qu'il était sourd, Hugo jeté ses vers les plus émouvants alors qu'il venait d'enterrer sa fille Léopoldine, Charles d'Orléans, ce doulx seigneur, chanté sa France si belle lors de ses vingt-cinq années de détention dans les geôles anglaises et François Villon composé sa Ballade des pendus alors qu'il était condamné au gibet, peine qui sera finalement commuée en bannissement.

 

Frères humains qui apres nous vivez,
N'ayez les cueurs contre nous endurcis,
Car, se pitie de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost que vous mercis.

 Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive, et par là se dénoncer d'elles-mêmes : le bien-être, au contraire, n'est que pure négation. Aussi n'apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie : la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus."  - écrit Schopenhauer dans " De la vanité et des souffrances de la vie"

 

L'homme est donc plus particulièrement créateur dans l'épreuve, le combat, l'effort, l'opposition. La valeur va à ce qui coûte, à ce qui exige, à ce qui oblige. S'y ajoute souvent une ascèse personnelle. Et qu'apprenons-nous aujourd'hui dans les discours dont on nous abreuve à longueur d'onde ou d'antenne ? Une version opposée, qui ne fait rarement référence aux mérites de l'effort, à l'excellence du travail, à la noblesse du sacrifice, à l'élan généreux de l'amour et de la compassion, mais prône l'hédonisme glouton et éphémère dont on sait depuis Platon qu'il ne mène nulle part et ne favorise que l'égotisme et l'égocentrisme. Voilà ce que nous transmettons aux générations de demain sans l'ombre d'une mauvaise conscience. Et c'est d'autant plus regrettable que notre jeunesse connaît déjà les affres de la souffrance. Lisons-les ces auteurs adolescents, auxquels nous communiquons notre cynisme, nos divisions idéologiques, notre athéisme triomphant, notre assurance  doublée de suffisance d'avoir tout résolu des mystères de l'univers, et nous comprendrons à quel point leur détresse est grande ! Abreuvée de violence, de sexe, de drogue, de mensonge, de contre-vérité, à quoi peut bien se rattacher une jeunesse que nous avons privée de rêve et de transcendance ? Que lui donne-t-on à admirer sinon les stars de pacotille et les dieux du stade ? Car quelques rais de lumière n'éclairent pas toute la nuit et quelques vagues ne soulèvent pas tout l'océan. Si l'on est optimiste à chaque fois que l'on contemple une fleur ou un bon morceau de pain, et pessimiste chaque fois que l'on pense à ceux qui dénaturent ce pain et sacrifient ces fleurs, on voit que la souffrance de l'artiste veille et demeure, afin que ne se perde jamais la trace de ce qui reste en nous "d'auguste et de divin".

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE - Communauté : La commune des philosophes
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Mardi 21 février 2012 2 21 /02 /Fév /2012 10:14

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O vous qui avez les paupières meutries, hélas !

donnez-vous en festin l'immensité des mers.

                                                   John KEATS

 

 

Puisque la France a le privilège d'être baignée par deux mers étrangement contrastées, la Méditerranée et la Manche, pourquoi ne pas prendre plaisir à brosser leurs portraits et à évoquer, pour le lecteur amoureux des vastes horizons, ces visages de mers.

 

C'est d'abord la lumière qui joue le rôle phare. Celle du Sud a quelque chose de triomphal. Elle tombe du ciel comme une pluie éblouissante, elle tranche les couleurs à vif, sans ménagement ; les verts y sont presque violents, les bleus ont une intensité à nulle autre pareille, les reliefs se superposent avec netteté, la pierre irradie une blondeur incomparable et il y a dans l'air quelque chose qui ne cesse pas de chanter. C'est une région de vignes, de fruits et de fleurs qui prend feu aux ardeurs méridiennes, que l'on subit comme un envoûtement, qui délivre ferveur et volupté et dont les nuits sont presque des jours.

 

Celui qui découvre le Sud pour la première fois est immédiatement séduit par un territoire parcouru de légendes, partagé entre ses terres vinicoles, ses ports enchâssés dans des criques, son semis d'églises romanes et de monastères, ses fontaines, ses villages fichés au-dessus d'abîmes, et, dominant les terres basses de leur sombre fierté, des massifs comme façonnés dans le métal.

 

Bien différent est le pays normand, son souple bocage, sa campagne qui vient vagabonder jusqu'à l'extrême bord des eaux, ses marais, ses pâtures, ses jardins travaillés aussi savamment que son habitat, ses plages immenses que dénude le reflux, pays végétal comme il en est peu, qui joue avec la mer à qui perd gagne.

Alors que la Méditerranée est versatile et séduisante comme une très belle femme, dont les humeurs chargées d'orages n'ont d'égal que les extases langoureuses, lorsqu'elle offre au regard l'inaltérable beauté qui a fait d'elle la plus louée et la plus chantée des mers, la Manche est d'autre nature.

 

Ainsi que le sont les femmes de la côte ouest, résistantes et besogneuses, bien qu'un peu raides dans le maintien, sachant l'effort et la rudesse, les longs hivers et les fréquentes pluies, cette mer, forte et épaulée, empreinte la même attitude et leur ressemble comme une soeur. Pas capricieuse, mais dure à la quille, farouche, houleuse et froide, elle se tourne vers un horizon voilé de brumes. Pour elle, le ciel déroule ses dégradés de gris, la gamme de ses pastels, sa lumière tamisée pareille à une musique et comme en proie à une retenue. On a l'impression que mer et ciel cherchent à se confondre dans une étreinte, alors que la Méditerranée se plaît davantage à se contempler dans le miroir bienveillant qui la renvoie.

 

Autre différence entre ces mers qui baignent notre littoral : alors que l'une est en partie orientée au levant, vers la lumière qui naît, la terre qui commence, l'or des premières lueurs, le printemps du monde, la puissance d'un soleil qui monte et se déploie ; l'autre regarde vers le couchant, la fin du jour, l'automne du monde, la terre qui finit, le crépuscule marqué par le flamboiement de ses ultimes rayons. Aussi l'homme d'un pays, qui est le point de rencontre du jour et de la nuit, sera-t-il fatalement attiré par le départ, appelé par ce quelque chose qui fait revivre et renouvelle...

 

Malgré ce qui les oppose, nos deux mers ont en commun leur respir, les bateaux qui hissent les voiles, le cri rauque des oiseaux du large. Si bien que le promeneur attardé, qui pose son regard vers les lointains, est-il captivé par la  mouvance du flot " toujours recommencé ". Rien de fixe, rien de précis, seulement l'onde qui ne se laisse capter ni par la grève, ni par le port. Ici est le lieu d'expansion de l'imaginaire, où se fait et se défait l'inattendu et où la notion d'impossible n'est là que pour contredire le possible. Bravade éternelle de l'ailleurs et de l'autre part où nos rêves s'acharnent à se construire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 * Cet article a été publié dans la revue du Deauville-Yacht-Club en 2003

 

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P1060607.jpg  La Manche

Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : CULTURE - Communauté : Vivre en Normandie
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 10:30

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Lectures à la lueur d’une aurore boréale

Pousser le drakkar jusqu’à la mer, donner quelques vigoureux coups de rames pour traverser la Baltique et on passe prestement de la Suède à la Finlande comme l’ont fait de nombreux envahisseurs au cours des âges. Aujourd’hui encore la population finlandaise comporte une forte proportion de suédophones issus de ces migrations.

C’est un grand plaisir pour moi de mettre le pied sur cette terre où j’ai eu le privilège de faire une longue excursion en 2007 pour visiter dame nature dans sa parure d’or et de pourpre vers les confins du Grand Nord, là-bas où vivent encore des Lapons, des Sames, c’est moins péjoratifs, et des rennes. Je voudrais profiter de cette occasion pour faire un petit coucou à l’ami Raimo que j’ai rencontré à Kuopio et avec qui j’ai voyagé au-delà du cercle polaire sous la lueur magique d’une aurore boréale. Je lui dois les rudiments de culture finlandaise que j’étale ci-dessous.

Nous ferons notre voyage avec l’œuvre de Juhani Aho qui est l’un des plus grands romanciers finnois et, de plus, il est originaire du Savo, le pays de Raimo, dont Kuopio est la capitale et notre ville jumelle. Nous rencontrerons les grands précurseurs que son Aleksis Kivi, le père du roman finlandais et Frans Emil Sillanpää, le Prix Nobel de littérature local. Nous réserverons une petite place pour Johanna Sinisalo, une jeune femme venue d’au-delà du cercle polaire qui nous raconte une histoire bien étrange, plutôt drôle et pleine de tendresse.

 

L’écume des rapides

Juhani Aho (1861 – 1921)

Par un beau jour de septembre dernier dans le bus qui nous conduisait du Savo, région de naissance d’Aho, pour un périple en Laponie, mon ami Raimo de Kuopio, ville jumelée avec la mienne, m’a copié sur une page arrachée au quotidien local quelques repères sur la littérature finlandaise. Elias Lönnrot (1802-1884), qui a rassemblé les récits et légendes, qui constituent le Kalevala, peut être considéré comme le père de la culture finnoise, Alexis Kiwi (1834-1872) comme celui de la littérature finlandaise, dont les principaux auteurs sont le grand poète Eino Leino (1878-1926), les romanciers finnois Juhani Aho (1861-1921) et Väinö Linna (1920-1992) et le romancier suédophone Johan Ludvig Runeberg (1804-1877). Ajoutons, pour être complet, Frans Emil Sillanpää (1888-1964) le prix Nobel finlandais. C’est donc avec une réelle émotion que j’ai découvert dans une vente de livres d’occasion « L’écume des rapides », un des livres écrits en 1911 par Juhani Aho.

Ce livre raconte l’histoire de Marja, jeune orpheline carélienne russe, mariée à Juha, Finlandais (Suédois à l’époque du roman) beaucoup plus âgé qu’elle, dont elle s’est rapidement lassée. Le passage d’un jeune commerçant russe est l’occasion de quitter ce vieux mari et sa mère acariâtre qui n’a jamais accepté cette mésalliance. Mais, en quittant son mari, Marja ne va pas vraiment trouver le paradis. Aussi se pose la question : comment peut-elle sortir de la situation qu’elle a créée ? Et à quel prix ?

Ce livre, planté dans le décor sauvage de la Finlande de la fin du XVII° siècle où l’immensité des paysages n’a d’égal que l’infinie solitude, est construit à l’image d’une tragédie grecque, la passion et la raison s’affrontent en permanence et, comme chez Racine, l’homme, surtout la femme en l’occurrence, est tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Dans la Finlande piétiste du début du siècle dernier, Aho développe à travers une alternance de dialogues et d’introspections une réflexion sur le péché, la culpabilité et la punition qui doit laver la faute.

C’est aussi un regard sans concession sur la société et notamment sur la condition des femmes dans cette Finlande du XVII° siècle très rurale, très religieuse, à l’écart des grandes voies de civilisation et qui nourrit une haine féroce à l’encontre de ses voisins russes, qui lui infligeront encore bien des misères dont le souvenir est encore vivace aujourd’hui.  

Les sept frères– Aleksis Kivi (1834-1872)

Kivi est, comme nous l’avons dit ci-dessus, certainement le fondateur du roman finlandais et « Les sept frères », sans aucun doute possible, le roman finlandais encore le plus célèbre aujourd'hui. Dans ce roman terrien, Kivi raconte l’histoire d’une fratrie qui vit dans une ferme isolée, un vaste domaine fondé par un habile paysan qui sut profiter du « Grand Remembrement » pour constituer ce vaste domaine. Malheureusement, les sept frères sont comme leur père plus chasseurs que agriculteurs et quand le père meurt avec l’ours qu’il vient de tuer, ils laissent le domaine à l’abandon pour s’adonner aux plaisirs de la chasse. Chacun suit alors sa destinée dans cette saga familiale qui concentre plusieurs genres littéraires et forme un vaste roman naturaliste, épique et picaresque, qui reste encore un chef-d’œuvre de la littérature finlandaise. C’est aussi une bonne image de cette Finlande acculée au bout de l’Europe entre des voisins pas forcément compréhensifs et délicats et où l’isolement est toujours un problème et la nature pas toujours hospitalière et généreuse.

Une brève destinée– Frans Emil Sillanpää (188-1964)

Silja est une jeune orpheline issue d’une pauvre famille de paysans. Il était rare que ces familles soient riches dans la Finlande du début du XXesiècle, aussi est-elle placée dans une maison aisée où elle fait la connaissance d’un brave garçon qu’elle épouse et avec lequel elle connaît une petite tranche de vie heureuse. Mais le tourbillon de la guerre civile de 1918, entre les Rouges et les Blancs, la prive bien vite de son mari qu’elle ne pourra même pas réconforter quand elle apprendra ses graves blessures, la tuberculose ne lui en laissant pas même le temps. Un roman noir, triste, réaliste, comme on en trouve beaucoup dans les pays nordiques, un livre qui évoque le chef-d’œuvre de Sillanpää « Sainte  misère ».

Frans Emil Sillanpää est le seul Finlandais, à ce jour, honoré par le Prix Nobel de littérature qui lui fut décerné en 1939.

Jamais avant le coucher du soleil– Johanna Sinisalo (1958 - ….)

Au retour d’une virée en Laponie, j’ai trouvé en furetant dans les rayons de la médiathèque locale, cet ouvrage de Johanna Sinisalo qui, comme le signale la quatrième de couverture, est née à Sodankylä petite bourgade de Laponie que j’avais visitée au cours de ce voyage.

Encore sous le charme de cette contrée où la magie est encore palpable le soir à la lumière étrange et surréaliste d’une aurore boréale, après avoir mangé le saumon au feu de bois avec les Lapons, ou plutôt les Sames car Lapon est péjoratif en Finlande, j’étais dans des dispositions idéales pour me jeter dans ce livre étrange qui combine savamment les légendes séculaires et la modernité la plus actuelle, avec excitation et curiosité car enfin j’allais savoir si ces trolls, dont on parle tant dans la culture finlandaise, ont bien existé !

Ange, photographe de mode un peu blasé qui traîne ses bottes dans la ville triste et froide, rencontre une bande de jeunes qui maltraite un drôle d‘animal que notre brave photographe ramène à la maison. Alors commencent des recherches discrètes pour identifier cet être étrange sans éveiller l’attention de l’entourage. Coupures de journaux et documents divers insérés entre les divers avatars de la relation qui se noue entre Ange et son étrange pensionnaire, laissent un doute palpable sur la plausibilité de cette histoire issue directement des légendes lapones. 

Denis BILLAMBOZ - à lundi prochain pour la suite de notre voyage littéraire autour du monde -

 

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Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS - Communauté : LA VITRINE DU LIBRAIRE
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 10:12

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A Venise aujourd'hui, le Carnaval bât son plein

 

 

D'où vient l'appellation de ... carnaval ? Les linguistes avancent deux hypothèses. Le mot pourrait venir du latin  carnem levare, priver de viande, de chair, ce qui annonçait le carême - ou, au contraire, de carne vale, la chair prévaut, ce qui dans les deux cas concerne le même objet, dans le premier, la chair ou viande que l'on mange, dans le second la chair que l'on convoite. Le carnaval est, on le sait, une transgression des interdits, une exaltation momentanée de ce qui, d'ordinaire, est défendu. A Venise, dès la Renaissance, cette transgression atteindra des sommets et, malgré les interdits, sera encouragée régulièrement par le gouvernement et l'Eglise, peut-être comme soupape, si bien qu'il se maintiendra contre vents et marées tout au long des siècles de la République, dans un tourbillon de licence et de plaisir.


Point de masques, lors des premières fêtes. L'usage semble s'être répandu après la conquête du Levant. Une loi de 1268 autorise le port du masque, non seulement pendant le Carnaval, mais pour une période de 6 mois. Les Vénitiens prirent alors l'habitude de sortir masqués, richement vêtus, les femmes arborant tous leurs bijoux ( ce qui fut interdit par la suite hors du Carnaval ), qui débutait certaines années dès le 26 décembre sur la place Saint-Marc. Bientôt les artisans spécialisés dans la fabrication des masques eurent leur statut propre, leur corporation, différenciée de celle des peintres. De nombreuses boutiques s'ouvrirent dans la ville, permettant à chacun de s'approvisionner en masques et en déguisements. Parmi ceux-ci, il y avait la bauta ou masque noble qui était une sorte de capuchon de soie noire formant mantille sur les épaules et par-dessus lequel les gentilshommes portaient le tricorne. Le port de la bauta se complétait par celui de la larva ou volto, simple masque blanc qui donnait une allure quelque peu fantomatique à qui le posait sur son visage. Les nobles dames, quant à elles, cachaient leurs traits sous la moretta, masque ovale en velours noir.

 

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Mais chacun, les patriciens comme les gens du peuple, pouvait adopter un des nombreux travestissements en vogue : turc fumant la pipe, médecin de la peste, avocat allemand, espagnol, juif, homme sauvage, diable, maure, bossu, sans oublier les personnages familiers de la Commedia dell'Arte: Arlequin, Pulcinella, Pantalon, Brighella, Colombine. La liste des déguisements serait interminable. Pendant cette période particulière, qui permettait tous les écarts, les milliers de courtisanes de Venise faisaient des affaires en or. D'autre part, le travestissement favorisait la prostitution masculine, la promiscuité et les débordements. Des espions, à la solde du Conseil des Dix, masqués évidemment, traquaient à l'occasion la débauche des uns et des autres, enfin je parle de ceux qui avaient une position en vue, et que l'on pouvait ainsi dénoncer et déboulonner aisément. Des lois furent promulguées, interdisant aux hommes de se costumer en femmes pour pénétrer dans les couvents et à quiconque d'entrer masqué dans une église ou un parloir de monastère. En temps de peste, le masque était prohibé mais, une fois l'épidémie terminée, la folie reprenait de plus belle. Elle allait durer jusqu'à la chute de la République, le gouvernement autrichien n'autorisant plus le masque que dans le cadre de soirées privées. De plus, les Vénitiens, fidèles à leur grandeur passée, répugnèrent à faire la fête sous le regard de l'occupant.

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Quand Venise fut rattachée au royaume d'Italie, le Carnaval resta lettre morte. La cité des doges n'était plus alors qu'une ville provinciale, meurtrie dans son orgueil. Hormis quelques soirée mémorables organisées dans des palais par des personnalités comme le comte Volpi ou Charles de Beistegui, Venise s'était endormie comme le ferait une femme derrière son moucharabieh. Il fallut attendre les années 1970 pour que le Carnaval, à l'instar du phénix, renaisse de ses cendres et, ce, sous l'impulsion de commerçants vénitiens et d'étudiants qui souhaitaient rendre un peu de féerie à leur cité.  Les tout premiers Carnavals tinrent davantage du happeningque de la fête longuement préparée et c'est peut-être cette improvisation et cette spontanéité qui eurent raison des réticences et en firent un succès. Maquillages et costumes refirent leur apparition, de même que les masques. Des soirées eurent lieu dans des appartements, des restaurants, dans les rues et le Carnaval de Venise put bientôt rivaliser avec celui de Rio. L'impact commercial et promotionnel d'une telle manifestation n'échappa à personne et nombreux furent ceux qui désirèrent s'investir davantage dans une manifestation devenue officielle, sans comparaison avec les premières flambées improvisées, instituant bals, feux d'artifice et événements spectaculaires. D'autant que c'était redonner vie à la cité au moment où l'humidité et le froid  n'incitent guère les touristes à venir y séjourner. Si bien que ce Carnaval est redevenu, depuis une vingtaine d'années, une véritable institution que de nombreux amateurs ne voudraient manquer pour rien au monde. Les Vénitiens s'investirent, les premiers,  dans cette résurrection qui procure à leur ville une manne inespérée. Spectacles et animations fleurissent un peu partout et une foule cosmopolite, qui joue le jeu avec enthousiasme, se donne rendez-vous sous le signe d'un travestissement éphémère qui la rend soudain tout autre. En une quinzaine d'années, le masque a rejoint la gondole parmi les objets qui symbolisent le mieux Venise. Vous en verrez exposés dans toutes les vitrines, à quelque époque que vous vous rendiez dans la Sérénissime. Des artisans de talent confectionnent de très beaux modèles, soit inspirés de la tradition, soit de leur imagination. Et quelle cité, autre que Venise, pouvait mieux servir d'écrin à un cérémonial païen où chacun semble devenir le fantôme de lui-même ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : CULTURE - Communauté : Voyage et écriture
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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 10:42

1153330744 c1  Photo de John Foley

 

 

Cioran ( 1911-1995 ) est un philosophe roumain de langue française, dont l'oeuvre, qui s'est attachée à dénoncer toute idéologie ou doctrine quelle qu'elle soit, repose sur un fond de lucidité désabusée. Ses principaux ouvrages Précis de décomposition ( 1949 ) , La tentation d'exister ( 1956 ), De l'inconvénient d'être né ( 1973 ) sont une longue méditation sur la difficulté de vivre, le philosophe osant placer le désespoir au coeur même de sa réflexion.  Eviter la souffrance serait pour lui courir le risque de se perdre dans des abstractions qui n'ont rien en commun avec l'existence humaine. Chaque livre véritable, disait-il, devrait être capable de tout remettre en cause et saper notre propension au confort intellectuel. Il disait aussi avec sa raillerie coutumière : " Dire du mal de l'univers pour échapper à son emprise, dire du mal de l'histoire pour ne pas être écrasé par elle."

   

Personnellement, j'ai toujours usé de Cioran à doses homéopathiques,  mais j'en use, car il m'apparaît comme un excellent contre-poison, lorsque vous  frappe une attaque  subite d'auto-suffisance ou de surestimation de  soi. A haute dose, il risque de trop freiner l'enthousiasme et, les jours de déprime, il est même franchement contre-indiqué. Mais pour la personne qui souhaite entretenir le bon état de son esprit critique et de sa lucidité, il est à conseiller à dose raisonnable.

Les aphorismes, que je vous propose, ont le mérite d'être roboratifs à souhait. Les choses y sont dites avec vigueur. On peut ne pas tous les apprécier. Je ne suis pas moi-même d'accord avec certains d'entre eux, mais les esprits polémistes sont si rares de nos jours, que je ne puis m'empêcher de les porter à votre connaissance, comme l'a fait très aimablement un de mes visiteurs, Monsieur Cyril Labail, qui me les a transmis. Ils sont extraits de ses cahiers 1957/ 1972.

 

" Perpétuelle poésie sans mots ; silence qui gronde en dessous de moi-même. Pourquoi n'ai-je pas le don du Verbe ? Etre stérile avec tant de sensations !
J'ai trop cultivé le sentir au détriment de l'exprimé ; j'ai vécu par la parole ; - ainsi ai-je sacrifié le dire -
Tant d'années, toute une vie - et aucun vers !

Tous les poèmes que j'aurais pu écrire, que j'ai étouffés en moi par manque de talent ou par amour de la prose, viennent soudain réclamer leur droit à l'existence, me crient leur indignation et me submergent.

Je sens que je vais me réconcilier avec la poésie. Il n'en saurait être autrement, je ne peux penser qu'à moi-même.

"Tâchez de saisir votre conscience et sondez-la, vous verrez qu'elle est creuse, vous n'y trouverez que de l'avenir." Cette phrase de Sartre, aucun poète n'y souscrirait. D'ailleurs, si elle était vraie, elle rendrait l'existence même de la poésie inexplicable.

 

Il est incroyable à quel point je me suis détaché de Rilke ! Il y a chez lui un abus du ton poétique qui est proprement intolérable. Je ne comprends pas mon ancien emballement pour lui. J'ai changé sans doute avec l'époque. Qu'il y ait de la mièvrerie chez Rilke, je suis navré de le dire. Ce qui en lui semblait représenter la poésie même, voilà que tout cela sonne creux. Encore un adieu.

Il y a une poésie française, mais il n'y a rien de poétique dans la vie française ( à l'exception de la Bretagne d'avant le tourisme ).

Les écrivains, les poètes surtout, qui exercent une trop grande influence, deviennent vite illisibles. Byron en est l'exemple le plus illustre. Rousseau aussi, à un degré moindre toutefois.

Je vois tout à travers des concepts, les détails les plus mesquins comme les plus rares. D'où mon inaptitude à la poésie.

 

Je ne puis supporter ni le poème mal foutu, ni le poème laborieux. Et cependant c'est ce qu'on nous propose de partout. Il n'est guère de choix plus piteux.

Il est incroyable à quel point l'hiver est poétique.

Quatre jours en Sologne. Il est réconfortant de penser qu'il puisse y avoir un paysage si chargé de poésie à une heure de Paris. - La Sauldre du côté de Romorantin - et puis le canal de la Sauldre de l'étang du Puits jusqu'à La Motte-Beuvron. Marcher dans l'enchantement.
Délice de ne pas penser ! Et de savoir qu'on ne pense pas.
Mais on dira : savoir qu'on ne pense pas, c'est encore penser. Oui, sans doute, mais la "pensée" s'arrête à cette constatation : elle ne va pas plus loin. Elle se fige dans la perception de sa propre absence, dans la volonté de sa suspension.

 

La poésie occidentale a perdu l'usage du cri. Exercice verbal, démarche de saltimbanques et d'esthètes. Acrobatie d'épuisés.

Il n'y a rien de plus stérilisant pour un poète que de lire d'autres poètes. De même lire des philosophes et rien qu'eux, c'est se condamner à n'avoir jamais une seule pensée philosophique.

Le poète qui médite sur le langage prouve que la poésie l'a quitté.

Misère des misères ! Aujourd'hui, les poètes écrivent sur la poésie, les romanciers sur le roman, les critiques sur la critique, les philosophes sur la philosophie, les mystiques sur la mystique.
Ce qu'on fait est devenu le seul objet du faire ; le métier s'est substitué au réel ; le procédé à l'expérience ; partout une déficience en originel, en vécu ; la réflexion prime tout ; le sentiment n'est plus de mise nulle part - c'est comme s'il n'y avait plus rien à sentir.

 

Heidegger parle de Hölderlin comme s'il s'agissait d'un présocratique. Appliquer le même traitement à un poète et à un penseur me semble une hérésie. Il est des secteurs auxquels les philosophes ne devraient pas toucher. Désarticuler un poème comme on le fait d'un système est un crime contre la poésie.
Chose curieuse : les poètes sont contents quand on fait des considérations philosophiques sur leurs oeuvres. Cela les flatte, ils ont l'illusion d'une promotion. Que c'est pitoyable !

Le poète qui a dit les choses les plus profondes sur la poésie est Keats, dans ses lettres. Infiniment plus lucide que n'importe lequel de ses contemporains, Coleridge inclus, ou même les romantiques allemands, Schlegel et Novalis y compris.

 

La poésie qui approche de la prière est supérieure et à la prière et à la poésie.

Je tombe dans le livre de Foucault " Les mots et les choses", que je n'ai nulle envie de lire, sur une phrase où il met sur le même plan Hölderlin, Nietzsche et Heidegger. Seul un universitaire pouvait commettre une telle faute de lèse-génie. Heidegger, un prof à côté de Nietzsche et Hölderlin ! - Cela me rappelle ce critique qui s'est permis d'écrire : "De Leopardi à Sartre " -comme si de l'un à l'autre il pouvait y avoir la moindre filiation. Un poète, un esprit suprêmement vrai d'un côté, un faiseur doué, mais faiseur, de l'autre.
Ce genre de rapprochements, cette confusion des valeurs me mettent hors de moi.

S'il y a un déclin de la poésie, il commence au moment où les poètes prennent un intérêt théorique au langage.

Le Français est l'être le moins poétique qu'on puisse imaginer.


Jamais je n'ai rencontré en France un paysan qui m'ait dit que le paysage au milieu duquel il vivait était beau. Et pourtant le Français est naturellement peintre ! Comment expliquer ces contradictions ?
La nostalgie n'est pas française. Or elle est la source secrète de toute poésie.

Le regret est un état automatiquement poétique.

Je suis infiniment plus proche de la musique que de la poésie et de la poésie que de la sagesse ou de la religion. C'est que pour moi l'absolu est question d'humeur. Il exige de la continuité, c'est précisément ce qui me manque.
Je suis trop cafardeux pour pouvoir fournir l'effort nécessaire au moindre perfectionnement intérieur. Je ne peux être que celui que je suis, comme Dieu...

Ce que j'aime chez Claudel, c'est sa violence, la forte et saine violence. ( On ne la trouve ni chez Gide, ni chez Valéry )

L'incroyable minceur de la poésie française. Le côté paysan de Claudel l'a préservé du danger de l'anémie.
Claudel est une nature ; les autres sont des écrivains.

 

Pour consulter les autres articles consacrés à Cioran, cliquer sur leurs titres :

 

La solitude selon Emile Cioran      Le silence selon Emile Cioran      

 

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Par Armelle BARGUILLET - Publié dans : LITTERATURE - Communauté : La commune des philosophes
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