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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 09:13

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C'est en 1975 que je me suis immergée dans l'oeuvre de Proust. Peu d'auteurs n'avaient, jusqu'alors, produit sur moi une telle impression. Il m'avait fallu attendre mes trente ans pour m'engager dans une expérience dont je ne doutais pas de l'importance révélatrice, mais qu'il me paraissait préférable de n'aborder qu'après avoir accompli un certain parcours intérieur. Ce que l'on m'avait enseigné de Proust, durant mes études, m'avait permis d'apprécier la finesse de ses analyses, le charme envoûtant de ses phrases qui ne nous lâchent qu'après nous avoir conduits là où nous devons aller, c'est-à-dire au plus profond.

 

A la suite de La Recherche, j'avais lu un certain nombre d'ouvrages consacrés à l'écrivain, entre autres, celui de Georges D. Painter, dont le parti pris freudien avait pour conséquence de circonscrire l'auteur du Temps Retrouvé dans l'enclos fécond mais fangeux de ses névroses, déviations sexuelles et obsessions, ce qui m'avait particulièrement irritée. La démonstration du dramaturge anglais, pour savante et laborieuse qu'elle fût, ne pouvait me convaincre que le génie de Proust ait pu jaillir de ces seuls désordres psychiques. Il y avait autre chose, ce miracle qu'il avait si bien su évoquer dans Contre Sainte-Beuve cette rencontre inouïe avec l'inspiration, ce dépassement de soi irrésistible, cette entrée dans la demeure de l'esprit où les légendes se fondent, qui permet au créateur d'affronter sa création et de la rendre possible.

 

L'être humain ne peut se résumer à ses instincts, ses pulsions, ses humeurs sans en être dangereusement réduit : non, l'homme, selon Proust, est habité de songes, d'impressions qui se conservent intacts et que la mémoire peut réactualiser à tous moments, aussi est-ce notre intuition et notre capacité de ressouvenance qui éclairent notre conscience et nous aident à défier le temps.

C'est pourquoi, il m'a paru intéressant, en réaction à cette approche trop psychanalitique, d'aller au-devant de Proust par une autre voie, celle qu'emprunta cet auteur qui n'eut de cesse de percevoir l'envers du réel afin d'atteindre l'essence des choses, et où il se laisse plus volontiers aborder. Ce compagnonnage ne s'est pas affadi depuis ; la providence a même voulu que j'habite dans une avenue qui porte son nom, à proximité d'un manoir que fit construire, dans les années 1890, l'une de ses amies les plus chères, Madame Straus, et où, au printemps, les aubépines abondent...

 

La pérennité du souvenir est notre éternité et il n'y a rien d'éphémère que nous ne soyons capables de faire revivre, si bien que nous possédons, malgré nos faiblesses et nos insuffisances, le pouvoir de rendre au passé la fraîcheur et la réalité du présent, de le faire réapparaître dans une plénitude plus parfaite et mieux accomplie, comme si les événements et les scènes de jadis revenaient à nous dans la lumière d'un jour meilleur, comme si les chemins où nous nous égarions, convergeaient soudain afin de nous convaincre que la vérité ne se dévoile qu'après que nous l'ayons croisée, ainsi que ces fruits exotiques qui ne parviennent à maturité que longtemps après avoir été cueillis.

 

La Recherche n'est pas une lecture innocente, et nombreux sont ceux qui la délaissent dès le premier tome, parce qu'ils ne voient en cette suite de romans qu'une fastidieuse introspection, qu'une maniaque quête de soi. Ils vous diront que Balzac avait conduit une semblable démarche, mais en élargissant le spectre à tous les milieux sociaux, que Saint-Simon l'avait fait également, mais en y incluant un fantastique témoignage historique. Mais Proust ? Le milieu étroit où il situe La Recherche, ce parisianisme mondain du XIXe et du début du XXe siècle méritaient-ils autant de pages, de patientes descriptions et un inventaire aussi scrupuleux des faiblesses humaines, car ces personnages ne sont-ils pas désespérément banals ? Mais, c'est parce qu'ils le sont, et que les plus menus soucis les agitent, qu'ils nous semblent si vrais !

 

Rien ne va plus loin que ce subit ralentissement où Proust plonge son roman, comme si avec sa plume, il agissait à la façon d'un cinéaste qui projetterait son film à une vitesse inférieure à la normale, fractionnant ainsi chaque geste. Proust a peint ses personnages de cette manière, en décomposant le temps, en freinant l'image, en représentant les scènes en sur-dimension, au point qu'elles se livrent de l'intérieur, comme si nous étions happés par ce temps tellement décalé qu'il épouse le rythme du nôtre.

Proust n'a cessé de jouer avec l'illusion, en prestidigitateur : tout en usant des outils les plus tangibles, des faits les plus concrets, il a, grâce à la cadence qu'il a adoptée, modifié notre perception. Sa Recherche, bien que privée d'action, est en  définitive une épopée. On y est en transhumance dans des steppes de perplexité et de solitude, on a l'impression que pèse un ciel d'apocalypse, on y devine dans le rire d'une jeune fille, une détresse qui confine au désespoir. On se sent d'autant plus humain, que l'humain semble s'y briser.

 

Proust nous a pris par la main. Ce n'est plus seulement le montreur de marionnettes, le ventriloque ; il est devenu notre ami, notre confident et sa phrase murmurante ne cesse plus d'éveiller au secret du coeur un surprenant écho. Quelle est cette voix venue d'ailleurs avec l'intonation de la nôtre ? On ne peut nier l'influence que Proust exerce sur son lecteur. Peu d'écrivains ont suscité un tel engouement, une telle dévotion. Peu sont lus avec une telle curiosité, peu ont inspiré un aussi grand nombre d'études. Cette Recherche  est à l'origine de centaine d'autres, comme si on renvoyait, par un jeu de miroir, à cet auteur qui s'est intéressé à presque tout ce qui concerne l'homme, son image magnifiée par les effets causés par sa propre réflexion. On rejoint là cette communion des esprits à laquelle il croyait et, qu'en avance sur son temps, il pensait scientifiquement possible. Il devinait que le néant contient toujours quelque chose. Aussi, je suppose que les découvertes de la mécanique quantique l'auraient enthousiasmé et conforté dans cette idée que la pensée a assez de force pour animer la matière et lui donner un sens.

 

Rien d'étonnant que des créateurs tels que lui, dont l'esprit fut si fécond, produisent bien après leur mort un réseau d'ondes pensantes qui nous prouvent que l'univers rêvé peut s'établir en une unité plus probante que la réalité perdue. C'est donc que La Recherche est sortie victorieuse des ornières du temps. Elle ne s'y est pas enlisée, à l'exemple d'autres romans, trop encombrés d'un réalisme pesant. Rien ne pèse dans l'univers de Proust. D'autant moins, que ce qui compte pour l'écrivain, c'est que l'art libère les énergies, transgresse les frontières, éclaire les ténèbres et outrepasse les limites du temps. Si bien que l'artiste, enseveli dans la nuit du tombeau, ne cesse plus de dialoguer avec les générations futures.

 

Avant-propos de mon essai :  " Proust ou la recherche de la rédemption " ( Préface de Michel Brethenoux, agrégé de l'Université )

 

Pour se procurer l'ouvrage, cliquer sur l'image  :

 

 Proust et la recherche de la rédemption

 

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans ARTICLES ME CONCERNANT
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commentaires

Armelle BARGUILLET 12/03/2014 13:15

Merci Harry, votre commentaire me touche d'autant plus que cet ouvrage était mon premier travail sur Proust. J'ai été longue avant de le présenter à un éditeur.

Harry Roy 12/03/2014 11:34

J’ai fait une re-lecture de "A la Recherche du Temps Perdu" récemment, et pendant ce temps j'ai trouvé sur internet un ouvrage intéressant écrit par Armelle Barguillet-Hauteloire, une poétesse et
essayiste française. Après avoir découvert quelques articles sur son blog, je suis très heureux d’être entré en relation avec elle. Elle a écrit entre autres ouvrages un livre "Proust-ou la
recherche de la rédemption» qui j'ai commandé sur Amazon et dévoré en un seul après-midi, il me fut impossible de quitter le livre. Le livre comporte deux parties - l'une consacrée à Proust, et la
deuxième consacrée à l’analyse du message de Proust dans la Recherche, dont elle pense qu’il est fondamentalement religieux, quelque chose que je n’avais pas supposé avant. Elle note que Proust a
écrit très souvent sur les églises, mais son héros et ses personnages ne parlent pas beaucoup de la religion. Au lieu que Proust poursuit l'objectif de l'immortalité en ressuscitant le passé, à la
fois par le souvenir manifeste du passé, et en célébrant les souvenirs involontaires déclenchés par des sons ou des saveurs, parfois aussi par des activités qui évoquent des moments spécifiques que
l’on a déjà vécus dans le passé. L’auteure note que beaucoup se détournent de Proust, ne voulant pas passer du temps sur ce qu'ils estiment être une étude trop détaillée de la vie intérieure du
héros. Proust était une personne sensible et maladive, un observateur attentif des autres, qui se sentait une vocation pour l'écriture, mais qui avait du mal à s’y consacrer, parce qu'il ne pouvait
envisager un sujet de pure imagination. Dans le dernier chapitre de la Recherche, il décrit comment il est parvenu à réaliser ce qu'il avait à écrire - à savoir une œuvre sur sa propre vie
intérieure, avec toutes les relations complexes qui relient les mondes de l'art, de la littérature et même de la science, ainsi que les gens qu'il connaissait. Cela ressuscite le passé d'une
manière réelle pour lui et le garantit d’une survie littéraire, tout en lui assurant le pouvoir de demeurer dans de multiples aspects de sa vie et ainsi de parler aux générations futures, la
meilleure chose que nous pouvons obtenir pour l'éternité dans le monde réel. C'est ce sentiment si puissant qui conduit Proust à vivre ses dernières années comme un ascète et qu’Armelle
Barguillet-Hauteloire considère comme une attitude religieuse ou mieux mystique.

Cela m'a rappelé le poème d'Horace (3.30)
Exegi monumentum aere perennius
reglalique situ pyramidum altius ...
Non omnis moriar multaque pars mei
vitabit Libitinam ...
«J'ai érigé un monument plus durable que le bronze et plus haut que la structure royale des pyramides ... Je ne vais pas mourir et la meilleure partie de moi va échapper à Libitina (la déesse de la
mort) ...».

Je peux ajouter à cet exemple, les Shakers, la secte religieuse qui a prospéré dans le nord-est des États-Unis à partir de la fin du 18e siècle et au début du 19e, et qui pensaient que leur mode de
vie solitaire, organisé autour d’un travail commun et était la chose la meilleure sur la terre.

Armelle Barguillet-Hauteloire écrit à la fin de son livre sur Proust : Ecoutez-le. « Je suis d'accord avec cela ; c'est un travail immense et influent, très intéressant à lire, et plus d'une fois.
Pour l'artiste comme pour le savant, le travail est une sorte de salut ou de rédemption qui le fait sortir de l’obscurité. Nous voulons que nos vies aient un sens dans le monde réel, et ceux qui
peuvent créer quelque chose pour les générations futures ont plus de chance de réussir cela : une sorte d’éternité grâce à l’oeuvre accomplie.

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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

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