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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 08:25

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C’est donc chez cette grand-mère qu’Anne-Clémence se rendait en cet après-midi de février. Un vent vif lui rougissait le nez, une lumière plombée aiguisait les façades, l’angle des rues, le relief des pierres. Emilie habitait dans le XVe, non loin du métro aérien, une petite rue qui formait une boucle entre deux squares exigus. C’était l’un de ces quartiers parisiens dénué de caractère qui alignait ses rues avec monotonie. Les gosses, qui écrasaient leurs frimousses contre les vitrines, dessinaient avec leur souffle des ronds de buée qui effaçaient l’apparition  et les obligeaient à se déplacer afin de la revoir un peu plus loin et avant que ne se forment à nouveau, sur la surface de la glace, ces curieux soleils blancs. Anne-Clémence connaissait peu de choses d’Emilie. Il pesait sur elle une chape de plomb qui en disait long sur la distance que l’on avait toujours maintenue à son égard. Elle était le genre de personne que les Amory jugeaient prudent de tenir éloignée, parce que, comme le disait sa mère, elle ne faisait pas bien dans le paysage. On ne l’évoquait qu’à mots couverts et le moins souvent possible. D’ailleurs, pas plus Charles que Marie-Liesse ne s’étaient chargés de lui recommander : - surtout ne manque pas d’aller rendre visite à ta grand-mère  - ou - prends régulièrement de ses nouvelles  - ainsi qu’ils l’auraient fait pour n’importe qui d’autre. Et il est vrai que la femme, qui lui ouvrait la porte de son cinquième étage, avait dans son expression quelque chose de railleur et d’irrévérencieux de vieille dame un peu indigne et enchantée de l’être. Pour accueillir sa petite-fille, Emilie s’était mise en frais : robe à imitation  soie, violemment chamarrée, qui avait le tort de la boudiner et dont elle était la première à rire :

- J’ai dû passer trois jours à me poser la question. Est-ce que je joue les mères grand ou est-ce que je triche un chouïa ? C’est suffisamment désagréable de regarder sa bobine chaque matin dans la glace et de constater que ça va décidément de mal en pis. Ah ! mais que tu es donc mignonne ! Entre mon petit, entre ! Ce n’est pas grand chez moi, bien sûr, mais je n’y suis jamais. Cela se voyait. Au choix des meubles, à la disposition des objets, on devinait que cette femme n’avait jamais aimé son intérieur.

- Ce qui me plait, vois-tu, c’est que je n’ai pas de vis-à-vis. Regarde ! Elle avait tiré les rideaux et découvert la lame massive des cheminées. Le reflet métallique des toits vous donnait l’étrange impression d’être en plein cœur de la capitale mais au-dessus de la mêlée. Le ciel se découpait comme un pavage dans les dégradés de gris. Dans cet appartement citadin, la nature avait été évincée et les seules fleurs qui épanouissaient leurs corolles sans grâce et sans parfum étaient des fleurs artificielles, une sorte de pied de nez à la splendeur florale qui régnait une grande partie de l’année au Plessis.

 

Tandis qu’Emilie lui présentait les lieux, Anne-Clémence pensait : finalement elle est plutôt mieux que je ne l’imaginais. Trop clinquante sans doute, mais le geste est naturel. La bouche un peu vulgaire. Jadis, elle devait être mutine. Mais ce genre de bouche vieillit mal. Un soupçon de défi dans le regard qui a dû être plein de convoitise. Teint éclatant, yeux à fleur de tête, dommage ! Mais le sourire est resté jeune. La silhouette un peu épaisse : le résultat du manque d’exercice et des grignotages intempestifs. Dans le même temps, Emilie, avec une semblable rapidité rétinienne, détaillait la jeune fille qui lui faisait face. Vraiment elle n’a rien pris de ma bru. C’est une Chaumet. Un beau visage grave, un peu sévère comme son père. Ah les yeux ! Admirable liqueur d’un brun profond. Ils me rappellent ceux d’Arthur. Arthur était le père d’Emilie, un homme qui avait été si beau que les peintres de son époque se disputaient l’honneur de le portraiturer.

- Quelle agréable surprise de voir que tu es devenue une jolie jeune fille ! Ah ! Je suis sûre que ce n’est pas Charles qui t’aura incitée à me rendre visite, mais ta curiosité. On est donc venu voir cette grand-mère qui, chez les Amory, a si mauvaise réputation. Non, non, ne te défends pas ! Je suis trop contente de te voir. Assieds-toi que je puisse te contempler à loisir et raconte-moi ta vie parisienne. Anne-Clémence avait sauté sur l’occasion. Voilà qui lui offrait un sujet de conversation sans risque. En l’enjolivant de quelques digressions, il pourrait les mener jusqu’à l’heure du thé. Alors qu’Anne-Clémence contait sa vie d’étudiante, Emilie poursuivait son adage : cette petite n’est pas gaie. J’ai toujours pensé que la campagne rendait neurasthénique. C’est bien là l’idée d’un mari ombrageux que de s’enfermer avec sa femme dans un trou pareil. Ce que je n’ai jamais compris, c’est que sa femme se soit accommodée de cette situation car, enfin, cette Marie-Liesse est aussi peu faite pour la campagne que moi ! Elle qui aime les boutiques, les spectacles, la mode, que peut-elle faire de ses journées au Plessis avec un mari absent les trois-quarts du temps et en compagnie d’une domestique aussi revêche qu’une brosse à chiendent ? Oui, vraiment, cette petite a pris de son père. A n’en pas douter, elle cherchera à expliquer la vie au lieu de la vivre, tentera de refaire le monde au lieu de le parcourir, se demandera le pourquoi des choses sans prendre le temps de les apprécier. Après lui avoir servi le thé avec des biscuits, Emilie avait ouvert un tiroir :

- Je pense que cela te fera plaisir de voir les photos de tes oncles, tantes, grands-parents Chaumet ? La jeune fille avait acquiescé avec empressement. Tandis qu’Emilie sortait les albums et les disposait sur la table, Anne-Clémence contemplait le visage de sa grand-mère, ses pommettes hautes - sans doute le grand-oncle russe -  ses yeux globuleux qu’une expression rieuse rafraîchissait. Il semblait que cette femme, que les épreuves n’avaient pas épargnée, les eût traversées dans un éclat de rire. Nulle aigreur, pas la plus légère mélancolie qui ne viennent affleurer sur ce visage, comme il arrivait qu’une onde douloureuse ombrât celui de Charles, pas davantage que ne se découpait quelque sévérité semblable à celle qui imprégnait le noble profil de Charlotte.

- Une femme qui travaille est toujours assez mal perçue par une bourgeoisie provinciale qui apprécie que chaque chose soit à sa place et que, surtout, chaque être ne bouge pas de la sienne - disait Emilie, qui subodorait sans peine les questions qui se pressaient dans la tête de sa petite-fille. Oh les Amory se sont toujours montrés courtois envers moi ! Ta grand-mère maternelle, parce qu’elle était d’une extrême bienveillance, ton grand-père, parce qu’adorant les femmes, il se montrait affable envers elles, mais il n’en est pas moins vrai que je devinais leur hostilité. Tiens, voici ton grand-père et moi le jour de nos noces ! Cela se passait en ce printemps 1900 qui avait transformé Paris en capitale du monde. Il n’était pas nécessaire de partir en voyage ; en faisant le tour de la ville, nous avions l’impression d’avoir fait le tour de la planète. Tu ne peux imaginer ce que c’était : l’élégance, les fêtes, l’ambiance, les feux d’artifice, les bals dans tous les quartiers. Paris pétillait à longueur de jour et de nuit sous l’effet de la fée électricité. Ah ! une telle insouciance, des lumières qui ruisselaient de partout, des choses si incroyables, si inattendues à découvrir, comme un trottoir roulant, les projections sur écran géant des premiers films de Louis Lumière, notre capitale était devenue le centre  artistique, culturel et scientifique du monde et toutes les espérances étaient permises ! Quelle belle année pour se marier ! Il n’y en eut jamais de plus belle.

 

(...) 

 

 

Les festivités de l’exposition universelle inaugurée le 14 avril par le président Emile Loubet venaient de s’achever. Paris s’arrachait à de longs mois de frénésie pour retrouver des plaisirs plus discrets. Dans les rues, on ne s’interpellait plus avec la même hâblerie, on ne s’autorisait plus les mêmes privautés, pas plus qu’on ne croisait ces étranges peuplades qui migraient depuis cinq continents. La capitale se ramassait dans ses frontières. Un moment, on avait cru que le temps avait été pris de folie. Il est vrai qu’en l’espace de quelques mois, on était remonté jusqu’aux origines de l’homme  et, descendu si loin, qu’on lui avait supposé une descendance d’extra-terrestres. Tout avait été envisagé, au point d’inventer une nouvelle forme d’espoir, de tentation et de bonheur. Bien que dégrisé, il arrivait que l’on cédât à la désillusion, parce qu’un moment on avait supposé sans limite le pouvoir des hommes. A nouveau, certains quartiers s’étaient mis à ressembler à des petites villes de province. En faisant son marché rue Mouffetard ou rue de Grenelle, en se rendant aux bals du samedi soir sous les marronniers ou les grappes mauves des paulownias, on soupirait un peu et des nostalgies s’implantaient dans les mémoires.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude - chapitre 9 )

 

à suivre 

 

Pour consulter les autres chapitres, cliquer sur les liens ci-dessous :

 

Arrêt sur image : l'enfance


Arrêt sur image - La collégienne

 

Arrêt sur image : Paris


 

3190-NEL i

 

paris1900.jpg

 


Arrêt sur image : l'aïeule

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Published by Armelle BARGUILLET - dans ARTICLES ME CONCERNANT
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commentaires

Polegato Bouquette 16/03/2017 13:39

j'aime venir lire vos beaux mots

armelle 17/03/2017 10:47

Merci Polegato.

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