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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 08:36

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Cette belle phrase de Michel Serres me semble particulièrement convenir en un moment où le monde se pose tant de questions essentielles et attend de nous tant de réponses  fondamentales : "Faisons la paix avec nous-même pour sauver le monde et faisons la paix avec le monde pour nous sauver nous-même."

 

En été, c'est le soir que la mer est la plus belle. Elle a tant absorbé de lumière, qu'elle parait la restituer. Son miroir uniforme et lustré nous apparaît soudain brisé en mille éclats. Lorsque le soleil va se poser sur l'horizon, des flammèches  viennent mourir dans son flot, et avant de s'éteindre, tracent de longs sillages mauves. Sur le sable, le ciel compose déjà ses ombres et l'eau absente a creusé ses anses et ses golfes, terre presque aérienne qui oscille avec le vent. Des frissons d'eau la parcourent et ces lointaines vasières partagent en plusieurs zones leurs tranches d'humidité et de brume. On devine ici les vestiges d'un château de sable, là un seau abandonné ; la marée s'est retirée en même temps que celle des enfants rieurs. C'est l'heure où la plage, le ciel, la lumière n'appartiennent plus qu'aux oiseaux et à quelques rêveurs. J'aime ce moment où tout s'efface imperceptiblement. La nuit enténèbre ciel et mer qui reprennent leur confidentiel tête-à-tête.

   

Dans les années 50, alors que la Science paraissait bien armée pour la subversion intellectuelle - ne se voulait-elle pas seule vérité, car seule vérifiable - Sartre se demandait : "Pourquoi est-ce qu'il y a de l'être ?" - retournant comme un gant le questionnement d'Aristote : "Qu'est-ce qui fait qu'un être est ce qu'il est ? "


Cependant Bergson, peu d'années auparavant, avait écrit courageusement, à l'exemple d'un Etienne Gilson et un Gabriel Marcel, des propos plus gratifiants :" Si la vie mentale déborde la vie cérébrale, alors la survivance devient si vraisemblable que l'obligation de la preuve incombera à celui qui nie ". Il est vrai que ce qui occupe la métaphysique n'entre pas dans le domaine du vérifiable, c'est-à-dire du visible et de l'expérimental : Dieu, l'être, la liberté, l'immortalité...
La reprise du questionnement s'avère donc urgente en un moment où les valeurs essentielles sont dévaluées, voire même corrompues. Pour ce faire, il est nécessaire d'élargir la réflexion, de frayer un chemin encore inexploré ou exploré partiellement, car reprendre va dans le même sens que poursuivre. De même que le montagnard ouvre une nouvelle voie sans être assuré d'aboutir, le penseur d'aujourd'hui doit tenter d'éclairer davantage et différemment et refonder une science du transcendental, sans laquelle l'homme risquerait de perdre jusqu'à sa trace.

 

Réveillée tôt ce matin, je suis allée sur le balcon regarder le jour se lever sur la mer. Tout d'abord  une ligne presque imperceptible qui trace son trait régulier à l'horizon, comme si elle tentait de soulever la lourde chape des ténèbres. Pas de couleur, mais une symphonie en noir et gris. Et puis, sans que l'on puisse voir comment, il semble que la lumière, encore discrète, se mette à boire - ainsi que le ferait un buvard - la surface du ciel et en dissipe les dernières ombres. Peu à peu les couleurs apparaissent, les reliefs se construisent, les objets prennent forme. Une journée neuve disperse ses clartés, assemble ses couleurs, diffuse ses vents et ses orages. Une journée à écrire et à vivre, en y glissant des instants de silence, d'attention, de recueillement, afin que rien ne se perde d'utile et de fécond.

 

De prime abord, dialoguer avec l'autre ne devrait faire obstacle à aucune croyance, à aucune conviction car, sans dialogue, pas de recherche de vérité possible, pas d'ouverture à de nouvelles cultures et civilisations. D'autant que penser ensemble, reconsidérer notre destinée, reformuler le sens de notre existence dans un monde en pleine mutation se présentent comme une perspective exaltante pour l'homme d'aujourd'hui. Nous vivons à une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées par des moyens de communication amplifiés à l'extrême. Malheureusement, le dialogue si en vogue débouche le plus souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre dans l'affrontement, pire le bavardage stérile. L'humanité n'a que trop montré son immaturité à s'accomplir et ne parait que plus fragilisée, plus désorientée par la multiplicité des pôles d'urgence, plus affolée par une actualité foisonnante. L'essentiel, stabilisateur par vocation, qui concentre et unifie, est submergé par l'écume de l'éphémère. Ne l'est-il qu'occasionnellement ? On voudrait l'espérer. Mais il faut bien convenir que nous devons opérer des choix et, qu'en l'absence du spirituel, les hommes et femmes, que nous sommes, restons sceptiques. Dialoguer, certes, mais dans un esprit de ressourcement, en projetant sur l'avenir les lumières du passé, afin de remettre le monde dans la perspective de l'Histoire et, en fils prodigues, en retournant à nos pères.

 

Un correspondant me transmet à propos de la phrase de Saint-Augustin que j'avais citée dans l'un de mes articles, des extraits puisés dans  Les cahiers 1957 - 1972  de Cioran, relatifs à la passion ; les voici :

"
 Il n'est guère que la passion et l'intérêt qui trouvent immédiatement le langage qu'il faut.  - Ce qui est écrit sans passion finit par ennuyer, même si c'est profond. Mais, à vrai dire, rien ne peut être profond sans une passion visible ou secrète. Secrète de préférence. Quand on lit un livre, on sent où l'auteur a peiné, où il s'escrime et invente ; on s'ennuie avec lui, mais dès qu'il s'anime, une chaleur bienfaisante, même s'il s'agit d'un crime, s'empare de nous. Il ne faudrait écrire que dans un état d'effervescence. - On fait une oeuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie, ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d'exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. - J'ai eu tort de saper mes passions ; on ne peut rien produire sans elles. Ce qu'on appelle la vie, ce sont elles et rien d'autre. - Dès qu'on écrit sans passion, on ennuie et on s'ennuie. Et c'est pourtant à froid qu'on devrait dire tout ce qu'on a à dire. Je m'y suis essayé en cultivant l'aphorisme, ce feu sans flamme. Aussi bien personne n'a été tenté de s'y réchauffer ."

De la part de Cioran, quelle lucidité à son propre égard ! N'est -ce pas en usant d'elle de cette façon que le philosophe nous parait le plus grand ?

 

Peu d'acte plus solitaire que l'écriture. Peu d'acte plus altruiste. On n'écrit rarement pour soi. On écrit pour l'autre. Pour le rencontrer ou...le retrouver. L'écriture est un peu comme une échelle de corde que l'on déroulerait le long d'un donjon ou une quille de navire et sa finalité, celle de jeter un pont, tracer une voie, ouvrir une route, combler une absence. S'il lui arrive d'être savante ou embrouillée, pompeuse ou relâchée, hautaine ou suppliante, c'est simplement parce qu'elle nous ressemble. Alors sourions-lui et recevons-la.
Il y a également celui qui écrit parce qu'il a quelque chose à dire, un savoir à transmettre. C'est le cas du philosophe, du scientifique, de l'historien. Il détient des connaissances qu'il estime devoir communiquer. Geste altruiste par excellence.
Enfin il y a ceux qui écrivent pour guérir de soi ou des autres, parce qu'ils n'ont pu ou su ni s'aimer, ni se faire aimer. L'écriture, alors, n'est pas un don, un élan, une avancée, mais le cri que l'on pousse, l'alerte que l'on déclenche, les feux de détresse que l'on allume - à moins qu'elle ne soit pour le poète, encore attardé dans sa nuit inquiète, la dernière étoile que l'on recense.

  

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

  

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Au fil des jours et de la plume
Au fil des jours et de la plume

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commentaires

Loic 26/06/2019 16:13

Un texte qui s'adresse autant a l'intelligence qu'au coeur, ce qui est rare.

Pascal 26/06/2019 14:00

Quel beau texte Armelle, quel plaisir de lecture ! Bel été à vous et bonnes vacances si vous partez un peu. Avec Agnès, nous prenons 3 semaines fin juillet et partons pour la première fois depuis bien longtemps sans les enfants, tous à droite et à gauche. Nous allons réapprendre à être à nouveau un couple.

armelle 06/07/2016 09:42

Merci à vous tous de vos encouragements et de votre fidélité.

Loic 05/07/2016 18:36

Un texte d'une belle intensite. La prose poetique est envoutante elle aussi, autant que le poeme quand ell est de cette qualite.

niki 04/07/2016 11:01

quel texte magnifique armelle - très inspirant

Harry Roy 22/07/2014 10:45

Chère Armelle,

Je pense aussi qu’il y a beaucoup à apprendre de l’histoire – en fait j’aime lire des histoires depuis que j’étais petit garçon. Peut-être la plus grande histoire est l’évolution des espèces sinon
la grand histoire de l’univers où le plus ancien événement discernable date de 14 milliards d’années. Et la leçon d’histoire inattendue de Pinker est que la violence a diminué à travers les siècles
depuis le commencement des civilisations. Il faut noter qu’elle est mesurée intensivement, c’est-à-dire, le risque de mort violente par individu a diminué. (En termes absolus, avec nos populations
énormes et nos bombes nucléaires nous sommes capables encore de plus grandes violences que nos ancêtres pouvaient redouter ). Mais un individu aujourd’hui a un risque de mort violente plusieurs
centaines de fois moins grand qu’un individu habitant l’ Europe au Moyen-Age. Pinker a identifié 3 autres causes de ce phénomène que je n’ai pas mentionnés avant : le développement des grands
états, celui du commerce et le déclin de la superstition. Je ne sais pas si ce livre est traduit en français…

armelle 21/07/2014 10:51

Merci Harry de votre long commentaire. Je pense que la science a apporté des réponses magnifiques à notre permanent questionnement sur le pourquoi et le comment du monde et de la vie. Elle
progressera encore et c'est bon pour l'humanité. Mais de grands pans de mystère demeureront toujours et le passé aura encore le pouvoir d'éclairer notre présent, car les civilisations meurent comme
les hommes et celles disparues ont à nous apprendre sur nous-mêmes. La sagesse est de marcher en alliant les deux selon la belle phrase de Kierkegaard que j'ai placée dans la colonne de droite sur
ma page d'accueil : " La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé".

Harry Roy 18/07/2014 19:14

Chère Armelle


Votre article, "Au Fil des Jours et des Plumes" me met directement sur la plage et sur la colline de Trouville. Quel plaisir de revoir cette manoir, que Proust décrit comme la Raspelière, qui offre
une vue magnifique sur les deux : la plage et le paysage à l'ouest. C'est un endroit qui force la contemplation de notre planète et ce curieux phénomène d'une espèce animale dont les individus sont
plus molles que leurs cousins dans l'arbre de vie, mais qui détiennent collectivement les clés du royaume naturel.



Selon le psychologue Steven Pinker (The Better Angels of Our Nature,: Why Violence Has Declined - Viking, 2011), il y a plusieurs faits historiques qui ont contribué à l'amélioration de la vie
humaine, y compris les deux que je cite ici: 1) la féminisation de notre culture et 2) l'invention de Gutenberg. Ces phénomènes sont admirablement réunis ici, où vous avez écrit des idées sur des
questions sérieuses avec un tel style.



C'est une grande question: Quel est le sort de notre civilisation? Nous ne savons pas vraiment, mais Pinker pense qu'il est plus probable que notre avenir sera meilleure si nous continuons à
poursuivre quelque chose que nous avons fait dans le passé, qui est en partie à continuer de se débarrasser des idées qui sont fausses, imposées par des autorités supposées. C'est la tâche de la
science dans son sens le plus général, comme Sam Harris a dit. Pratiquer la science est fondamentalement pas plus que d'être intellectuellement honnête dans notre enquête de la vie et de notre
monde.

Le choc des cultures que nous voyons aujourd'hui, en particulier à cause de l'Internet et d'autres moyens électroniques de communication, est un développement important. La technologie de
communication peut avoir des effets néfastes et les autres effets bons. Mais si nous essayons de promouvoir l'émancipation des femmes et l'échange d'idées par écrit, nous devrions avoir une
meilleure chance de survivre et de préserver ce qui est bon dans notre culture.



En période de difficultés (maladie, guerre, perte d'amis et de parents), les gens cherchent souvent des solutions dans les idées du passé, parce qu'ils oublient que le passé était pire que le
présent, comme le montre Pinker. La nostalgie du passé peut être une erreur si nous n'utilisons pas le système de la science, qui est d'examiner chaque idée et demander si elle décrit la réalité ou
non. Dans la religion, la foi est une vertu; mais dans la science, la foi est un vice. Ce n'est pas de nier que la religion a contribué grandement à notre culture, mais d'admettre que notre progrès
aujourd'hui n'est pas dû aux autorités d'une époque révolue, mais à la libre échange des idées et de la volonté d'abandonner les idées pour lesquelles il n y a pas de preuves.



D'où vient notre esprit? Nous pensons que nous avons une âme, et nous avons toutes les raisons de penser que tout le monde ressent la même chose. C'est une grande question, mais encore il est comme
les autres dont personne ne connaît une réponse qu'on peut vérifier. Mais notre expérience avec l’enquête systématique (c'est-à-dire, la science) suggère que de percevoir en soi-même un esprit et
une âme est un phénomène naturel qui nous aide à vivre. Si on pense comme ça, il y a une chance d'arriver à une explication intelligible qui est d'accord avec toute notre savoir; mais si nous
attribuons tout cela à un être surnaturel et mystérieux, nous sommes limités aux idées reçues dans le passé, en effet une explication qui ne clarifie rien.

La science produit des merveilles, non parce qu'elle nous donne la vérité, mais parce qu'elle est modeste. C'est-à-dire, "je peux me tromper, mais voici ce que je pense et voici mes raisons." C’est
d'offrir des idées, des modèles, des inventions, mais au même temps d’inviter la contradiction. Cela ouvre la voie à de meilleures raisons encore à venir.

Harry Roy

Edmée De Xhavée 18/07/2014 11:02

Oui on écrit pour se rapprocher de qui peut être touché par ce qui nous a touchés. On décrit, on analyse, on expose sans détours, on donne sa souffrance ou ses enthousiasmes. En rencontrant les
autres on se rencontre aussi de plus en plus, sans narcissisme mais un peu comme si enfin on faisait, en profondeur, ce fameux "examen de conscience" que nous conseillait la religion de mon
enfance...

Tania 28/07/2013 11:48

"Une journée neuve disperse ses clartés, assemble ses couleurs, diffuse ses vents et ses orages. "
Je relis ce texte avec bonheur, je regarde, j'y suis, ou plutôt je vais et je viens entre mer et ville. De ma chambre avec vue, les ciels sont si beaux, tout le temps en métamorphose, du matin
jusqu'au soir - hier orageux, ce matin paisible.

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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TEXTE LIBRE

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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