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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 09:15

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Antonio Munoz Molina semble bien penser au Prix Nobel de littérature, même s’il est fortement concurrencé, en Espagne même, par Javier Marias, aussi cherche-t-il à écrire l’œuvre qui pourrait faire pencher la balance de l’Académie suédoise en en sa faveur et ce livre pourrait faire partie de cette stratégie mais à mon avis il est trop long, trop gros, trop lourd pour atteindre l’objectif de l’auteur. Avec deux cents pages en moins ça serait très certainement un grand, grand, livre.

 

Dans la grande nuit des temps

Antonio Munoz Molina (1956 - ….)

 

En 1936 à New York, Ignacio Abel, brillant architecte madrilène nourri aux sources du Bauhaus, fuit la guerre d’Espagne en acceptant une invitation comme professeur dans un collège et comme architecte pour la construction de la nouvelle bibliothèque de cet établissement. Dans le train qui le conduit vers Rhineberg où est  installé ce collège, il se remémore les derniers mois qu’il vient de vivre, l’explosion de son couple, la disparition de sa maitresse, la guerre qu’il a traversée sans chercher à y prendre part, la liquidation de son ex professeur allemand, la femme qu’il a abandonnée, ses enfants, ses amours, ses amis, sa carrière. Mais il recherche surtout Judith Biely, la maîtresse qui l’a laissé tomber à Madrid avant qu’il quitte son pays pour rejoindre les Etats-Unis, et croit la voir dans toutes les jolies femmes évoquant vaguement sa silhouette.

 

Dans ce vaste récit, Antonio Munoz Molina propose une intrigue plutôt maigre et franchement banale : les pérégrinations d’un intellectuel délaissant son épouse pour une femme plus jeune qui le laisse en plan parce qu’il ne fait pas un choix clair et définitif, sur fonds de situation politique déliquescente  conduisant l’Espagne vers la tragique guerre civile de 1936. Une histoire banale mais une construction savante, une suite de tableaux, des morceaux de vie, des bribes de souvenirs, qui reviennent à la mémoire du narrateur comme des associations d’idées laissant le soin au lecteur de replacer les pièces de ce puzzle dans le bon ordre pour reconstituer les aventures de ce trio rituel et les événements qui ont agité l’Espagne à cette époque. Il y a dans l’image de ce couple partant à vau l’eau comme une parabole de l’Espagne coupée en deux parties trop différentes pour former une seule nation et rassembler un peuple uni.

 

On peut diviser ce livre en deux épisodes : un premier où les tribulations du trio prennent la place principale, utilisant la situation politique et sociale en Espagne comme toile de fond de l’intrigue, jusqu’au moment ou le trio explose, le mari quittant son épouse, l’épouse tentant de se suicider et la maitresse délaissant son amant ; et une seconde partie où la l’agitation devient de plus en plus belliqueuse entraînant le pays vers une situation de guerre civile qui devient alors le sujet principal du récit. L’auteur promène ainsi son héros sur tous les théâtres de ce conflit protéiforme pour bien faire comprendre au lecteur ce que fut cette guerre imbécile, conduite par des incompétents veules et sanguinaires, plus aptes à fusiller des citoyens sans défense qu’à organiser un semblant d’armée pour combattre le fascisme ; républicains et fascistes se rejoignant dans la même sauvagerie belliqueuse sans espoir de trouver une solution acceptable pour les populations martyrisées.

 

Une lecture très affûtée des événements, une lucidité jamais prise en défaut par une quelconque pollution politique, un recul toujours suffisant pour interpréter les faits et les comportements avec la plus grande sagacité. Le récit se déroule presque uniquement dans le clan des républicains et donne tort sans réticence aux fascistes, mais n’arrive pas à donner raison aux républicains qui ne sont bons qu’à brailler en défilant bruyamment et à faire des rodomontades n’impressionnant que les pauvres citadins cherchant seulement à survivre ; miliciens et autres combattants sont incapables d’organiser le moindre pouvoir armé afin de conduire une véritable lutte contre les forces du mal. « Je ne crois pas que l’histoire aille dans une direction, ni qu’on puisse construire le paradis sur terre. Et même si c’était possible et que le prix à payer était un grand bain de sang plus la tyrannie, cela me semble trop cher payé ».

 

C’est aussi une description de l’opposition entre deux Espagne : celle du sud traditionnelle, catholique, conservatrice, attachée aux privilèges anciens, l’Espagne des grands propriétaires aristocratiques et des chefs militaires ; et celle du nord, plus moderne, industrielle, ouvrière, républicaine, ouverte aux idées nouvelles. L’Espagne de la famille de sa femme issue de l’aristocratie contre celle de sa famille disparue : son père mort sur un chantier, sa mère devenue concierge pour payer son éducation. Un raccourci pour expliquer en partie les origines du conflit qui a ensanglanté l’Espagne en 1936.

 

Et une conclusion acide et désabusée : la révolution ne mènera jamais à rien, la victoire de n’importe lequel des deux camps ne peut que conduire l’Espagne dans le néant, seule une véritable entente politique pourrait réconcilier les deux camps mais les antagonismes sont trop forts pour que cela soit possible. « Chacun justifie comme il peut les comportements dont il a honte. Les seuls qui ne soient pas coupables, ce sont les innocents sacrifiés, et on ne veut pas non plus être l’un d’eux. »

 

Difficile de parler de chef d’œuvre comme beaucoup l’on fait, du moins dans la traduction française, pour évoquer ce texte long, long, trop long, lent, lent, lourd, l’histoire progresse bien plus lentement que les événements décrits, ce qui provoque, pour certains lecteurs, un décalage entre le récit et la réalité historique, laissant une partie de l’intensité de celle-ci dans la bataille. Est-ce une certaine emphase, quelques maladresses dans nombre de phrases pourtant souvent fort bien construites, effet de la traduction qui n’a pas toujours lésiné sur l’utilisation des qui, que, qui… et a parfois aussi cassé le rythme et la musicalité ? Peut-être ! Au début, j’ai eu également de la difficulté à faire la différence entre le narrateur et le héros, j’ai même eu l’impression que le narrateur était le héros et que le roman était écrit à la première personne, il m’a fallu un peu de temps pour mesurer la distance qu’il y avait entre les deux.

 

Malgré ces défauts, c’est néanmoins un grand livre, la maestria de l’auteur dans la conduite de son récit est tout à fait remarquable, sa lucidité et son impartialité politique sont impressionnantes mais avec deux cents pages de moins ce serait certainement un chef d’œuvre, à trop vouloir embrasser…

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter mes précédents articles, cliquer sur les liens ci-dessous :

 

Liste des articles "Les coups de coeur de Denis "

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
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