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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 07:23

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Quel était cet homme que l’on nommait le magicien de Venise et dont le nom est lié à la Sérénissime et pour quelles raisons figure-t-il dans quelques-unes des œuvres littéraires les plus marquantes de son temps ? En ce qui concerne Proust, est-ce dans les salons que tout jeune il s’est plu à fréquenter et où il croisait aussi bien des actrices comme  Sarah  Bernhardt que des femmes de l’aristocratie comme la  belle comtesse Greffulhe, qu’admirateur de leur élégance il fit ainsi connaissance de ce nom ? Car dans la Recherche, Fortuny est d’abord un nom, un nom prononcé par Elstir alors que le narrateur lui rend visite dans son atelier en compagnie d’Albertine et de ses amies. Ce sont ces femmes que Mariano Fortuny y Madrazo habillait. En ce début de XXe siècle, la mode se cherchait et hésitait entre des talents aussi divers que ceux de Jeanne Lanvin, de Madeleine Vionnet et de Paul Poiret. A cet égard, Fortuny ne fut jamais à proprement parler un couturier. Il ne présentait pas de collection, ce qu’il cherchait avant tout autre chose était un style idéal et intemporel, une alchimie savante entre matière et forme où se mêlaient l’Antiquité, l’Orient et la Renaissance et dont il travaillait les modèles selon des techniques très précises : celle du plissé, de la richesse des étoffes et de leurs précieuses couleurs. Ecoutons dans la Recherche le nom de Fortuny prononcé pour la première fois :

 

Oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c’est si joli le point de Venise ! s’écriait-elle ; d’ailleurs j’aimerais tant aller à Venise !  – Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. »

( A l’ombre des jeunes filles en fleurs )


Mais avant de nous intéresser au Fortuny évoqué dans la Recherche, commençons par faire connaissance de l’homme dans sa vie personnelle qui fut d’une exceptionnelle richesse, celle d’un artiste aux dons multiples, espagnol d’origine. Peintre de chevalet et de fresques monumentales, graveur et sculpteur à ses heures, Fortuny fut également décorateur de théâtre, inventeur de nouveaux procédés d’éclairage, photographe ( plus de 10.000 clichés sont conservés au musée Fortuny de Venise ), collectionneur – il dessinait lui-même son mobilier quand il ne jouait pas à l’antiquaire - et incomparable créateur de tissu. Il ne vint à la couture qu’assez tard et à la manière d’un peintre, en touche à tout de génie et en metteur en scène fastueux et inné de la beauté.

 

L’aventure de la famille commence avec le grand-père catalan devenu peintre officiel, attaché à la municipalité barcelonaise et que ses campagnes sur le territoire colonial espagnol avaient sensibilisé à ces univers d’Outre-mer. Mariano vit le jour à Grenade le 11 mai 1871 et allait baigner, dès son âge le plus tendre, dans un milieu artistique épris d’orientalisme. Sa mère, la belle et autoritaire Cécilia de Madrazo, était l’héritière de la dynastie fondatrice du musée du Prado et son père Mariano Fortuny y Marsal, un sculpteur, peintre et graveur qui mourut à 38 ans de la malaria alors qu’il commençait à se faire un nom. Le jeune Fortuny partagera son enfance entre Rome où son père possédait un atelier et Capricio près de Naples, avant de gagner Paris avec sa mère et sa sœur, de deux ans son aînée, pour rejoindre un oncle maternel, peintre lui aussi, après la disparition de son père. Jusqu’à l’âge de 18 ans, Mariano va donc fréquenter les ateliers parisiens, se familiariser avec les mondanités, passant des salons des belles clientes de son oncle Raimundo de Madrazo y Garreta, portraitiste célèbre, ami de Madeleine Lemaire et époux de Maria Hahn la sœur de Reynaldo, au salon de sa mère dans lequel se pressait la communauté artistique espagnole. Il n’y a donc rien de surprenant que Proust ait entendu parler de Fortuny, ne serait-ce que par Reynaldo, l’ami de cœur, et par Madeleine Lemaire, la femme qui a peint le plus de roses et qui n’est pas tout à fait étrangère au personnage de Madame  Verdurin. Il est d’ailleurs probable, et quasiment certain, que lors de son premier voyage à Venise en avril 1900, l’écrivain fut reçu par Cécilia de Madrazo au Palazzo Martinengo où celle-ci s’était finalement installée avec ses enfants, trouvant que la vie y était moins chère qu’à Paris, d’autant que Reynaldo accompagnait Proust et qu’il était logé chez son beau-frère Raimundo. Cécilia possédait une remarquable collection d’étoffes anciennes dont Henri de Régnier, familier de cette femme cultivée, comme l’étaient également José Maria de Hérédia, Paul Morand et d’Annunzio, en fera une description  précise dans « Altana ou la vie vénitienne » :

 

«  Voici les pesants velours de Venise, de Gênes ou de l’Orient, somptueux et délicats, éclatants ou graves, à amples ramages, à figures ou feuillages, des velours qui ont peut-être vêtu des Doges et des Khalifes. Voici les brocarts aux tons puissants, les soies aux nuances subtiles, voici des ornements d’église et des parures de cour. Voici les charmants taffetas et les luisants satins, semés de fleurettes et de bouquets dont le XVe siècle faisait les robes de ses femmes et les habits de ses hommes. Voici des étoffes de toutes les teintes et de tous les tissus, les uns évoquant la forme des corps qu’elles ont vêtus, les autres en longues pièces et en lés, certaines en lambeaux, en minces fragments. Et tout cela avec des froissements d’ailes invisibles s’entassant, s’amoncelant dans la vaste salle peu à peu assombrie par l’heure, tandis que, penchée sur le profond coffre inépuisable, madame Fortuny semble diriger de son geste magicien l’étonnant concert d’étoffes qui, au fond de ce vieux palais, se joue mystérieusement dans le silence du crépuscule vénitien. »

 

Sans doute ces étoffes ont-elles subjugué Proust s’il a eu l’occasion de les voir, à la façon dont elles devinrent source d’inspiration pour le jeune Fortuny qui vivait dans leur somptueuse intimité. Et comme il était doué pour capter l’essentiel des différentes cultures, il sut habilement les combiner et les transposer, se gardant de les dissoudre en un melting-pot sans caractère, ressuscitant ainsi, comme le fera Marcel en littérature, un passé et une beauté oubliés. Là encore, c’est l’artiste et l’homme cultivé, l’un et l’autre ne faisant qu’un, qui ont su puiser l’inspiration dans les vestiges du temps et réaliser des étoffes en usant de pigments naturels et de méthodes traditionnelles revues et modernisées par des techniques de son invention. Ainsi lui arrivait-il de prendre pour modèle des chapeaux asiatiques, des boucliers sarrasins, des motifs de tapis persans ou arabes, des ciselures d’armes et boucliers ottomans et de les façonner à son idée, les transmuant en lampes, en tissus, en costumes de scène, en décors de théâtre ou d’intérieur. Son talent de peintre ne fut pas étranger à son adresse à créer des effets d’épaisseur et de clair-obscur propres au tissu ouvré. Mariano emploiera la même démarche en ce qui concerne les vêtements, robes souples et floues à taille haute qui se répandirent très vite dans l’Europe entière. Les motifs archaïques, chinois, coptes, nord africain ou même liturgiques, ainsi que l’assimilation du dessin liberty, caractérisent cette période de sa production axée sur la création de modèles du soir ou de cérémonie et de décors de théâtre auquel il vouait une passion.

 

Pour Mariano, Venise avait été un éblouissement. C’est là qu’il se familiarisera avec l’art italien, s’enivrera des tons passés des palais, de l’atmosphère orientale de la cité des eaux, et enfin s’éprendra de l’or fondu de la lumière magnifiée par Carpaccio et Giorgone. Par la suite, il s’offrira les mille mètres carrés du palais Orfei, afin d’y installer ses ateliers et sa résidence personnelle, dont il deviendra le propriétaire en 1905 et qui est de nos jours le musée Fortuny où se tiennent des expositions temporaires et thématiques.

«  Hier soir, écrit un visiteur en 1932, je franchis le seuil du mystérieux palazzo, et je fus envoûté par sa magie ; je passai devant des lampes lumineuses comme des soleils, mais mon corps ne projetait aucune ombre ; le long des murs de pièces immenses, ou à l’intérieur de vitrines aux reflets éblouissants, je vis des tentures multicolores, des brocarts et des damas dont pas un fil n’était tissé. Puis je gagnai une pièce retirée, fermée à double tour, où je pus découvrir le ciel, un vrai ciel dont l’atmosphère tour à tour orageuse et sereine enveloppait un vaste amphithéâtre. »

 

En 1895, une femme est entrée dans la vie de Mariano : Henriette Négrin, ravissant modèle de peintre, douée d’une grande intelligence qui vivra auprès de lui quarante-sept années d’une collaboration tout aussi amoureuse qu’harmonieuse et créative et quinze années d’un veuvage douloureux, isolée dans son immense demeure, après le décès de son mari en mai 1949.

Cette mode à laquelle sa femme va l’inciter à s’intéresser, Mariano en empruntera l’inspiration dans les ouvrages de sa bibliothèque, les précieux coffres de Cécilia et jusque dans les pierres de la cité des eaux, insufflant à ses créations une originalité inégalée, à laquelle sa femme ne sera pas étrangère.

 

«  Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et j’avais commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m’avait dit sa tante, je me laissai emporter par la colère, un soir. C’était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour Albertine, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque Ambroisienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo. »      La prisonnière

 

La magie de la robe Delphos que le couple Madrazo déclinera dans toutes les étoffes et tous les tons, prenant modèle sur la statue de l’Aurige de Delphes, fascinera les artistes, d’autant que Mariano est un homme de théâtre et que Sarah Bernhardt, ainsi qu’Eleonora Duse, maîtresse de Gabriel d’Annunzio qui demeurait avec son amant à la Cassetta Rossa du prince de Hohenhole, face au palais Martinengo, seront des ambassadrices de charme et, qu’à leur suite, il habillera quelques-unes des plus célèbres cocottes de son temps : Cléo de Mérode, Liane de Pougy et Emilienne d’Alençon, des porte-manteaux très valorisants.

 

Le couple concevait à l’intention des femmes, courtisanes ou mondaines, des vêtements extrêmement raffinés qu’elles portaient à même la peau et dont le mérite était d’épouser leurs formes tout en voilant les contours de leur corps et en ondulant au moindre de leur mouvement. Ainsi, rompant avec la rigidité des corsets, donnaient-ils naissance à un style léger, bien que très ouvragé. Et l’inspiration n’était pas seulement grecque avec les céramiques retrouvées à Cnossos et les admirables plissés, dont l’élaboration à la main avait nécessité l’invention d’un appareil et d’un brevet homologué à Paris ; mais byzantine avec les oiseaux symboles de mort et de résurrection, ce qui n’avait pas échappé à Proust ; japonaise parfois avec les moires vert jade ou bronze cuivré et les pochoirs - les kataganis qu’ils furent parmi les premiers à utiliser ; renaissance encore et toujours avec les damas ornés et les amples rinceaux ; enfin, ils empruntèrent à l’Inde les bordures dorées et argentées des saris et à l’Egypte ses décors nilotiques rouge sombre ou bleu dur, sans oublier que les XVIIe et XVIIIe siècles leur léguèrent des décors bucoliques qu’ils purent évoquer sur des fonds damassés ou encore des détails fleuris et perlés qui s’épandaient sur les soies précieuses comme des jardins.

 

«  Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets , travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. »

 


Lampara_fortuny.JPG

                                        luminaire

 

 

Mariano étudiait tout ce qui concernait l’esthétique et les techniques, non seulement les plissés mais les teintures qu’en peintre il maniait avec virtuosité, dotant chacun de ses modèles d’une personnalité singulière, ce qui plaisait à ses clientes qui étaient assurées de ne pas croiser un modèle identique lors des réceptions. Givenchy, Issey Miyake, Oscar de la Renta, Karl Lagerfeld doivent tous quelque chose à Fortuny dans la façon d’utiliser le dessin comme moyen d’insuffler lumière et volume aux tissus. En 1910, Mariano déposera un nouveau brevet pour son système de teinture et d’impression, prouvant une fois encore qu’il n’était pas seulement un artiste mais un novateur et qu’il révolutionnait l’art de la mode comme Proust l’art littéraire.

 

Par ailleurs, Fortuny ne se contentera pas d’être un nom dans la Recherche, il sera aussi une griffe parce que ses créations allient de façon incomparable la légèreté et une élégance hors du temps. Et c’est bien cette notion de « hors du temps » qui retient la curiosité et l’attention de Marcel Proust. Ne préférait-il pas lui-même aux heures successives de l’horloge les repères subtils de la mémoire, les lois invisibles qui procurent aux êtres et aux choses comme un semblant d’éternité. Le souvenir qui revient, lié à la sensation que l’on éprouve, était évidemment au cœur de son œuvre, aussi n’est-il pas anodin que nous retrouvions en bonne place dans celle-ci les robes et les tissus d’un créateur qui entendait parer les femmes de façon à les rendre intemporelles. Comment Fortuny va-t-il y parvenir ? En touchant à des époques aussi éloignées que celles de la Grèce antique et de la Renaissance italienne comme Proust aux heures  précieuses de son enfance.

 

«  Ces parures de l’artiste vénitien sont les parures de ce temps que l’on perd et retrouve à l’intérieur du récit dont ils ont l’épaisseur apparente et la légèreté irréelle » - écrit Gérard Macé dans son ouvrage «  Le manteau de Fortuny ». Or, n’est-ce pas en évitant toute notation d’âge, à commencer par celui du narrateur de la Recherche et toute chronologie précise, que Marcel Proust fait entrer dans son roman la matière même du temps ? Et dans ce temps perdu et retrouvé, Fortuny ne revêt nullement le costume et l’apparence d’un personnage. C’est, comme je le soulignais, un nom ou mieux une griffe, une référence, quelque chose de presque indescriptible, nuancé de couleur, diapré, jaspé, bigarré, moucheté qui passe et ressemble aux reflets lunaires qui s’attardent sur les eaux de la lagune. Ce sont davantage les vêtements qui jouent un rôle déterminant, en découpant les silhouettes entre les pages et en faisant de la prose de l’écrivain l’écrin des parures, le miroir des apparences idéalisées par le magicien de Venise.

 

« Est-ce leur caractère historique, est-ce plutôt le fait que chacune est unique qui lui donne un caractère si particulier que la pose de la femme qui les porte en vous attendant, en causant avec vous, prend une importance exceptionnelle, comme si ce costume avait été le fruit d’une longue délibération et comme si cette conversation se détachait de la vie courante comme une scène de roman ? Dans ceux de Balzac on voit des héroïnes revêtir à dessein telle ou telle toilette, le jour où elles doivent recevoir tel visiteur. Les toilettes d’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la description du romancier, puisque cette robe existe réellement, que les moindres dessins en sont aussi naturellement fixés que ceux d’une œuvre d’art. Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu à faire un choix entre deux robes non pas à peu près pareilles, mais profondément individuelles chacune, et qu’on pourrait nommer. »

La Prisonnière

 

Il y a donc chez Proust et Fortuny une parenté secrète, des lieux de rencontre évidents dans leur façon de concevoir l’art et, principalement, dès qu’il s’agit du temps que l’on peut à volonté coudre ou découdre, remonter, emprisonner, transcender. D’autre part, les toilettes sont semblables aux mots : elles ont une signification, un sens, on les revêt selon son humeur, l’usage que l’on veut en faire, la situation où l’on se trouve, la séduction que l’on entend exercer. Comme les mots, elles savent métamorphoser et, en ce domaine, Fortuny est insurpassable, simplement parce qu’il prête à ses créations une grâce unique et que les tissus à eux seuls sont en mesure de solliciter l’imaginaire à l’égal de la prose de Marcel. Il n’est donc pas surprenant qu’on le voie apparaître non seulement dans la Recherche mais dans « Altana ou la vie vénitienne » de Henri de Régnier, « Les extravagants «  de Paul Morand et chez Gabriele d’Annunzio qui partage avec Proust l’art de l’avoir évoqué dans ses oeuvres avec le plus de grâce et de poésie.

 

Curieusement, les toilettes que portait madame de Guermantes, celles qui répondaient le mieux à une intention déterminée de sa part étaient les robes de Fortuny, taillées dans des velours, des brocarts, des soies, des moires, des damas qui ont contribué à faire de Fortuny le couturier de la mémoire. Avec ses tissus et ses modèles qui semblaient sortir des fresques vénitiennes, Mariano était follement romanesque et appartenait au monde de l’art bien davantage encore qu’à celui de la couture. Parce que se synthétisaient à travers la robe, qui en était l’incarnation, les éléments fondateurs de l’écriture, tels que les envisageait Proust. La beauté de la femme, la beauté du vêtement sont par essence des objets littéraires qui requièrent de l’écrivain un travail proche du tissage. Et parce qu’elle est avant tout un style et quel style, la robe évoque l’écriture : style vestimentaire et style littéraire semblent soudain les deux manifestations d’une même entité :


«  Et, changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc, regardé par Françoise, (…) je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (…) ; car, en épinglant ainsi un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. » 

Le temps retrouvé                        

 

L’élégance d’Odette, d’Oriane de Guermantes, d’Albertine offre aux lecteurs une image vivante de ces artistes qui appartiennent d’une façon ou d’une autre à l’univers romanesque. Ainsi les robes de Fortuny, qui semblent en quête d’une renaissance – puisqu’inspirées du passé comme l’œuvre proustienne – ou mieux d’un temps retrouvé, sont-elles en parfaite osmose avec l’esprit littéraire de l’époque.

 

«  Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout en ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celle dont Elstir, quand il nous parlait de vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et de Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avait désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n’étaient pas de ces véritables anciennes dans lesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costumées et qu’il est plus joli de garder comme une pièce de collection (j’en cherchais d’ailleurs aussi de telles pour Albertine), n’avaient pas non plus la froideur du pastiche du faux ancien. Elles étaient plutôt à la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui en ce moment évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plus aimées à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit et pourtant originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants,la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses. »

La Prisonnière

 

C’est très précisément sous ce titre de la Prisonnière que le narrateur se plaît à nous décrire Albertine en dogaresse recluse : qu’elle soit belle, immobile et parée derrière son moucharabieh, il ne la conçoit pas autrement. De même qu’il met les lecteurs que nous sommes en présence de deux esclaves : lui-même esclave de son jeu et Albertine esclave du joueur, comme le sont la conteuse et son seigneur dans les mille et une nuits, victimes l’un et l’autre de leur sortilège réciproque. Par ailleurs, à l’inverse de la plupart des histoires amoureuses, c’est vêtue et non dévêtue qu’il souhaite contempler la femme aimée. Albertine se pliera à ses exigences, en apparence du moins, car ce sera dans cette robe bleue et or, sa préférée, qu’elle s’enfuira un soir et deviendra une part de la Venise fantasmée de Marcel. Puis, jetant par-dessus le déshabillé bleu et or un manteau de Fortuny sur ses épaules, la prisonnière deviendra la fugitive :

 

«  Je lui demandais si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’était décidée à venir avec nous à Paris, en deux minutes. Elle me dit : je peux venir comme cela si nous ne descendons pas de voiture. Elle hésita une seconde entre deux manteaux de Fortuny pour cacher sa robe de chambre – comme elle eut fait entre deux amis différents à emmener -, en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si en effet j’eusse eu, sans avoir aucun motif précis d’inquiétude, besoin de l’être. Tout de même, je n’ai rien à craindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ce que ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi – me disais-je tandis que nous allions à Versailles. »

 

 

 

 

Semblable à « Peau d’âne », Albertine s’est évadée, revêtue de ce manteau, qui, dès lors, ne cessera plus de hanter la mémoire du narrateur et, ainsi que la sainte Ursule de Carpaccio dans les plombs de son vitrail, elle sera enchâssée dans le souvenir comme une Venise intérieure. Car c’est à Venise que le narrateur apprend la mort d’Albertine, c’est à Venise qu’il se perd pour mieux la retrouver, c’est à Venise qu’il découvre le secret de l’inspiration qui faisait de ce manteau  un attribut de la mémoire, une plongée dans la recherche d’un temps à jamais disparu.

 

«  Sur le dos d’un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pris pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi. Toujours prête à tout, quand je lui avais demandé de partir, ce triste jour qu’elle devait appeler dans sa dernière lettre «  deux fois crépusculaire puisque la nuit tombait et que nous allions nous quitter, elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu’elle avait emporté avec elle le lendemain et que je n’avais jamais revu depuis dans mes souvenirs. Or c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de Calza qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes, qui certes ignoraient, comme je l’avais fait jusqu’ici, que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académia de Venise. J’avais tout reconnu, et, le manteau oublié m’ayant rendu pour le regarder les yeux et le cœur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, je fus envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie. »

La Fugitive

 

Le manteau de Fortuny est en quelque sorte le fantôme d’Albertine, son vêtement couleur de temps comme l’était la robe de la fille du roi dans le conte de Perrault, se dérobant à l’amour incestueux de son père, mais là où le conte connaît une fin heureuse, l’Albertine de la Recherche aura une fin tragique juste avant la danse macabre qui clôture le Temps Retrouvé. Gérard Macé souligne à ce sujet que la porte basse de l’expérience correspond à la porte haute de l’imagination «  celle qui permet de remonter le cours de la Vivonne jusqu’à la source du plaisir et l’entrée des Enfers ; qui met une autre campagne à la place de Combray, d’autres chambres et d’autres lilas ; et qui de paraphrases en divagations, d’imitations en commentaires se mêlent d’écrire à leur tour, en faisant passer le manteau de la mémoire à travers le chas d’une aiguille. »

 

Bien entendu Fortuny ne se contentera pas de s’apparenter à des personnages fictifs, bien que ce soit gratifiant, mais alimentera, à de multiples occasions, les gazettes de la Sérénissime par la diversité de ses dons, tant il savait transformer l’ordinaire en extraordinaire ; oui, ce Fortuny qui, se refusant à être circonscrit dans les seules pages de quelques-uns des chefs-d’œuvre de son temps, participera à la vie culturelle de la cité des Doges et arpentera de sa haute et élégante silhouette les calli de Venise, vêtu de burnous, coiffé d’un turban comme certains personnages de Carpaccio et, parfois, allant jusqu’à s’abriter sous une tente arabe qu’il faisait dresser au milieu de son salon. De même que s’il hante la prose de ses contemporains, c’est grâce à la perfection de son art qui, faisant fi du temps ou des lieux, lui permettait de se retrouver en un seul : le sien.

 

A l’époque de Fortuny, soit à la fin du XIXe et au tout début du XXe siècle, Venise était le lieu cosmopolite où il était bien vu de se retrouver. On y croisait Henri de Régnier, d’Annunzio et son égérie d’alors Eleonora Duse, Maurice Barrès, Zola, après Chateaubriand, Byron, Shelley, Musset, George Sand, Dickens, Wagner qui y mourut et tant d’autres. « La mort à Venise » de Thomas Mann est sans doute le roman qui communique au plus haut point le sentiment de la lente désagrégation de la ville. Au début du XXe siècle, Venise se portait mal. La quête funèbre de Gustav von Aschenback irrésistiblement attiré par un éphèbe qui sera pour lui l’ange de la mort dans une cité en proie au choléra, illustre un des aspects de Venise que certains écrivains choisiront de dépeindre. Mais pour Fortuny, qui contribuait à son prestige retrouvé grâce au sien, exhumant son fabuleux passé avec génie et oblitérant les traces de l’usure en les polissant avec faste, elle restait la patrie de Marco Polo et des galères commerçantes qui l’ouvrirent sur le monde. Fortuny, comme Proust, considérait qu’il faut concéder aux choses une double résurrection : celle du souvenir et celle de l’art et, qu’en conséquence, il était dans l’ordre des choses de leur consacrer sa vie. Et, en effet, ses créations multiples auxquelles il oeuvra quarante sept années durant avec Henriette, étaient imprégnées de la mémoire immémoriale de la Sérénissime. Celle-ci ne surgissait-elle pas dans les plis moelleux d’un velours, les couleurs limpides et précieuses d’une Delphos, en un style qui fut tout ensemble – comme celui de Proust – voluptueux, délicat, solennel et intime ? L’œuvre du magicien de Venise a survécu, car l’éphémère survit toujours dans la mémoire et hors du temps. Ainsi rêvons-nous encore à ses robes qui hantent la prose proustienne comme les somptueux miroitements des palais gothiques dans les eaux souveraines des canaux et qui, en s’opposant au temps qui passe, sont à jamais pour nous l’assurance du temps retrouvé.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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