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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 07:17

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Mariano étudiait tout ce qui concernait l’esthétique et les techniques, non seulement les plissés mais les teintures qu’en peintre il maniait avec virtuosité, dotant chacun de ses modèles d’une personnalité singulière, ce qui plaisait à ses clientes qui étaient assurées de ne pas croiser un modèle identique lors des réceptions. Givenchy, Issey Miyake, Oscar de la Renta, Karl Lagerfeld doivent tous quelque chose à Fortuny dans la façon d’utiliser le dessin comme moyen d’insuffler lumière et volume aux tissus. En 1910, Mariano déposera un nouveau brevet pour son système de teinture et d’impression, prouvant une fois encore qu’il n’était pas seulement un artiste mais un novateur et qu’il révolutionnait l’art de la mode comme Proust l’art littéraire.

 

Par ailleurs, Fortuny ne se contentera pas d’être un nom dans la Recherche, il sera aussi une griffe parce que ses créations allient de façon incomparable la légèreté et une élégance hors du temps. Et c’est bien cette notion de « hors du temps » qui retient la curiosité et l’attention de Marcel Proust. Ne préférait-il pas lui-même aux heures successives de l’horloge les repères subtils de la mémoire, les lois invisibles qui procurent aux êtres et aux choses comme un semblant d’éternité. Le souvenir qui revient, lié à la sensation que l’on éprouve, était évidemment au cœur de son œuvre, aussi n’est-il pas anodin que nous retrouvions en bonne place dans celle-ci les robes et les tissus d’un créateur qui entendait parer les femmes de façon à les rendre intemporelles. Comment Fortuny va-t-il y parvenir ? En touchant à des époques aussi éloignées que celles de la Grèce antique et de la Renaissance italienne comme Proust aux heures  précieuses de son enfance.

 

«  Ces parures de l’artiste vénitien sont les parures de ce temps que l’on perd et retrouve à l’intérieur du récit dont ils ont l’épaisseur apparente et la légèreté irréelle » - écrit Gérard Macé dans son ouvrage «  Le manteau de Fortuny ». Or, n’est-ce pas en évitant toute notation d’âge, à commencer par celui du narrateur de la Recherche et toute chronologie précise, que Marcel Proust fait entrer dans son roman la matière même du temps ? Et dans ce temps perdu et retrouvé, Fortuny ne revêt nullement le costume et l’apparence d’un personnage. C’est, comme je le soulignais, un nom ou mieux une griffe, une référence, quelque chose de presque indescriptible, nuancé de couleur, diapré, jaspé, bigarré, moucheté qui passe et ressemble aux reflets lunaires qui s’attardent sur les eaux de la lagune. Ce sont davantage les vêtements qui jouent un rôle déterminant, en découpant les silhouettes entre les pages et en faisant de la prose de l’écrivain l’écrin des parures, le miroir des apparences idéalisées par le magicien de Venise.

 

« Est-ce leur caractère historique, est-ce plutôt le fait que chacune est unique qui lui donne un caractère si particulier que la pose de la femme qui les porte en vous attendant, en causant avec vous, prend une importance exceptionnelle, comme si ce costume avait été le fruit d’une longue délibération et comme si cette conversation se détachait de la vie courante comme une scène de roman ? Dans ceux de Balzac on voit des héroïnes revêtir à dessein telle ou telle toilette, le jour où elles doivent recevoir tel visiteur. Les toilettes d’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la description du romancier, puisque cette robe existe réellement, que les moindres dessins en sont aussi naturellement fixés que ceux d’une œuvre d’art. Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu à faire un choix entre deux robes non pas à peu près pareilles, mais profondément individuelles chacune, et qu’on pourrait nommer. »

La Prisonnière

 

Il y a donc chez Proust et Fortuny une parenté secrète, des lieux de rencontre évidents dans leur façon de concevoir l’art et, principalement, dès qu’il s’agit du temps que l’on peut à volonté coudre ou découdre, remonter, emprisonner, transcender. D’autre part, les toilettes sont semblables aux mots : elles ont une signification, un sens, on les revêt selon son humeur, l’usage que l’on veut en faire, la situation où l’on se trouve, la séduction que l’on entend exercer. Comme les mots, elles savent métamorphoser et, en ce domaine, Fortuny est insurpassable, simplement parce qu’il prête à ses créations une grâce unique et que les tissus à eux seuls sont en mesure de solliciter l’imaginaire à l’égal de la prose de Marcel. Il n’est donc pas surprenant qu’on le voie apparaître non seulement dans la Recherche mais dans « Altana ou la vie vénitienne » de Henri de Régnier, « Les extravagants «  de Paul Morand et chez Gabriele d’Annunzio qui partage avec Proust l’art de l’avoir évoqué dans ses oeuvres avec le plus de grâce et de poésie.

 

Curieusement, les toilettes que portait madame de Guermantes, celles qui répondaient le mieux à une intention déterminée de sa part étaient les robes de Fortuny, taillées dans des velours, des brocarts, des soies, des moires, des damas qui ont contribué à faire de Fortuny le couturier de la mémoire. Avec ses tissus et ses modèles qui semblaient sortir des fresques vénitiennes, Mariano était follement romanesque et appartenait au monde de l’art bien davantage encore qu’à celui de la couture. Parce que se synthétisaient à travers la robe, qui en était l’incarnation, les éléments fondateurs de l’écriture, tels que les envisageait Proust. La beauté de la femme, la beauté du vêtement sont par essence des objets littéraires qui requièrent de l’écrivain un travail proche du tissage. Et parce qu’elle est avant tout un style et quel style, la robe évoque l’écriture : style vestimentaire et style littéraire semblent soudain les deux manifestations d’une même entité :


«  Et, changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc, regardé par Françoise, (…) je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (…) ; car, en épinglant ainsi un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. »
 

Le temps retrouvé                        

 

L’élégance d’Odette, d’Oriane de Guermantes, d’Albertine offre aux lecteurs une image vivante de ces artistes qui appartiennent d’une façon ou d’une autre à l’univers romanesque. Ainsi les robes de Fortuny, qui semblent en quête d’une renaissance – puisqu’inspirées du passé comme l’œuvre proustienne – ou mieux d’un temps retrouvé, sont-elles en parfaite osmose avec l’esprit littéraire de l’époque.

 

«  Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout en ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celle dont Elstir, quand il nous parlait de vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et de Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avait désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n’étaient pas de ces véritables anciennes dans lesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costumées et qu’il est plus joli de garder comme une pièce de collection (j’en cherchais d’ailleurs aussi de telles pour Albertine), n’avaient pas non plus la froideur du pastiche du faux ancien. Elles étaient plutôt à la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui en ce moment évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plus aimées à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit et pourtant originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants,la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses. »

La Prisonnière

 

C’est très précisément sous ce titre de la Prisonnière que le narrateur se plaît à nous décrire Albertine en dogaresse recluse : qu’elle soit belle, immobile et parée derrière son moucharabieh, il ne la conçoit pas autrement. De même qu’il met les lecteurs que nous sommes en présence de deux esclaves : lui-même esclave de son jeu et Albertine esclave du joueur, comme le sont la conteuse et son seigneur dans les mille et une nuits, victimes l’un et l’autre de leur sortilège réciproque. Par ailleurs, à l’inverse de la plupart des histoires amoureuses, c’est vêtue et non dévêtue qu’il souhaite contempler la femme aimée. Albertine se pliera à ses exigences, en apparence du moins, car ce sera dans cette robe bleue et or, sa préférée, qu’elle s’enfuira un soir et deviendra une part de la Venise fantasmée de Marcel. Puis, jetant par-dessus le déshabillé bleu et or un manteau de Fortuny sur ses épaules, la prisonnière deviendra la fugitive :

 

«  Je lui demandais si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’était décidée à venir avec nous à Paris, en deux minutes. Elle me dit : je peux venir comme cela si nous ne descendons pas de voiture. Elle hésita une seconde entre deux manteaux de Fortuny pour cacher sa robe de chambre – comme elle eut fait entre deux amis différents à emmener -, en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si en effet j’eusse eu, sans avoir aucun motif précis d’inquiétude, besoin de l’être. Tout de même, je n’ai rien à craindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ce que ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi – me disais-je tandis que nous allions à Versailles. »

 

Semblable à « Peau d’âne », Albertine s’est évadée, revêtue de ce manteau, qui, dès lors, ne cessera plus de hanter la mémoire du narrateur et, ainsi que la sainte Ursule de Carpaccio dans les plombs de son vitrail, elle sera enchâssée dans le souvenir comme une Venise intérieure. Car c’est à Venise que le narrateur apprend la mort d’Albertine, c’est à Venise qu’il se perd pour mieux la retrouver, c’est à Venise qu’il découvre le secret de l’inspiration qui faisait de ce manteau  un attribut de la mémoire, une plongée dans la recherche d’un temps à jamais disparu.

 

«  Sur le dos d’un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pris pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi. Toujours prête à tout, quand je lui avais demandé de partir, ce triste jour qu’elle devait appeler dans sa dernière lettre «  deux fois crépusculaire puisque la nuit tombait et que nous allions nous quitter, elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu’elle avait emporté avec elle le lendemain et que je n’avais jamais revu depuis dans mes souvenirs. Or c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de Calza qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes, qui certes ignoraient, comme je l’avais fait jusqu’ici, que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académia de Venise. J’avais tout reconnu, et, le manteau oublié m’ayant rendu pour le regarder les yeux et le cœur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, je fus envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie. »

La Fugitive

 

Le manteau de Fortuny est en quelque sorte le fantôme d’Albertine, son vêtement couleur de temps comme l’était la robe de la fille du roi dans le conte de Perrault, se dérobant à l’amour incestueux de son père, mais là où le conte connaît une fin heureuse, l’Albertine de la Recherche aura une fin tragique juste avant la danse macabre qui clôture le Temps Retrouvé. Gérard Macé souligne à ce sujet que la porte basse de l’expérience correspond à la porte haute de l’imagination «  celle qui permet de remonter le cours de la Vivonne jusqu’à la source du plaisir et l’entrée des Enfers ; qui met une autre campagne à la place de Combray, d’autres chambres et d’autres lilas ; et qui de paraphrases en divagations, d’imitations en commentaires se mêlent d’écrire à leur tour, en faisant passer le manteau de la mémoire à travers le chas d’une aiguille. »

 

Bien entendu Fortuny ne se contentera pas de s’apparenter à des personnages fictifs, bien que ce soit gratifiant, mais alimentera, à de multiples occasions, les gazettes de la Sérénissime par la diversité de ses dons, tant il savait transformer l’ordinaire en extraordinaire ; oui, ce Fortuny qui, se refusant à être circonscrit dans les seules pages de quelques-uns des chefs-d’œuvre de son temps, participera à la vie culturelle de la cité des Doges et arpentera de sa haute et élégante silhouette les calli de Venise, vêtu de burnous, coiffé d’un turban comme certains personnages de Carpaccio et, parfois, allant jusqu’à s’abriter sous une tente arabe qu’il faisait dresser au milieu de son salon. De même que s’il hante la prose de ses contemporains, c’est grâce à la perfection de son art qui, faisant fi du temps ou des lieux, lui permettait de se retrouver en un seul : le sien.

 

A l’époque de Fortuny, soit à la fin du XIXe et au tout début du XXe siècle, Venise était le lieu cosmopolite où il était bien vu de se retrouver. On y croisait Henri de Régnier, d’Annunzio et son égérie d’alors Eleonora Duse, Maurice Barrès, Zola, après Chateaubriand, Byron, Shelley, Musset, George Sand, Dickens, Wagner qui y mourut et tant d’autres. « La mort à Venise » de Thomas Mann est sans doute le roman qui communique au plus haut point le sentiment de la lente désagrégation de la ville. Au début du XXe siècle, Venise se portait mal. La quête funèbre de Gustav von Aschenback irrésistiblement attiré par un éphèbe qui sera pour lui l’ange de la mort dans une cité en proie au choléra, illustre un des aspects de Venise que certains écrivains choisiront de dépeindre. Mais pour Fortuny, qui contribuait à son prestige retrouvé grâce au sien, exhumant son fabuleux passé avec génie et oblitérant les traces de l’usure en les polissant avec faste, elle restait la patrie de Marco Polo et des galères commerçantes qui l’ouvrirent sur le monde. Fortuny, comme Proust, considérait qu’il faut concéder aux choses une double résurrection : celle du souvenir et celle de l’art et, qu’en conséquence, il était dans l’ordre des choses de leur consacrer sa vie. Et, en effet, ses créations multiples auxquelles il oeuvra quarante sept années durant avec Henriette, étaient imprégnées de la mémoire immémoriale de la Sérénissime. Celle-ci ne surgissait-elle pas dans les plis moelleux d’un velours, les couleurs limpides et précieuses d’une Delphos, en un style qui fut tout ensemble – comme celui de Proust – voluptueux, délicat, solennel et intime ? L’œuvre du magicien de Venise a survécu, car l’éphémère survit toujours dans la mémoire et hors du temps. Ainsi rêvons-nous encore à ses robes qui hantent la prose proustienne comme les somptueux miroitements des palais gothiques dans les eaux souveraines des canaux et qui, en s’opposant au temps qui passe, sont à jamais pour nous l’assurance du temps retrouvé.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

Alain 06/05/2014 12:51

Quelle découverte, et quelle richesse, Venise, Fortuny et Proust. Voilà un article sur lequel je reviendrai. Si certains noms et lieux ne me sont pas inconnus j'avoue que votre article mérite une
deuxième lecture plus approfondie. Dès que je pourrai je vous proposerai une nouvelle découverte faîte ces derniers jours au milieu de mon beau Comminges. Vous y êtes et serez toujours les
bienvenus ! Bonne journée Armelle.

Maxime 02/05/2014 21:18

Je ne connaissais rien de ce Fortuny et votre article est une vraie découverte. Décidément un blog qui ne cesse de vous faire découvrir des personnalités hors du commun. Quel goût avait cet homme.
Quand je retournerai à Venise, j'essaierai de visiter son musée.

Marcel Lommier 30/07/2013 20:30

Etude approfondie avec des regroupements extrêmement précis avec l'oeuvre proustienne. J'avoue que je n'avais pas considéré la présence de Fortuny aussi importante dans la Recherche et les points
de convergence entre l'écrivain et l'artiste aussi nombreux.

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