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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 11:03

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Nous devons à Robert de la Sizeranne et à son ouvrage " Ruskin et le religion de la beauté " d'avoir fait connaître à la France le critique, théoricien et historien d'art anglais, John Ruskin. Né en 1819 et mort en 1900, cet homme de grand talent allait ainsi, à la suite d'Emerson et de Carlyle, faire découvrir à Marcel Proust une réalité éternelle intuitivement perçue par l'inspiration. En effet,l'esthétique de Proust sera en partie formée par Ruskin qui voyait en l'artiste le déchiffreur des lois insaisissables et des mystères d'en haut, artiste qui se devait, à la suite d'Homère et dans sa continuité, rendre témoignage de ce qu'il avait vu et senti. Proust, qui se croyait dépourvu d'imagination, trouvera dans la lecture de Ruskin une consolation puisque, selon ce dernier, l'écrivain, de par sa nature, se devait d'être, avant toute autre chose, un contemplatif, un visionnaire, en charge d'associer psychologie et esthétisme au service du goût et de la beauté. Ce qui les séparera plus tard sera leur réflexion sur la littérature, Proust considérant, contrairement à l'auteur anglais, que si celle-ci nous fait approcher de la vie spirituelle, elle ne peut en aucun cas la constituer.

Mais qui était donc Ruskin à l'heure où Proust s'éveillait à l'écriture ? De 52 ans son aîné, il avait vu le jour à Londres le 8 février 1819 dans une famille de riches écossais et allait recevoir, dès son plus jeune âge, une solide éducation artistique et religieuse. Formé par ses parents et des précepteurs, il étudia outre les mathématiques et l'histoire, le dessin et la musique, composa des vers et s'initia aux grands classiques de la culture européenne. Très tôt, ses parents l'emmenèrent en voyage, lui faisant visiter les châteaux, les musées, les cathédrales, ainsi que les plus belles villes d'Europe et particulièrement celles d'Italie. Par la suite, il fréquentera Oxford et se révèlera un brillant érudit, féru de géologie et auteur de fort jolis croquis. Son premier ouvrage sera consacré aux "Peintres modernes" dans lequel il se livrait à une défense passionnée de William Turner, ouvrage qui ne comprendra pas moins de 4 volumes et lui méritera autant d'admirateurs que de détracteurs virulents. En 1845, amoureux de l'Italie, il y retourne seul, séjourne à Florence et à Pise, puis à Venise, découvrant les primitifs qui vont à jamais changer sa conception de l'art. Au retour, il s'attarde en France afin d'étudier les principaux monuments et, de ce voyage, tirera une étude "Les sept lampes de l'architecte" ( 1849 ) où, à l'opposé d'un Viollet-le-Duc, il développe une conception antirestaurationniste et affirme sa conviction que l'art et l'architecture d'un peuple sont indissociables de sa religion, de sa morale, de ses moeurs et de ses sentiments nationaux. Pour lui, l'art commence à dégénérer après Raphaël avec des peintres qui, peu à peu, s'éloignèrent de la représentation divine pour s'attacher aux choses profanes, tout en les élevant au niveau du sacré. Les pré-raphaélistes étant à l'époque éreintés par la critique, il vole à leur secours et s'emploie à les défendre dans un pamphlet intitulé "Pré-Raphaeltism" ( 1851 ), où il s'inscrit dans la lignée de son ami Turner dont il est l'héritier testamentaire, soulignant que " le classicisme commença avec la foi païenne, que le médévialisme commença et continua partout où le civilisation avait confessé le Christ et, qu'enfin, le modernisme continue partout où la civilisation renie le Christ." En résumé, un monde privé de ses racines spirituelles ne peut que sombrer dans un matérialisme d'où sont absents l'art et la beauté...

 

En parallèle à cette existence de grand travailleur durant laquelle Ruskin rédigea  89 volumes d'une oeuvre d'une extrême cohésion, sa vie privée fut un désert affectif. Son mariage en 1848 avec Effie Gray ne sera jamais consommé et le couple finira par se séparer sans que l'on sache la raison exacte de ce cuisant échec. Remariée avec le peintre et grand ami de Ruskin, John Everett Millais, Effie aura une vie conjugale enfin sereine et mettra au monde huit enfants. A la suite de ses déboires conjugaux et des dépressions dont il sera victime à plusieurs reprises, John Ruskin poursuivra ses innombrables travaux et son mécenat envers ses amis peintres. Sa passion pour le Moyen-Age l'incitera à fonder avec l'écrivain et artiste William Morris le mouvement Arts et Artisanats, dont la vocation était d'arracher le prolétariat à ses travaux serviles. En créant des ateliers où l'art était lié à l'artisanat et non plus séparé de lui, les deux protagonistes oeuvraient en sorte que les artistes et les artisans se ré-approprient la création dans sa plénitude. Conjuguant le social et l'esthétisme, Ruskin et Morris plaidaient pour le renouveau d'un artisanat de haute qualité, en mesure de libérer l'homme de la laideur et du machinisme productif, faisant appel à ses ressources inventives et à l'usage des techniques traditionnelles. Ainsi vont-ils ouvrir  des écoles et de véritables communautés d'artisans : le beau ne doit-il pas être présent partout et la simplicité prévaloir comme ce l'avait été à l'ère cistercienne ? Le mouvement ne sera pas sans influencer l'Art nouveau, l'Art déco, le Bauhaus, leur inspirant des formes pures et dépouillées. D'autre part, Ruskin, s'éloignant des voies progressistes et des canons à prétention scientifique, ne peut rester indifférent aux problèmes d'ordre financier et économique qu'il aborde sous l'angle du bon sens et de la morale. " Le système devient faux, anormal et destructeur - expliquait-il - quand le mauvais ouvrier peut offrir son travail à moitié prix et prendre ainsi la place du bon ouvrier, ou le forcer, par sa concurrence au rabais, à travailler pour une somme insuffisante."

Apprenant sa mort, Marcel Proust s'écriera : " Ruskin est mort, Nietzsche est fou, Tolstoï et Ibsen semblent au terme de leur carrière, l'Europe perd l'un après l'autre ses grands directeurs de conscience ! " - se désolant que le monde n'ait plus pour l'éclairer cet apôtre prophétique de l'art et de la beauté.

 

Il semblerait qu'aujourd'hui l'historien de l'art sorte enfin du purgatoire où il était confiné depuis plusieurs décades. En effet, l'édition française le re-découvre. "Les pierres de Venise " ont été de nouveau publiées chez Hermann en 2010 et " Les deux chemins " aux Presses du réel en 2011, alors même que les éditions "Le Pas de côté" nous proposent une traduction de ses "Quatre essais sur les principes d'économie politique" rassemblés sous le titre " Il n'y a de richesse que la vie ", nous rappelant à bon escient que John Ruskin ne fut pas seulement un critique et un théoricien de l'art, mais s'intéressa également à l'économie et que sa vision esthétique ne se séparait pas d'une conception de la cité et de la vie.

 

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Et pour consulter mon article sur Proust et Venise, cliquer sur son titre :

 

Proust et Venise

 

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans CULTURE
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commentaires

Alain 29/01/2013 15:38

Chère Armelle c'est un plaisir toujours renouvelé de lire vos articles et votre fidélité à Proust. J'en apprends à chaque lecture et reconnais mes grandes lacunes dans ce genre de littérature. Il
m'aurait fallu un professeur de français qui vous ressemble !

Missycornish 29/01/2013 10:43

Passionnant, je ne connaissais pas réellement l'histoire de ce peintre bien que j'ai déjà lu et entendu ce nom associé à l'oeuvre de Proust. D'ailleurs, je suis toujours sur A l'Ombre des jeunes
filles en fleur, je le lis dans le cadre d'une lecture commune, ce n'est pas facile (je vous montrerai un jour l'édition elle est magnifique, les pages sont roses et la couverture est une véritable
oeuvre d'art, je ne me lasse pas de la regarder).
Ruskin avait raison selon moi d'associer la spiritualité à l'art, je ne pense pas non plus que sans "croyance" on puisse trouver suffisemment d'imagination pour créer, je trouve le modernisme dénué
d'originalité et d'inspiration.
Avez-vous déjà lu le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durell, apparemment son oeuvre dans sa structue est fortement inspirée de la Recherche (pas étonnant d'ailleurs car L. Durell était un grand
admirateur de Proust). A bientôt

Tania 27/01/2013 08:08

Merci, Armelle. Je connais cette préface, reprise dans "Journées de lecture" de Proust (une anthologie), mais j'irai à la recherche de ces conférences de Ruskin.

armelle 26/01/2013 14:17

Personnellement je vous conseille "Sésame et les lys" avec la très belle préface de Proust sur "La lecture " aux éditions Rivages ( folio). "Les pierres de Venise" est plus ardu en 4 volumes
condensés en un seul mais qui s'adresse davantage à des spécialistes de l'architecture.

Voici ce que nous dit Marcel :

"Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré".

Je n'ai essayé, dans cette préface, que de réfléchir à mon tour sur le même sujet qu'avait traité Ruskin : l'utilité de la lecture.
Ruskin a donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame, la parole magique qui ouvre la porte de la caverne des voleurs étant l'allégorie de la lecture qui nous ouvre la porte de ces trésors
où est enfermée la plus précieuse sagesse des hommes : les livres.
Marcel Proust

Les deux conférences de John Ruskin (1819-1900), réunies sous le titre Sésame et les Lys, ont été publiées en 1865. La préface "Sur la lecture" et la traduction de Proust ont été publiées en 1906.

Tania 25/01/2013 14:51

C'est par Proust que j'ai appris le nom de John Ruskin, je l'ai retrouvé plus tard chez William Morris, mais je n'ai jamais rien lu de lui.
Je commencerais bien par "Sésame et les lys" traduit par Proust - ou vaut-il mieux commencer par "Les pierres de Venise", à votre avis ?

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