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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 08:01

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Au cours de mes pérégrinations littéraires africaines, j’ai rencontré ce texte de Mia Couto qui m’a fait sourire, rire parfois, mais qui m’a aussi désolé et attristé. Il ouvre une porte sur une nouvelle littérature, une littérature qui exprime toute la douleur et la misère de ces pays de l’Afrique de l’est sans jamais sombrer dans une quelconque sinistrose, voulant toujours croire en la possibilité d’une vie jouissive et exubérante.


 

L’accordeur des silences

Mia Couto (1955 - ….)


 

Une famille uniquement masculine, le père, ses deux garçons, un domestique et, épisodiquement, un oncle s’exile dans la forêt mozambicaine, dans un ancien camp militaire, Jesusalem (Jésus et alem, au-delà) comme le père l’a baptisé, où ils doivent construire un monde nouveau, vierge de tous les vices que l’ancien connaissait. « A Jesusalem, il n’y avait pas d’église, pas de croix. C’était dans mon silence que mon père érigeait sa cathédrale. C’était là qu’il attendait le retour de Dieu ». Le père perd un peu la tête, il ne se remet pas de la mort de sa femme, se comporte comme un véritable dictateur, décrète que le monde a disparu, qu’ils sont les seuls survivants de l’humanité, qu’il n’y a plus de passé. Il entraîne ses deux garçons dans cette réclusion pour fuir le monde, la guerre et ses malheurs et quitte la ville, croisant les gens qui fuient les campagnes ravagées par la guerre.


Le père ne sait pas aimer ses enfants qu’il emporte dans sa folie destructrice, les traitant sévèrement, comme un dictateur d’opérette. Le cadet des fils, le narrateur, apprend à lire sur des manuels militaires russes et à écrire sur les espaces vierges d’un jeu de cartes, en cachette du père qui ne veut pas que ses fils connaissent le passé, le monde extérieur, l’existence et la mort de leur mère. « Les Ventura n’avaient ni avant ni après. »


Il n’y a pas de femme au campement, la seule femelle est une ânesse qui satisfait les mâles besoins du père, jusqu’au jour où une femme blanche s’introduit dans le campement, dans cet univers d’hommes reclus, retirés du monde, recherchant le mari qui l’a abandonnée depuis longtemps déjà. Le huis clos est ainsi brisé, il y a un monde extérieur avec des femmes, des femmes dont le fils aîné a tellement envie et peut-être même besoin. L’exode n’a plus de sens, la famille regagne la société et les problèmes qu’elle y a abandonnés. « ….la laborieuse construction de Sylvestre Vitalicio volait en éclats. Finalement, il existait bien dehors un monde vivant et l’un de ses envoyés s’était installé au cœur de son royaume. »


Cette histoire un peu rocambolesque, à la limite du roman fantastique, fortement allégorique et symbolique est avant tout une ode à la beauté originelle d’un pays massacré par la folie des hommes, mais aussi une condamnation de la dictature et des pouvoirs autoritaires, un voyage initiatique vers un retour à une africanité mâtinée de saudade portugaise. Un texte qui traite de l’apparence des choses et des personnages (les faux noms par exemple) qui masquent une réalité que le père ne veut pas, ne peut pas assumer, cherchant à constituer un monde faux plus vraisemblable que le monde réel  inacceptable qu’il a vécu.


Ce roman entre la légende et le conte africain, entre témoignage et fiction fantastique, construit sur un échafaudage de paradoxes, d’oxymores, d’images, d’allégories, d’aphorismes, révèle une grande voix qui s’élève au sud-est de l’Afrique, une voix qui recrée une langue portugaise accommodée à la sauce mozambicaine, une langue poétique, riche, flamboyante pour un texte puissant, jouissif et novateur.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur les liens ci-dessous :

 

Liste des articles "Les coups de coeur de Denis "

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
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commentaires

"Denis.Billamboz 08/10/2013 21:55

Quel bonheur, Marcel, de lire ton commentaire, je partage totalement ta lecture, on ne peut pas tout dire dans un commentaire mais ce tu évoques, je l'ai aussi ressenti. Et nous sommes tous les
deux convaincus qu'une voix originale et puissante s'est élevé au sud-est de l'Afrique. Merci pour ce commentaire.

Marcel Lommier 08/10/2013 10:44

Un livre qui mérite le détour par son écriture et son combat contre toute forme de tyrannie, ici celle que le père exerce sur ses enfants qu'il maintient dans un état infantile.Car Mia Couto parle
à hauteur d'enfant. Il chuchote à l'écoute d'une conscience qui s'éveille, après onze ans de sommeil. "L'accordeur de silences", c'est Mwanito, doté d'un don exceptionnel : « Je suis né pour me
taire. Le silence est mon unique vocation. C'est mon père qui m'a expliqué : j'ai un don pour ne pas parler, un talent pour épurer les silences. J'écris bien silences au pluriel. Oui, car il n'est
pas de silence unique. Et chaque silence est une musique à l'état de gestation. » De l'endoctrinement carcéral prodigué par son géniteur, l'enfant va peu à peu scier les barreaux, grâce à son ouïe
tranchante. Sa transparence lui permet de s'immiscer partout, pour saisir la vérité de la nature, de la guerre, du colonialisme, de l'adultère, de la misogynie, de l'amour. Aux aguets, le petit
garçon capte la voix intérieure de chaque être. Remarquablement traduite par Elisabeth Monteiro Rodrigues, parfaitement accordée aux silences environnants, celle de Mia Couto est sèche comme le
cristal et vous pénètre profondément.

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