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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 08:26

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Ce roman est présenté comme un journal intime autobiographique débuté le 13 octobre 1952 et achevé le 19 août 1953. Mais comment reconnaître dans ce texte la fière « Jacinthe noire », étudiante rebelle dans une institution où elle était mal acceptée, où la jeune fille rêveuse et romantique qui déambulait dans la « Rue des Tambourins » à Tunis ?

 

 « L’amant imaginaire » n’est qu’une longue plainte, une jérémiade, un cri de souffrance, un avilissement insupportable devant un homme indigne d’elle, d’une femme mal mariée, encore assez jeune pour séduire un bel homme, d’une femme que les hommes qu’elle a rencontrés, n’ont pas su éveiller quand elle n’était encore qu’une jeune fille à la recherche de son identité sexuelle et des émois de la chair. Une jeune femme qui rêvait d’avoir été Constance Chatterley devant son vaillant garde forestier et qui devenait frigide devant son mari, résignée devant un amant qui lui préférait des amis de son sexe et inaccessible aux autres hommes et même aux femmes qu’elle a approchées timidement. C’est, selon l’éditeur, l’histoire de Taos Amrouche elle-même quand elle avait trente-cinq ans, qu’elle vivait platoniquement avec un peintre sans succès, épousé pour fuir la solitude, alors qu’elle était folle amoureuse d’un écrivain célèbre, âgé de vingt ans de plus qu’elle, mais plus attiré par les jeunes gens que par cette femme qui le suppliait de l’aimer, même pudiquement.

 

Ce livre, c’est presque une année du calvaire d’une femme éperdument amoureuse qui ne peut pas se séparer de son mari qui lui préfère une de ses amies, pour rejoindre un amant trop âgé pour s’engager avec une jeune femme et manifestant des penchants homosexuels. Déchirée entre ces deux hommes qu’elle ne peut pas quitter mais qui ne sont pas très attachés à elle, elle pleure, geint, se lamente, écrit, écrit des lettres émouvantes, des lettres pleurnichardes, des lettres de colère, de rébellion, de supplication, et même d’abaissement indigne.

 

Cette femme serait Taos Amrouche, la seule fille d’une fratrie kabyle émigrée à Tunis dans le but de vivre la religion chrétienne qu’elle a choisie et la culture française dont elle veut s’imprégner afin d’accéder à un bon niveau d’éducation et d’instruction. Enfant, elle n’était pas la préférée de la famille, elle n’était qu’une fille, Jean le frère, le grand poète ami de Camus, mobilisait l’attention des siens, et le jeune frère s’appropriait l’affection de la maisonnée. Adolescente, elle est restée longtemps pure et romantique, son premier amoureux n’a pas voulu la souiller et l’a laissée insatisfaite, d’autres garçons l’ont abandonnée, et elle a fini par se marier pour ne pas rester seule, loin du pays qu’elle avait quitté pour poursuivre ses études. Mariage sans amour, vie de bohême entre un peintre qui ne veut plus peindre, un amant qui ne veut qu’écrire et ne vivre que pour son œuvre, et, elle, occupée par son propre livre qu’elle n’arrive pas à terminer. Vie de frustration, de malheur et de misère qui s'étire au fil des nombreuses pages de ce gros ouvrage jusqu’à donner la nausée au lecteur qui ne peut que se révolter de voir cette femme jeune et belle  dépérir entre un mari qui ne l’aime plus, un amant qui ne l’aime pas assez et un frère félon.

 

Un grand moment de désespoir à partager avec elle, cette femme qui se sent rejetée par tous, ceux de sa terre natale qui ne veulent pas davantage de sa religion que de sa culture et ceux de son pays d’adoption qui n’ont pas su l’aimer. Un grand vide, une grande solitude dans laquelle elle s’évanouit, se disloque, s’évapore pour n’exister qu’à travers le cahier rouge où elle consigne son malheur et le seul bonheur qui lui reste, celui d’écrire à son amant, même s’il ne répond pas toujours à ses lettres qu’elle recopie dans ce cahier fétiche avec les rares missives de cet amant lointain, très lointain. Cette femme semble construire son malheur avec ses états d’âme, on pourrait croire qu’elle a besoin de souffrir pour vivre mais, en définitive, elle n’a pas été initiée au plaisir et au bonheur, elle est fragile, hypersensible, exaltée, elle a besoin d’être aimée et choyée, elle a besoin d’un amant qui lui enseigne la joute des corps pour lui faire connaître des plaisirs qui lui sont restés inconnus, même si elle s’adonne au plaisir solitaire dans cette vie vouée à la solitude.

« Curieuse nature que la mienne : où le commun des mortels éprouve un paroxysme, en amour, je n’éprouve, moi, qu’un bonheur calme. C’est que ma vie courante est faite de paroxysmes, quand celle des autres est faite surtout de monotonie. »

 

Des pages difficiles à accepter qui donnent envie de secouer cette femme qui semble se complaire dans son malheur, de balancer un grand coup de pied aux fesses de ces hommes qui n’ont pas su et ne savent pas, au moment où ces pages sont écrites, aimer cette femme comme elle le mérite et malgré cela un grand moment de bonheur, un grand moment de lecture, si Aména se lamente, Taos écrit son malheur merveilleusement, ses maîtres n’ont pas prêché en vain, Gide, Giono, Camus ont reconnu ce talent, ce bijou, ils l’ont poli et c’est d’abord ce que je conserverai de cette lecture.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter les listes de mes précédents articles, cliquer sur les liens ci-dessous :

 

Liste des articles "Les coups de coeur de Denis "

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 



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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
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commentaires

denis billamboz 06/07/2014 12:55

Courage Abdelmadjid, l'histoire lui donnera raison un jour, on finira bien par reconnaître son immense talent.

abdelmadjid adour 06/07/2014 11:07

Cette femme, son parcours, sa façon de voir le monde, nous,Kabyles, nous ne la renierons jamais malgré les tentatives politiciennes de l'éclipser : elle fait partie de nous mêmes, elle est dans nos
coeurs.

denis billamboz 12/06/2014 15:02

J'aime beaucoup cette femme qui écrit fort bien, elle était kabyle, francophone et chrétienne et sa famille a dû s'exiler en Tunisie pour fuir l'hostilité des Arabes. Aujourd'hui encore elle n'est
pas très bien vue dans son pays, ses oeuvres y sont marginalisées.
Je conseillerais à Agnès de lire d'abord "Rue des Tambourins" et "Jacinthe noire" pour bien comprendre cette femme remarquable qui a aussi chanté les vieilles chansons du folklore kabyle pour
remettre celui-ci en valeur.
Amitiés à vous !

Pascal 12/06/2014 13:41

Salut Denis,

Je vois que tu défends les femmes et tu as bien raison. je ne sais si Agnès connait ce livre. Je vais lui en parler et imprime ton article car cela va lui plaire. Te voilà parti en guerre contre
les machos. Bravo, je te suis.

denis billamboz 12/06/2014 11:05

Comme vous, j'ai eu très envie lors de ma lecture de prendre cette femme par la peau du dos et de la secouer, elle était totalement paralysée, fondue, anéantie par l'amour qu'elle portait à Giono,
c'est l'amant imaginaire du texte, qui était plus attiré par les jeunes gens que par une fille beaucoup plus jeune que lui. Il n'a pas été très sympa, il a joué un peu trop avec elle, comme un chat
avec une souris. Et l'autre personnage odieux, c'est son frère Jean, le grand poète ami de Camus.

Le texte qu'Armmelle a copié rapporte parfaitement la situation dans laquelle vivait Taos quand elle a écrit ce livre en forme de thérapie.

Coucou les filles et merci Armelle pour ce texte très explicite.

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