Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 07:27

lyonel_belle_amour_2.jpg

 

 

Vous savez certainement depuis plusieurs années désormais que j’ai un petit faible pour la littérature caribéenne et notamment la littérature haïtienne : tant de talent au milieu de tant de misère. Cette fois, j’ai sombré sous le charme de Lyonel Trouillot et de ce texte qui est un véritable coup de cœur.

 

 

La belle amour humaine

Lyonel Trouillot (1956 - ….)

 

 

Anaïse vient à Haïti chercher les traces de son père qu’elle a à peine connu, elle entreprend un  long  voyage vers le petit village côtier où il vivait avant le grand incendie que le chauffeur de son taxi raconte, il raconte comment ce jour-là la pêche a été bonne, comment les hommes ont bu et chanté et comment les femmes les ont embrassés sans se rendre compte que les deux maisons jumelles brûlaient. Dans ces deux solides maisons vivaient une brute noire, un ancien colonel sanguinaire, et un vieux mulâtre escroc, arnaqueur, usurier impitoyable. Deux êtres malfaisants que le sort avait réunis pour le malheur de ceux qui les rencontraient ou presque, deux êtres qui conjuguaient à merveille leurs vices et leur violence pour construire leur fortune. « Rien, mis à part la cruauté, ne pouvait justifier l’amitié qui lia jusque dans la mort le colonel… et l’homme d’affaires… ». Le mulâtre, l’homme d’affaires, était le grand-père d’Anaïse, le père de celui qu’elle recherche et qui a disparu après le grand incendie sans laisser la moindre trace.

La route est longue entre la capitale et Anse-à-Fôleur, le village du grand-père, et le chauffeur raconte, raconte ce qu’il sait mais surtout ce qu’il ne sait pas, ce qu’il ne veut pas dire, ce qu’il ne peut pas dire car raconter ce qui a été ne sert à rien, ce qui compte c’est aujourd’hui et peut-être demain s’il existe pour ces gens de misère qui vivent selon le temps haïtien, le temps présent, l’immédiateté ; le passé est révolu il n’a pas de futur à nourrir, l’avenir est trop aléatoire. La justice en ce pays n’a pas de sens, quelle forme peut-elle prendre pour avoir une signification pour la jeune fille ?

Ce texte est une image grandeur nature d’Haïti à notre époque avec ces deux vieux qui représentent la corruption sans vergogne, la violence cynique et toute la théorie des malheurs et misères qui accablent cette demi-île damnée depuis qu’elle a conquis son indépendance ;  et avec cette cohorte de miséreux qui vivent au jour le jour en attendant la prochaine catastrophe ou la prochaine machination funeste fomentée par le pouvoir souvent très autoritaire. « La mort demeure pour le vivant la plus banale des occurrences, la seule qui soit inévitable. La mort ne nous appartient pas, puisqu’elle nous précède ». Mais les gueux ont leurs secrets, leurs traditions, leur façon de transmettre leur culture dans les chants et les danses qu’eux seuls comprennent. Et Anaïse trouvera peut-être la clé de son avenir dans ses rites…

Et moi, je garderai de cette lecture l’extraordinaire exubérance de Lyonel Trouillot qui me rappelle la truculence de René Depestre, cette façon de mettre du soleil, de la musique, de la joie, du rythme dans les mots pour que les histoires paraissent moins cruelles, moins douloureuses, que la vie semble plus joyeuse sous le soleil des Caraïbes. Je crois l’avoir déjà écrit, avec eux la misère paraît moins pénible au soleil. Cette misère que les touristes croient comprendre et que les associations humanitaires essaient de vaincre sous le regard ironique de l’auteur qui sait, lui, depuis toujours faire la part de la fatalité et de la révolte. «Si tu vas là-bas, il te faudra trouver quelque chose à leur donner. Ce n’est pas dans leur habitude de demander, mais qui c’est qui n’aime pas recevoir ! ». Miséreux éternellement mais dignes toujours !

« On dirait que tout, ici, … renvoie à la question : Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ? A quel piège suis-je venue me livrer comme la plus naïve des voyageuses ? »

 

Denis BILLAMBOZ


 

Pour consulter les listes de mes articles précédents, clioquer sur les liens ci-dessous :

 

Liste des articles "Les coups de coeur de Denis "

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 


 

 


 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
commenter cet article

commentaires

denis billamboz 01/07/2014 13:12

Superbe commentaire Armelle !

armelle 24/06/2014 14:12

Voici un entretien, certes long mais passionnant, que Trouillot a eu avec un journaliste et qui complète parfaitement ton article. Aussi je ne peux renoncer à le faire figurer en entier :

Vous aviez évoqué, lors d’un entretien, 
le rôle des écrivains et des intellectuels dans le processus de résistance 
et de reconstruction culturelle et politique. Où en est-on aujourd’hui ?

Lyonel Trouillot. Je vais partir d’un exemple qui, je pense, montre bien comment s’entrelacent culture, au sens populaire et savant, et politique. Avec quelques amis, nous avons créé une revue,
dont le titre est Démembré. Dans la culture vaudoue, il y a des lieux où habitent plusieurs familles. Ce peut être un arbre, une pièce vide, un puits, un objet, c’est un lieu où est présente, et
absente, une entité originelle. Ce sont des « démembrés ». La revue que nous avons créée est ainsi une revue de littérature de critique et de théorie sociale. Et ça marche.

Ça s’applique à la vie d’Haïti aujourd’hui ?

Lyonel Trouillot. Ça s’applique plus généralement aux rapports du réel et du langage. ­Évidemment, en Haïti, aujourd’hui, la manière dont les questions se formulent est importante. Aujourd’hui, la
manière de dire la situation se fait en termes d’assistanat et plus encore d’occupation étrangère. La population exige le départ de la Minustah (1). C’est une résolution que le Sénat vient de
prendre.

Pourquoi cette hostilité ?

Lyonel Trouillot. C’est une force armée, qui ­regroupe quand même près de 13 000 soldats et policiers, qui a été impliquée dans des incidents avec des habitants de quartiers populaires comme Cité
Soleil. Et le seul résultat tangible de sa présence depuis le séisme est le choléra, importé par des troupes népalaises, qui a causé officiellement plus de 7 000 morts. Et quelques rapports
d’experts non suivis d’effet. L’exécutif se dit prêt à attaquer l’ONU au civil, mais reste impuissant sur tout le reste. Le bilan de tout cela est une montée du populisme, un retour du phénomène
des Lavalas (2).

Y a-t-il une alternative ?

Lyonel Trouillot. Il y a un parti, l’Acao, qui a repris le nom d’un leader paysan du XIXe siècle, très radical, qui a échoué, ce qui était prévisible, mais qui était un vrai mouvement
révolutionnaire. Le problème, c’est que ce sont des gens d’un mérite et d’une honnêteté incontestables, mais c’est un parti de « notables radicaux ». Comme on dit en Haïti, ce sont des gens « qui
ont fini de vendre et fini d’acheter ». Ils n’ont rien à perdre et rien à gagner. C’est un atout, mais ça ne facilite pas une dynamique de mobilisation. Un des fondateurs de ce parti, Jean Enold
­Buteau, est un socialiste très à gauche pour ne pas dire communiste. On peut dire communiste, en fait. C’est le médecin de l’ambassade des États-Unis, d’ailleurs. Il leur dit : soit je suis un
espion, soit je suis un bon médecin. Il doit être un sacré bon médecin ! Il est très connu et très estimé. Le recteur de l’université d’État est membre de ce parti. C’est vraiment une des forces
intéressantes.

Et sur le plan culturel ?

Lyonel Trouillot. Il y a un nombre étonnant de petites associations, de clubs, un renouvellement de la poésie incroyable. Tous les ans, il y a une foire du livre. J’ai pu voir au moins une
vingtaine de très bons textes, en français et en créole. Il y a un livre, Écrits pour conjurer la honte, qui est un formidable exemple de cette vitalité. Quand la littérature se porte bien, c’est
bon signe pour les revendications sociales.

C’est une généralité ?

Lyonel Trouillot. C’est difficile à démontrer dans tous les cas, mais ce n’est pas une boutade. Dans le cas d’Haïti, c’est un constat. Après le séisme, on a pu constater à la fois un regain de la
culture, de la littérature, de la poésie, et une reprise de conscience revendicative évidents. Et ce n’est pas sans lien.

Comment peut-on caractériser cette poésie ?

Lyonel Trouillot. C’est une poésie très ancrée dans la réalité. On pourrait citer quelques auteurs, un jeune homme, Inéma Jeudy, une jeune fille qu’il faut protéger comme un ­patrimoine ­national,
et qui a un nom qu’on croirait inventé : ­Kermonde Lovely Fifi. Ce ne sont pas des gens qui sont issus, comme tous les écrivains jusqu’à ma ­génération, des classes moyennes favorisées, mais des
classes moyennes défavorisées, voire de couches plus pauvres. Et ils ont un autre vécu. Y compris pour le créole. En Haïti, le créole n’a pas la même histoire qu’en Martinique ou en ­Guadeloupe. Le
pays est indépendant depuis deux siècles, et le créole écrit, « littéraire », n’est pas un créole coupé de celui qui se parle partout. Nombre d’écrivains, de poètes, écrivent dans les deux langues
sans se poser de questions.

Est-ce que ça se formule ?

Lyonel Trouillot. Ce qui se formule est qu’il faut en finir avec les formes d’exclusion et de préjugés sociaux. Par exemple, la question de couleur, dont on ne parlait plus, commence à refaire
surface. J’ai participé à un livre collectif sur la question de la couleur, qui a été très bien accueilli, je suis invité dans les écoles à parler de la couleur, des articles dans les journaux sont
publiés, de plus en plus de gens disent, ouvertement, aujourd’hui : « Ce n’est pas normal, la bourgeoisie haïtienne est blanche, le prolétariat haïtien est noir. » On sent une lucidité, une
­volonté de plus en plus claire d’aborder tous les problèmes, y compris ceux qui étaient l’objet d’un tabou, à droite comme à gauche. Pour les uns, après l’indépendance, n’existait qu’une nation,
sans distinction. Pour les autres, seules les distinctions de classes comptaient. C’est plus compliqué que ça, on s’en rend compte dès qu’on veut penser concrètement la société haïtienne.

Et en dehors de cette question ?

Lyonel Trouillot. Il n’y a pas que ça. Il y a des points positifs dans le discours public ­aujourd’hui. On revient à la question de la situation économique et sociale du pays, de la production
agricole, à la nécessité de l’aborder à partir de la place et du rôle de la paysannerie. On soulève aussi la question d’une culture nationale, du respect dû à la culture populaire comme noyau de
repère d’identité sans que cela soit synonyme d’enfermement. Parce qu’il y a également une montée de réflexions sur la situation internationale.

Avec une dimension régionale ?

Lyonel Trouillot. Les intellectuels et les politiques regardent de plus en plus ce qu’il se passe en Amérique latine. Avant, c’était assez rare. ­Aujourd’hui, on commente fréquemment ce qu’il se
passe au Venezuela, en Argentine, au Brésil ou à Cuba. L’idée de renforcer les liens d’Haïti avec l’Amérique latine, et entre la ­Caraïbe dans son ensemble et l’Amérique latine fait réellement son
chemin. Et elle est même évoquée par ceux qui sont actuellement au pouvoir ici. Il y a quinze ans, on ne posait pas du tout les problèmes de cette façon. Actuellement, il y a un changement complet
de repères en matière de relations internationales. L’Amérique latine apparaît comme le contrepoint nécessaire à l’influence des États-Unis et de l’Europe.

L’Europe est associée aux États-Unis ?

Lyonel Trouillot. Absolument. Il y a quelques ­années, c’était elle qui pouvait apparaître comme jouant le rôle de contrepoids, de facteur d’équilibre. Aujourd’hui, elle est vue comme dans le camp
des États-Unis, en tout cas à la remorque de la politique américaine. À juste titre, car les exemples sont innombrables, que ce soit à l’ONU ou ailleurs. Les Haïtiens, les habitants des pays de la
Caraïbe ou plus généralement des « pays du Sud » ne se font plus aucune illusion sur l’Europe, sur les grandes questions internationales, que ce soit en ­matière d’économie, de commerce, de
culture, d’environnement ou de sécurité.

Comment est-ce lié à la situation en Haïti ?

Lyonel Trouillot. Le représentant de l’Union européenne et l’ambassadeur des États-Unis ont un énorme pouvoir de décision sur ce qui se fait en Haïti. Ce sont eux qui disent s’il y aura des
élections ou s’il n’y en aura pas. Et peu importent les souhaits du peuple haïtien. Ce sont eux qui les valident, dans les faits, qui décident que, fraude ou pas fraude, quel que soit le taux de
participation, le résultat est acceptable. L’Europe bénéficie beaucoup de cette occupation. Elle n’est pas très impliquée dans la Minustah, mais elle a un grand pouvoir ­économique. Ce sont de
grands bailleurs de fonds, et cela leur donne du pouvoir. Ils sont aussi grossiers et arrogants que les États-Unis. On publie régulièrement des lettres ouvertes adressées au représentant de l’Union
européenne, à l’ambassadeur de France.

Est-ce que ces questions amènent 
à une synthèse ?

Lyonel Trouillot. Sur l’impérialisme, c’est assez radical. Les gens sont tous d’accord. Il faut des formes de déconnexion, il faut des formes de résistance. Concrètement, en quoi cela peut-il
consister ? Il y a les propositions des altermondialistes, du parti Acao, qui sont un peu différentes, mais toutes disent « l’avenir est dans la déconnexion ». Ils ont tellement failli avec
l’assistance, après le tremblement de terre, qu’ils ont fait l’unanimité contre eux : les États-Unis, l’Europe, le

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche