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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 08:56

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En septembre 2013, je vous ai présenté le livre d’Oriane Jeancourt-Galignani, « Mourir est un art, comme tout le reste », qui évoque d’une manière romancée le suicide de Sylvia Plath, la grande poétesse américaine. Aujourd’hui, je vous propose « La cloche de détresse », le livre de Sylvia Plath elle-même dans lequel elle raconte la déprime d’une fille qui est en grande partie la sienne même si elle a rajouté certaines choses à son histoire. Deux livres qui pourraient se joindre bout à bout pour constituer une biographie très crédible de Sylvia Plath.

 

 

La cloche de détresse

Sylvia Plath (1932 – 1963)

 

 

« C’était un été étrange et étouffant. L’été où ils ont électrocuté les Rosenberg », Esther Greenwood, l’auteure elle-même, une jeune fille de dix-neuf ans, débarque à New-York après avoir gagné, avec quelques autres lauréates, un concours de poésie organisé par un magazine de mode. Elle découvre alors la grande ville, les idoles, les élites, les étudiants des écoles prestigieuses, la vie facile, les soirées mondaines, les frivolités et entrevoit même la possibilité de faire carrière dans une compagnie en vogue. Parallèlement, elle se souvient de son enfance qui a basculé quand son père est décédé, de son adolescence, de ses premiers amours, de ses premières désillusions et de ses premiers échecs.


Cette fille, qui semble comme l’auteure avoir toutes les capacités et tout le talent nécessaire pour entrevoir une belle carrière et espérer un beau mariage, sombre brusquement dans la déprime et commence un long chemin de croix d’asile psychiatrique en maison de soins plus sordides les uns que les autres. L’idée de la mort l’obsède, elle se sent inutile - « Je me sentais comme un cheval de course dans un monde dépourvu d’hippodromes » -, incapable, rejetée, elle ne trouve pas sa place sur terre. L’idée du suicide germe dans son esprit un jour où elle fait du ski sur une pente trop dangereuse pour elle, « l’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur », alors progressivement elle l’envisage, le prépare, le tente, l’élude au dernier moment mais finit tout de même par organiser une vraie tentative qui échoue de peu. Son récit s’arrête là, au moment où elle sort de l’hôpital après le long chemin qu’elle a accompli pour guérir de sa déprime et de son désir de mort. Là où Oriane Jeancourt Galignani a repris le récit dans « La mort est un art, comme tout le reste » pour raconter, de manière, certes un peu romancée, la longue désescalade qui a conduit Sylvia vers une ultime et fatale tentative de suicide.


Ainsi, dans « La cloche de détresse », Sylvia Plath narre-t-elle la grande crise suicidaire qu’elle a traversée lorsqu'elle avait à peine plus de vingt ans, en 1953. Elle précise bien que ce texte n’est pas une biographie fidèle, ce n’est que le roman qu’elle voulait écrire depuis longtemps et qu’elle n’arrivait pas à coucher sur le papier. « Ce que j’ai fait c’est ramasser ensemble des événements de ma propre vie, ajouter de la fiction pour donner de la couleur… cela donne une vraie soupe, mais je pense que cela indiquera combien une personne solitaire peut souffrir quand elle fait une dépression nerveuse ». Ce livre publié en 1963 connait un beau lancement qui lui assure un joli succès, et c’est à ce moment que Sylvia met définitivement fin à sa vie à la grande surprise de ceux qui l’entourent et à l’incompréhension de tous. Elle n’avait pas trouvé la place qu’elle cherchait à vingt ans, sa vie n’était qu’une suite d’échecs, son mari l’étouffait, elle menait une vie difficile, démunie de tout.


La vie de Sylvia est construite autour de deux objectifs qu’elle ne parvient pas à concilier, ni même à réussir individuellement ; d’une part, elle n’accepte pas d’exercer les métiers indignes d’elle qui lui sont accessibles mais refusent d’entreprendre les études nécessaires pour accéder aux professions qui lui sembleraient supportables et correspondre à son talent. D’autre part, elle ne se considèrera pas comme une femme tant qu’elle restera vierge, elle cherche donc l’homme qui la fera femme en étant aussi un mari acceptable, respectueux de sa carrière et de ses ambitions. Un ensemble de contraintes qui compromet sérieusement son avenir et complique la perception de sa vie. « Si c’est être névrosée que de vouloir au même moment deux choses qui s’excluent mutuellement alors je suis névrosée jusqu’à l’os. Je naviguerai toute ma vie entre deux choses qui s’excluent mutuellement». Sa névrose est certainement dans ces contradictions et son incapacité à se donner les moyens de ses aspirations et ambitions.


Ce livre est le récit d’une tentative de suicide perpétrée en 1953 et du cheminement qui a conduit l’héroïne, et certainement l’auteure, à cette douloureuse extrémité, ce n’est surtout pas le récit du suicide de Sylvia Plath qui est survenu en 1963, mais on ne peut  pas ignorer ce texte si l’on veut comprendre l’acte fatal commis par la poétesse. Entre 1953 et 1963 d’autres événements affecteront sa vie et contribueront certainement aussi à son suicide, notamment son mariage peu heureux avec un écrivain célèbre à l’époque qui ne lui permettait pas de valoriser son talent pour ne pas faire de l’ombre au sien. Déjà, en 1953, elle manifestait des penchants féministes, au moins une volonté de voir les femmes s’assumer par elles-mêmes, réussir par leur propre talent, mener une vie aussi libre que celle des hommes : « Je n’acceptais pas l’idée que la femme soit obligée de rester chaste alors que l’homme  lui peut mener un double vie, l’une restant pure, l’autre pas ». La suite est à lire sous la plume d’Oriane Jeancourt Galignani, il est bien difficile de dissocier les deux textes pour comprendre la vie et surtout la mort de Sylvia. On peut même penser que la publication de « La cloche de détresse » n’est pas pour rien dans sa décision finale.


L’héroïne, comme l’auteure, ne s’est pas cantonnée dans une vie passive, elle ne s’est pas contentée de constater ses contradictions et d’évaluer ses envies, elle s’est souvent remise en question, a pris des décisions, s’est bottée les fesses, « Tu n’arriveras jamais à rien comme ça ! » Elle le savait, elle se le répétait mais elle ne pouvait pas soulever la cloche qui l’enfermait dans son piège. Comme souvent les personnes atteintes de maladie neurologique, l’héroïne a une perception exacerbée et très perspicace de l’existence et de tous les détails qui peuvent être interprétés pour donner des indications sur les intentions de ceux qui jouent un rôle dans leur existence. Elle sait ce qui l’attend mais ne peut pas l’empêcher : « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vidé et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve ».


Et, hélas, on peut considérer cette phrase prémonitoire comme une belle preuve de cette lucidité et l’apposer en conclusion : « Cela me semblait une vie triste gâchée pour une jeune fille qui avait quinze ans de sa vie ramassé des prix d’excellence ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter les listes de mes précédents articles, cliquer sur les liens ci-dessous :

 

Liste des articles "Les coups de coeur de Denis "

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
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commentaires

denis billamboz 24/12/2014 12:58

Je relis ce poème encore une fois et je ne peux m'empêcher d'y lire le destin de Sylvia surtout dans les trois derniers vers. Ce désir d'absolu, de désincarnation pour atteindre l'extase céleste...

denis billamboz 24/12/2014 12:52

Merci Armelle de ce joli poème.

Pourrais-tu réparer une petite faute de frappe mal venue que j'ai commise : Sylvia Plath est décédée en 1963 et non en 1953 comme indiqué dans mon titre.

Merci d'avance et bon réveillon.

armelle 24/12/2014 11:42

Voici, Denis, pour nos visiteurs un poème de Sylvia Plath extrait de "Arbres d'hiver - La traversée". Il semble bien que la vie fut pour cette jeune poétesse une traversée de l'hiver :

"Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.
Si je suis en vie maintenant, j'étais alors morte,
Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m'inquiète,
Et je restais là sans bouger selon mon habitude.
Tu ne m'as pas simplement un peu poussée du pied, non-
Ni même laissée régler mon petit oeil nu
A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,
De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

Ce n'était pas çà. Je dormais, disons : un serpent
Masqué parmi les roches noires telle une roche noire
Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l'hiver -
Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir
A ce million de joues parfaitement ciselées
Qui se posaient à tout moment afin d'attendrir
Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,
Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
Mais je n'étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.
Chaque tête morte avait une visière de glace.

Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.
La première chose que j'ai vue n'était que de l'air
Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,
Limpides comme des esprits. Il y avait alentour
Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.
Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.
Je brillais, recouverte d'écailles de mica,
Me déroulais pour me déverser tel un fluide
Parmi les pattes d'oiseaux et les tiges des plantes.
Je ne m’y suis pas trompée. Je t'ai reconnu aussitôt.

L'arbre et la pierre scintillaient, ils n'avaient plus d'ombres.
Je me suis déployée, étincelante comme du verre.
J'ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :
Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.
De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.
Maintenant je ressemble à une sorte de dieu
Je flotte à travers l'air, mon âme pour vêtement,
Aussi pure qu'un pain de glace. C'est un don."

Très beau, en effet.

denis billamboz 23/12/2014 21:30

Je posterai dans les semaines à venir sur le blog "Les Belles phrases" cette chronique avec, en parallèle, celle concernant le livre d'Oriane Jeancourt Galignani racontant le suicide de Sylvia
Plath car le livre ci-dessus ne parle que la dépression que Sylvia a connu à vingt ans. Elle n'est pas morte en 1953 mais en 1963, j'ai fait une erreur de frappe. Armelle tu voudras bien m'excuser
et corriger ma gaffe.
Sylvia s'est suicidée quand son livre est paru, dix ans après sa grande déprime. C'est très troublant de lire son livre qui ne se termine pas dramatiquement et de savoir qu'elle s'est suicidée peu
après avoir publié ce livre.

Sandrine L. 23/12/2014 15:10

La dépression chronique est très complexe et laisse à l'observateur un sentiment d'impuissance très douloureux. Tout y est irrationnel, contradictoire et incompréhensible. Ce livre a l'air puissant
et juste.

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