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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 08:51

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CHAPITRE 2

 

Aux Mesliers, manoir isolé au milieu des vignes, où elle passe quelques jours, on avait descellé quatre carreaux de grès sous le lit qu’elle occupait afin de lui permettre de fuir par une trappe improvisée en cas de danger. C’est là que va se décider le sort de l’insurrection, le destin de la duchesse, en même temps que celui des Bourbons. Elle couchait sur un lit de planches mal équarries avec pour décor deux chaises et une table de bois blanc. C’est pourtant dans ce décor austère qu’elle va recevoir Berryer, le brillant avocat de l’époque qui avait été délégué auprès d’elle par le comité royaliste de Paris. Ce dernier comptait parmi ses membres les plus éminents Hyde de Neuville, le duc de Fitz-James et Chateaubriand. Tous estimaient que le soulèvement de l’ouest était voué à l’échec et risquait de nuire à la cause légitimiste. Ils préféraient une voie plus pacifique, celle de la tribune et de la presse. L’entretien avec Berryer dura la nuit entière. La duchesse épuisée ne lâchait pas prise sous le flot d’éloquence qui la priait de renoncer à son projet. « Ne m’avez-vous pas écrit vous-même à Massa » - lui dit-elle d’une voix douce mais où pointait l’ironie, « que si je ne me hâtais pas d’arriver en France, le soulèvement aurait lieu sans moi ? » Elle ne fit grâce à son interlocuteur d’aucun argument, lui rappela les erreurs de Charles X qui avait gagné l’île d’Yeu au lieu de rejoindre la Vendée et s’était refusé à combattre à Rambouillet quand il disposait encore des moyens de mâter la rébellion des parisiens. Quand Berryer la quitta au petit jour, la duchesse avait accepté sa proposition de s’éloigner de la Vendée mais sans s’engager de façon formelle. En route vers le château de la Grange, en compagnie de Charrette ( le fils de celui des combats de Vendée ), Berryer, ému par tant de courage, confia à celui-ci : «  Il y a dans la tête et le cœur de cette princesse de quoi faire vingt rois. »


Le lendemain, Marie-Caroline fit savoir qu’elle avait changé d’avis : elle ne renonçait pas. Cependant les difficultés s’étaient accumulées. Une lettre des chefs de l’Etat-Major de l’insurrection les lui énumérait sans complaisance, d’autant que la mauvaise disposition des esprits, depuis la tentative échouée dans le midi, ne les incitait pas à l’euphorie. C’est pourquoi, sans consulter la duchesse, le maréchal Bourmont décida-t-il de différer la prise d’armes, fixée au 24 mai, pour la porter au 4 juin. La malchance voulut que ce contre-ordre, qui ne parvint pas à temps en Bretagne, en Poitou et dans le Maine, eut pour conséquence de nombreuses arrestations et défections.

Le 27 mai, les événements prirent soudain une tournure dramatique. Ce jour-là, le général républicain Dermoncourt s’emparait de la correspondance de Madame et du plan des opérations. La traque se changeait en guérilla. C’est bien en vain que Chateaubriand lui adressait une ultime dépêche :

« Non seulement la guerre civile est une chose funeste et déplorable mais, de plus, elle est en ce moment impossible ; elle ferait couler inutilement le sang français, elle amènerait des prescriptions sans résultat, elle éloignerait de la cause royale tous ceux qui sembleraient disposé à s’en rapprocher. »


La duchesse savait aussi bien que lui que son combat n’était plus qu’un baroud d’honneur. Le 3 juin, le tocsin sonnait dans les villages de la Vendée pour la formation des armées, sans soulever, comme jadis, l’écluse de la grande marée. Désorientés par les ordres et les contre-ordres, les Vendéens ne jaillirent pas des entrailles de la terre, des breuils, des landes et des guérets, parce que le souvenir de la guerre perdue était encore trop vif. Bien que quelques centaines d'hommes aient répondu à l’appel des Charrette, des Goulaine, des la Roberie et de Louis de Cornulier, le nombre était insuffisant pour faire face victorieusement à l’adversaire. C’est au Chêne, près de Vieillevigne, que l’on vit pour une ultime fois dans les mains du comte d’Hanache, chef de la garde d’honneur de la princesse, qui venait d’être abattu, le drapeau fleurdelysé. C’en était fait des géants de la Vendée, d’Anjou et de Bretagne salués par Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. Il ne restait plus à Charrette qu’à licencier sa troupe et à rejoindre Madame au château de la Brosse afin de lui faire quitter la Vendée au plus vite.


La duchesse venait de vivre trois semaines épuisantes sans se plaindre jamais. Fuyant la nuit dans un bocage hérissé de haies, de murets de pierre, traversé de mille chemins creux et de tourbières où les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret, les roues de voitures jusqu’aux essieux, en ce printemps mauvais qui l’exposait à ses pluies diluviennes, elle était à bout de force. A Charrette, qui tentait de la convaincre de renoncer, elle répondait : « J’irai à Nantes. J’irai seule avec Eulalie de Kersabiec ».Cette solution, qui semblait folle au premier abord, révélait une habileté et un sens politique aigu de la part d’une femme de 35 ans. Nantes, peuplée de bourgeois cossus, avait nettement marqué son hostilité à l’égard des Bourbons. La duchesse pensait donc que sa présence, dans une ville aussi peu légitimisme, apparaîtrait improbable et ne serait pas soupçonnée. Quand la nuit fut venue, comme à l’habitude, la petite troupe se remit en marche et gagna le Tréjet à l’embouchure de l’Ognon, dans le lac de Grand-Lieu. C’était une nuit calme, embaumée par la lourde odeur des foins. Nous étions le 8 juin. On entendait à peine les pas des furtifs étouffés par la mousse. Au bout d’un moment, les compagnons des deux femmes les quittèrent et elles restèrent seules à dormir blotties sous les arbres. A l’aurore, elles repartirent, bientôt rejointes par deux paysannes. C’était jour du maigre à Nantes. Madame avait revêtu un cotillon de milaine, un devantiau, une coiffe de buran à bardes et un corbillon. L’instant critique fut le passage du Pont Pirmil. Madame s’avança. Un commis de l’octroi lui demanda si, dans son panier, elle n’avait pas quelque article de contrebande. Nenni ! répondit-elle, tout en riant. Et elle passa en compagnie d’Eulalie et des deux paysannes. Huit heures sonnaient à l’horloge du Bouffai, lorsque la fugitive traversa la place. Une foule s’était attroupée auprès d’une muraille, déchiffrant une affiche où était inscrit en épaisses lettres : état de siège. Plus bas, on lisait le signalement de la princesse, en même temps que la promesse d’une récompense à celui qui la livrerait. C’est ainsi qu’agissait Louis-Philippe à l’encontre de la mère de son neveu dont il venait d’usurper le trône. Il est vrai que son père avait fait mieux encore, en signant l’arrêt de mort de Louis XVI, son propre cousin.


Lorsque les deux femmes franchirent le seuil de la maison des Kersabiec, elles poussèrent un soupir de soulagement. C’est vrai qu’elles avaient eu peur. Marie-Caroline savait qu’elle avait été reconnue à deux reprises par un jeune capitaine et par une femme du peuple, mais ni l’un, ni l’autre ne l’avaient trahie, pas plus que ne le fit une centaine de fidèles qui l'avait soutenue, accompagnée, avec une noblesse de sentiment qui leur faisait dire : « Il faut croire que la trahison est un crime bien odieux pour qu’on le paie si cher ! » Parmi eux était un certain Charles Godard, l’arrière grand-oncle de ma belle-mère, dont la légende familiale veut qu’il servît de guide lors de la fameuse nuit du 3 juin où, accompagnée de Charrette, de la Roberie et de Rézé, la jeune duchesse quitta Moulin Etienne pour le château de la Brosse. Après avoir traversé sur un bachot la rivière de la Boulogne et en attendant que les guides s’assurent que la route était tranquille, Marie-Caroline s’était allongée sur la mousse et sommeillait un instant. La lune éclairait cette scène emplie de mélancolie, tandis que ses fidèles et amis la contemplaient d’un regard respectueux. Devinaient-ils que cet endormissement préfigurait le sommeil éternel des Bourbons ? Son courage et son ardeur avaient inspiré de l’admiration à ceux même qui l’avaient combattue. Ainsi Dermoncourt, qui avait subtilisé son courrier caché dans trois bouteilles à la Chaslière, n’hésita pas à rédiger cet hommage inattendu :


« C’était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l’accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de Reine-Mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux avec des escortes de gardes du corps brillants d’or et d’argent ; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédé de coureurs secouant des flambeaux ; qui remplissait la salle avec sa seule personne et qui, de retour au château, regagnait sa chambre, splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne brisât ses pieds d’enfant. Aujourd’hui cette même femme, couverte encore de la poudre des combats, entourée de dangers, proscrite, n’ayant pour escorte et pour courtisans qu’une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d’une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et sur les cailloux tranchants de la route … »

 

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