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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 08:15

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Pour lire le chapitre précédent, cliquer   ICI


 

      CHAPITRE 3

 

La duchesse allait passer cinq longs mois recluse au N° 3 de la rue Haute du Château, mois qu’elle vécut d’autant plus difficilement que sa nature la portait à l’action et que le sort réservé à quelques-uns de ses meilleurs amis lui déchirait le cœur. C’est le 7 novembre à 18 heures, alors qu’elle se préparait à dîner, qu’une troupe de soldats envahit le rez-de-chaussée de la maison, précédée par les commissaires de police de Nantes et de Paris. Trahie par Simon Deutz, dont elle avait fait connaissance à Naples et qui lui avait été recommandé par le maréchal de Bourmont avec la bénédiction du pape, ce juif, né à Coblence, apparemment tout dévoué à sa cause, la livrait ainsi au ministre Thiers pour la rondelette somme de 500.000frs en billets, que le secrétaire général du ministère de l’intérieur lui remettra au bout d’une pincette. Cela ne l’empêchera pas, quelques années après ce forfait, de mourir dans la misère. Sa descendance demandera à changer de nom.


Enfermée à la prison de Nantes, la duchesse allait être bientôt transférée dans la citadelle de Blaye, en Gironde, où elle passera les huit mois les plus douloureux de son existence. Son incarcération produisit en France une émotion considérable. Victor Hugo, en rédigeant quelques vers fameux, allait vouer à une immortalité honteuse l’homme qui l’avait trahie :

O honte ! Ce n’est pas seulement une femme

Sacrée alors pour tous, faible cœur mais grande âme,

C’est l’honneur, c’est la foi, la pitié, le serment,

Voilà ce que ce juif a vendu lâchement ;

Rien ne te disait donc dans l’âme, ô misérable !

Que la proscription est toujours vénérable !

Qu’on ne bat pas le sein qui vous donne son lait,

Qu’une fille de roi dont on fut le valet

Ne se met point en vente au fond d’un antre infâme,

Et que n’étant plus reine, elle était encore femme !

 

Balzac, pour sa part, ne cacha pas son admiration pour elle, tandis que Chateaubriand écrivit un pamphlet qui parut chez Le Normant le 29 décembre 1833 et qui commençait par ces mots : « Madame, votre fils est mon roi. » Cela allait valoir à l'écrivain un rocambolesque procès où il fut son propre avocat et cela, avec un tel talent, que les jurés s’empressèrent de le déclarer non coupable et que des jeunes gens, à la sortie du tribunal, le portèrent en triomphe en criant : Vive Chateaubriand. Des pétitions venant de toute la France demandèrent la libération de la duchesse et il y eut durant ce mois-là une recrudescence de duels qui opposaient partisans et adversaires. C’est dire la popularité dont jouissait l'infatigable duchesse. Quant à elle, elle n’apercevait plus de la France que les vues étriquées que lui offraient les fenêtres grillagées de son appartement. Son oncle Louis-Philippe, qui la craignait encore, lui avait fait interdire tout courrier et avait déployé autour de la citadelle une armée digne d’un siège. Cela n’empêchait pas Marie-Caroline de jouir d’un certain confort et d’être entourée d’une petite cour, tant étaient nombreuses les femmes de la noblesse qui souhaitaient partager sa captivité.


Lorsqu’an avril, Marie-Caroline est obligée de révéler sa grossesse, c’est le choc. Un coup très dur pour les royalistes, une épreuve épouvantable pour une femme de 35 ans, veuve depuis 13 ans, qui se doit d’avouer son mariage secret à Naples avec le comte Hector Lucchesi-Palli et reconnaître ainsi une mésalliance qui déconsidère la régente de France, la mère d’Henri V devenue ainsi l’épouse d’un étranger. Néanmoins avec une dignité admirable, elle accouchera en public le 10 mai d’une petite fille nommée Anne-Rosalie qui ne vivra que quelques mois. Désormais Louis-Philippe, n’ayant plus rien à craindre d’une nièce qui, en perdant son prestige, ne risquait plus de jouer un rôle politique important, donne l’ordre d’organiser son départ pour la Sicile. C’est à bord de l’Agathe, voilier de 850 tonneaux, que Marie-Caroline quitta l’estuaire de la Gironde et cette terre de France qu’elle ne reverrait jamais et qui, déjà, s’éloignait dans une vapeur bleutée. Physiquement, elle avait beaucoup souffert. Pâle, amaigrie, chancelante, elle cédait à de longs moments de dépression. Il semblait qu’elle ait perdu cet équilibre et cette gaieté qui la caractérisaient. La presse du temps s’en émut. Ne parlons pas des journaux républicains qui n’hésitèrent pas à dénoncer la cruauté avec laquelle Louis-Philippe avait traité sa propre nièce. Un quotidien anglais y alla aussi de sa désapprobation. Dans les "Mémoires d’Outre-Tombe", Chateaubriand, de son style admirable, fustigea le roi-geôlier :

« Ce qu’il faut vouer à l’exécration, ce qui n’a pas d’exemple dans l’histoire, c’est la torture impudique infligée à une femme seule, privée de secours, accablée de toutes les forces d’un gouvernement conjuré contre elle, comme s’il s’agissait de vaincre une puissance formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille à la risée des laquais, la tenant par les quatre membres afin qu’elle accouche en public, appelant les autorités du coin, les geôliers, les espions, les passants pour voir sortir l’enfant des entrailles de leur prisonnière… Et quelle prisonnière ? La petite fille d’Henri IV ! Et quelle mère ? La mère de l’orphelin banni dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les bagnes une famille assez mal née pour avoir la pensée de flétrir un de ses enfants d’une telle ignominie ? N’eût-il pas été plus noble de tuer Madame la duchesse de Berry que de lui faire subir la plus tyrannique humiliation ? Ce qu’il y a eu d’indulgence dans cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu’il y a eu d’infâmant appartient au gouvernement. »


 

Par la suite, la princesse allait vivre un automne paisible auprès de son époux et avoir quatre autres enfants et une très nombreuse descendance. Malgré ses efforts, elle n’avait pu obtenir de reprendre auprès d’elle les princes de France, Louise et Henri, qu’elle avait eus du duc de Berry et qui vivaient à Hradschin en Bohême auprès de leur grand-père Charles X, élevés par la duchesse d’Angoulême, leur tante, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette qui avait survécu à la Révolution. Marie-Caroline aurait aimé que Chateaubriand fût le précepteur de son fils. Elle l’avait rencontré plusieurs fois en Italie, lui-même avait été reçu par Charles X et la duchesse d’Angoulême, mais ce projet échoua. Formé par un éducateur d’une telle envergure, nul doute que le futur Henri V, celui qui fut appelé le comte de Chambord, eut été différent, mieux préparé pour assurer la pérennité du trône qu'il refusa, sans doute par faiblesse, et parce qu'il ne voulait servir la France que sous le drapeau blanc fleurdelysé et non tricolore. Ce fut peut-être un malheur que le lys ne puisse point refleurir. Mais la page était tournée, un véritable goût du malheur étreignait les derniers membres de la branche aînée des Bourbons qui s’enfonçaient inexorablement dans le tombeau. La duchesse mourra sereinement en Styrie en avril 1870, à l’âge de 71ans.

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans CULTURE
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commentaires

armelle 05/07/2014 10:05

Merci à vous trois pour vos commentaires. En effet, Louis-Philippe s'est montré d'une cruauté impardonnable vis à vis d'une princesse de sang royal. Il est vrai que les grands de ce monde vivent en
permanence sous le feu des projecteurs et aujourd'hui plus que jamais avec les médias sans cesse à l'affût.Leur condition n'est guère enviable si on se rappelle la justesse du dicton : "Pour vivre
heureux, vivons caché.". D'accord avec vous Alain, la vie de la duchesse de Berry ferai un excellent scénario.

Alain 04/07/2014 22:39

J'avais imprimé vos articles chez une amie, suite à un problème informatique. C'est passionnant. Trop riche pour en parler à cette dernière lecture. Cela me permettra de revenir vous en parler.
Mais une idée. Voilà bien une histoire qui mériterait un bon scénario pour pouvoir prétendre à un vrai et beau film d'époque.

Thérèse 04/07/2014 21:10

Je viens de lire vos trois chapitres et je trouve cette vie terrible et douloureuse. On pense toujours que les princes et princesses ont une vie favorisée comparée à celle du commun des mortels et
c'est tout le contraire. Ils vivent dans l'astreinte continuelle au vu et au su de tout un peuple et aucun faux pas ne peut être pardonné. Je ne changerai pas ma vie contre la leur. car
aujourd'hui, même si on accepte bien des choses, ces personnalités sont toujours sous le feu des projecteurs et la cible de toutes les critiques.

Maxime 29/06/2014 20:03

Un texte très intéressant sur une vie vraiment hors du commun. Cette femme avait un tempérament d'enfer. Je ne savais pas que Louis-Philippe avait pu agir ainsi envers une parente. Quelle muflerie
!

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