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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 08:14

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Sommes-nous condamnés à ne rien pouvoir dire de ce que nous aimons le plus ? interroge le poète Yves Bonnefoy dans "L'improbable", résumant par ces mots le difficile pari qui justifierait la tâche et l'existence même de la poésie. En effet, pas de lieu moins délimité que le sien. Si elle est de toute évidence ce chant de l'homme et du monde, c'est-à-dire inflexion, résonance, retentissement, elle ne peut prétendre désigner et décrire, circonscrire et expliciter, monopole dévolu aux seuls scientifiques. Le dédoublement de la personne est au centre de l'expérience poétique, il est aussi la raison de sa condition tragique en nos temps modernes. Qu'est-ce qui, en définitive, la grève de son désir d'habiter le monde ? Tout en aspirant à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées, la poésie, en s'opposant au langage commun, s'isole indéniablement. Le philosophe Kierkegaard  l'avait compris lorsqu'il notait que " la vie d'un poète commence par une lutte avec la réalité toute entière". D'autre part, en modelant le langage dans le sens émotionnel, la poésie façonne la présence d'un être plus complet dans la présence d'un monde plus réel. Voilà donc le défi qui ne cesse de se poser à elle. Gaétan Picon écrivait à propos des poètes de l'après-guerre, que cette génération était divisée entre "la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire". Ce qui prouve que la poésie de la première moitié du XXème siècle avait le souci du signifié et était encore en quête de l'origine du signifiant.

 

Mais il ne suffit pas de se distancer du réel pour devenir poète. Le poète n'est jamais, ne sera jamais qu'un transfuge, quelqu'un qui, à partir de ce réel, élabore un réel différent, une sorte de surréel, afin de restituer aux choses ce que le visible leur dérobe. " Je fais mon métier d'oiseau ", avoue joliment Lionel Ray dans l'un de ses poèmes. Alors que Verlaine se demande plus explicitement : "Qu'est que je fais en ce monde ? "et qu' André Breton s'étonne : "Qui vive ? Est-ce vous ? Est-ce moi ?" Ainsi, poursuit Lionel Ray, d'une oeuvre à l'autre, se trouve renouvelée, dans l'urgence et l'inquiétude, la question qui justifie la poésie : celle de notre identité, celle de notre rapport au monde.



Je t'imagine refermant sur toi
volets et fenêtre, et tu vois.
Et ce que tu vois est un monde jamais
effleuré, pas même du coeur.
Avec un soleil plus vif, un savoir sans nom :
tu es dans une île profonde, au large du temps.


( Un château défait )



Cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de précision, car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. La poésie se fait au mot près. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai ; le mot ne peut céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème. C'est, pour cette raison, que nul poème ne peut être complètement hermétique ( l'énigmatique n'étant pas obligatoirement l'obscur ) - nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité.  "Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit,  transmettre quelque signification intelligible." - souligne Raïssa Maritain dans "Sens et Non-Sens en poésie".



Il s'ensuit que le poème ne se forme et n'existe que lorsque le sens intelligible est là. Et si l'expression poétique est réellement signifiée, elle ne le sera que grâce à la beauté, tellement l'énoncé de l'intuition poétique reçoit de celle-ci son rayonnement. Ne faut-il pas ré-inventer sans détruire ? A cet égard, ne confondons pas rêverie et songe. La rêverie n'est jamais qu'une falsification du réel, de manière à ce que le réel s'identifie à nos aspirations. Ainsi rêvons-nous de faire un voyage, de gagner au loto. Alors que le songe est autre. Il sous-tend une re-création, tout à la fois rénovatrice et prémonitoire, et s'il est source qui assoiffe, il se veut puits qui étanche cette soif.



Mais s'il en est ainsi des vrais poètes, qu'en est-il de ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabricant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui reste en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparait un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et éclatées en un véritable désordre structurel.


Depuis deux décennies, la vague déferlante de la nouvelle poésie, appelée NovPoésie, telle un rouleau compresseur très médiatisé fausse les repères et tente de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté. Ainsi se présente-t-elle sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle, égarant le lecteur dans un fatras détestable. Un exemple pour vous faire sourire : " Huile machine,/ de l'huile machine,/ coudre machine,/ de machine à coudre Singer,/ coudre machine,/ de machine à coudre Singer." - et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé, pour les éditer, une maison prestigieuse et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Le poète et philosophe Michel Deguy, parmi d'autres, s'est élevé contre cette fumisterie et a rappelé que la valeur poétique était centrée sur la pensée. En effet, la poésie est bien l'un des langages de l'esprit et, ce, malgré le courant amorcé dans la seconde moitié du XXe siècle qui a donné naissance à l'écriture automatique ( ce qui a permis à un grand nombre de personnes de se croire poètes ), mais, par chance, cette écriture n'a pas tardé à succomber sous le double poids du pesant et de l'inconcevable. Il est vrai aussi que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier, d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile.

 

Mais, contrairement à ces faiseurs de mots qui se repaissent du jeu narcissique de l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Le public ne s'y trompe pas. Si la NovPoésie amuse une intelligentsia parisienne branchée, elle est boudée par le lecteur, lassé de tomber sur des ouvrages illisibles. Il en résulte aujourd'hui   que la poésie traverse une crise sans pareille, qui pourrait lui être fatale, si des voix discrètes et émouvantes, ici et là, ne s'élevaient pour faire ré-entendre le chant des profondeurs. Tendons l'oreille, accueillons cette poésie en péril dans ses catacombes, aidons-la à se relever dans les pans de nuit de l'imaginaire. Pour vous en convaincre, je vous livre ces quelques vers du poète Marc Alyn, qui seront ma conclusion : 

Or le poète n'est-il pas entre tous celui qui délivre
Cette phosphorescence, cette buée de mots à venir
Circulant dans les eaux souterraines
Fusant du dedans gris de l'arbre jusqu'à la galaxie des feuilles?
Or le poète n'est-il pas celui qui affirme
Que les choses ne sont que l'ébauche des choses
Que la matière exige d'être corrigée par l'esprit
Et qu'il manque un corps à cette âme ?

 



Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE



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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE
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commentaires

armelle 03/10/2013 09:38

Chère Pâques, que cela est bien dit ! La poésie est également une façon de traverser le miroir ( des apparences ).Mais hélas ! de nos jours peu de personnes y sont sensibles. Elles pensent que cela
est rébarbatif et ennuyeux, alors que la poésie donne des ailes à la matérialité quotidienne.

Pâques 02/10/2013 20:33

La poésie, un habit de lumière que le poète revêt pour dissiper les brumes du quotidien ...

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