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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 10:15

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À Venise, au pied de la Douane de mer, en face du palais des Doges et de San Giorgio Maggiore, deux jeunes gens, qui s'aiment, vont écouter, le soir, un personnage surprenant qui va, comme la conteuse des mille et une nuits, les entrainer dans des aventures extraordinaires. Ses récits vont les mener à travers l'espace et le temps, dans un tourbillon d’événements et sous des éclairages imprévus, en des lieux et des époques qui ont marqué à jamais l’histoire des hommes. Ainsi se familiariseront-ils, ainsi que les lecteurs que nous sommes, avec des personnages comme Stendhal et Christophe Colomb, des Chinois et des Arabes, le procurateur de Judée et des guerriers vikings, suivrons-nous avec eux le raid israélien sur Entebbe, en apprendrons-nous sur l'invention du zéro, les amours de Chateaubriand et de Natalie de Noailles, tout ce qui fait le quotidien des hommes, leurs grandeur et leur misère. L'homme à l'imperméable, qui raconte, avant de disparaître comme il est apparu, ses souvenirs qui se confondent avec la vie, se prétend condamné à l'immortalité pour avoir refusé, sur le chemin du Calvaire, un verre d'eau à Jésus titubant sous sa croix.

 

Reprenant le célèbre mythe du juif errant, Jean d’Ormesson réécrit l’histoire du monde à sa façon, mêlant la légende et la fable à la réalité, sans oublier de glisser un peu d’humour et de pittoresque dans le récit rocambolesque de ce vagabond qui tente de trouver un sens à son destin entre l’inexorable passage du temps et l’assourdissant silence des dieux. Tant que la terre tourne, les rêves se poursuivent pour ce juif errant qui se dit personne et qui est, en définitive, tout le monde, principalement celui qui marche et ne s’arrête jamais car il est interdit d’amour et de mort.


«  Mes enfants, dit Simon, il n’y a rien de plus beau que l’histoire des hommes. Pour la raison la plus simple : il n’y a rien d’autre. Les poissons dans la mer, c’est l’histoire des hommes ; les étoiles les plus lointaines et les galaxies qui s’enfuient à tire-d’aile, c’est encore l’histoire des hommes. Une matière sans la vie serait à peine une matière. Une vie sans la conscience serait à peine une vie. Les étoiles, les poissons, les pierres ne seraient rien, ou presque rien, s’il n’y avait pas l’homme pour les voir, et surtout pour en parler. Pour leur donner un sens. Et pour les empêcher d’être quelque chose comme un néant. Les étoiles, les pierres, les poissons dans la mer, les arbres dans les forêts entretiennent avec les hommes des liens obscurs et secrets. Ils sont des étapes, ou des écarts, sur leur chemin. Ils sont emportés dans la même aventure. Tout ce que nous pouvons nommer et décrire, et même l’ineffable dont nous nous risquons à parler, appartient à l’histoire. Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. Mais tout ce que nous disons et pensons, et jusqu’au reste dont nous disons que nous ne pouvons rien en dire, est au cœur de l’histoire des hommes. »


 

Jean d’Ormesson a rédigé là un livre éblouissant qui ne nous fait pas seulement voyager dans le temps mais dans l’histoire, un livre d’une grande érudition auquel nous pardonnerons quelques longueurs tant le style est vif, les images séduisantes, la plupart des personnages truculents et plein de panache. Nous sommes ici à Rome, à Thèbes, à Byzance, à Ravenne, dans l’Oural ou au fin fond de la Sibérie, au bord de la mer d’Aral, dans les défilés de l’Hidou Kouch, en Chine et chez les Améridiens, avec Alaric et Frédéric II, Néron et la comtesse  Thamar, Démétrios et Poppée, Ponce Pilate et Marie de Magdala, Gengis Khân et François s’Assise, car notre conteur n’est autre qu’un homme mémoire, mémoire sans laquelle le temps et l’histoire n’existeraient pas.

 


«  J’ai le vertige du monde, dit Simon. Vous savez ce que je voudrais ? Je voudrais disparaître. Je voudrais tout effacer. Moi d’abord. Et le reste aussi. Mais rien de s’efface jamais. Tout s’accumule et se poursuit. La malédiction n’est pas de marcher. Elle n’est même pas de ne pas mourir. La malédiction, c’est que l’histoire ne s’arrête pas. La roue n’en finit pas de tourner et aucune force du monde, aucune révolution aucune passion, aucun dieu ne pourrait la freiner. Vous souvenez-vous de Sisyphe qui avait, lui aussi, apprivoisé la mort, qui l’avait enchaînée et qui avait été condamné jusqu’à la fin des temps à pousser un rocher vers le sommet d’une montagne d’où il ne cessait de retomber ? Jusqu’à la fin des temps…Je suis un autre Sisyphe.



(…) Il n’y a qu’une chose sous le soleil qui mette un terme pour un temps, à l’écoulement perpétuel : c’est l’amour. L’amour nous fait échapper à l’éternel enchaînement. A l’éternel progrès qui n’est qu’un éternel écroulement. Il nous pousse hors de nous-mêmes. Il brise le cercle infernal. Aimer, c’est oublier le monde, le temps qui passe, le malheur d’exister. C’est s’oublier soi-même au profit d’autre chose. C’est découvrir la vérité au-delà des apparences et choisir ce qui dure contre ce qui s’évanouit. En un sens, un Socrate, un Bouddha, le Christ n’ont rien enseigné d’autre. C’est pour m’être refusé à l’amour que je suis tombé dans l’histoire.

 


Quelle leçon tirer de ce remarquable ouvrage publié en 1993, sinon que l’histoire est ce que nous en faisons et le souvenir notre propre histoire, celle qui nous fait exister et durer, puisque nous sommes des êtres incarnés dans le temps et l’espace. L’espace me fait exister, dit Simon, le temps me tue.


 

« Voilà. Je ne crois pas à grand-chose, mais je crois à autre chose. Je crois à autre chose qu’à cette somme d’aventures auxquelles je n’en finis pas d’être mêlé dans ce monde que je vous raconte nuit après nuit dans la splendeur de Venise, image paradoxale et fragile de toute l’histoire des hommes. Oui, je crois à autre chose. J’ai rêvé d’écrire, sur le temps et au-delà du temps, une histoire d’éternité. Et ce qui en est le plus proche, c’est un visage de supplicié entr’aperçu un soir, sous le règne de Tibère, dans un faubourg de Jérusalem, au début du printemps.



Ainsi marche Ahasvérus ou Simon Fussgänger qui changera de nom tout au long du récit puisqu'il est condamné à errer pour avoir refusé un verre d'eau à Jésus lors de sa montée sur le mont Calvaire ( Golgotha ). Un texte épique d'où n'est pas exclu un certain étalage culturel mais qui propose au lecteur une réflexion sur l'histoire humaine absolument passionnante.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter un autre article consacré à Jean d'Ormesson, cliquer sur son titre :

 

Jean d'Ormesson et les étrangetés du monde

 

Et pour prendre connaissance des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 


 


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Missycornish 07/09/2015 15:17

Ma sœur Mathilde a adoré ce roman et me la chaudement conseillé. Mon père trouve ce livre remarquable et a gardé une belle édition de cette oeuvre dans sa bibliothèque. Il faudrait que je le lise à l'occasion depuis le temps que je lis des critiques élogieuses à son sujet...

Chère ArmelleAlain 28/02/2014 15:06

Chère Armelle, j'ai imprimé votre article et le lirai ... plus tard. J'espère que ces opérations ne vont pas me priver trop longtemps de vos lectures. Très bon week-end à vous. À très vite,
j'espère.

Tania 26/02/2014 18:29

Passionnant, vous donnez envie de lire ce d'Ormesson sans attendre - les extraits sont très beaux, merci Armelle.

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