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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 09:23

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Lire entre le l’Oyapock et le Rio Grande do Sul
 

La vaste littérature brésilienne méritait bien qu’on lui consacre une deuxième étape sur la route de notre tour du monde par les livres. Après les maîtres rencontrés lors de notre premier séjour, nous prendrons l’attache de Walter Campos de Carvalho, lui  aussi  virtuose des mots, qui nous accompagnera à la découverte des œuvres de Sergio Kokis d’origine probablement grecque mais né au Brésil où il a grandi avant de rejoindre le Canada, puis João Guimarães Rosa, une autre plume originale et inventive et, enfin, Luis Fernando Verissimo, venu du journalisme, qu’il convient de ne pas confondre avec son homonyme Erico Verissimo. Une sélection éclectique qui montre l’immense diversité et la grande richesse de la littérature brésilienne.

 

La pluie immobile

Walter Campos de Carvalho (1916 – 1998)
 

Un homme, un centaure, lui, elle, son double, son reflet, André, Andréa arrive, sous une pluie diluvienne, dans une gare où il n’y a personne, à Capharnaüm, une ville chamboulée, explosée déstructurée, une Guernica littéraire. Dans ce livre, tout aussi déstructuré que la ville décrite, Campos installe un personnage totalement inadapté au monde qui l’entoure, la moitié masculine d’un couple de jumeau qui cherche en vain à combler le vide laissé par la moitié qui l’a quitté lors de la naissance. « … Inutile de feindre de ne pas sentir ce que je sens,  que je ne suis pas aussi une partie de toi, la moitié, exactement la moitié qui te manque, comme me manque ma moitié. Aimer son prochain comme soi-même, vois-tu : comme soi-même, comme nous-mêmes, toi et moi un seul, NOUS, exactement comme ils le demandent et l’exigent,… » Pour s’accepter, il faudrait qu’il s’aime et pour qu’il s’aime, il faudrait que sa sœur lui apporte la moitié de l’amour qu’il n’a plus lui-même, la moitié de l’amour venant de sa partie féminine que seule sa sœur de sang, « sa sœur de placenta », serait en mesure de lui donner. Même l’amour pour Clara n’est qu’une diversion qui élude Andréa, seule capable de lui faire oublier l’absence, si présente, de ce frère disparu, les coups du père violent et ceux du camarade matamore.

Ce personnage kafkaïen, qui se sent amputé de sa moitié et se voit aussi en centaure, erre dans Capharnaüm/Guernica, ville explosée comme le monde qui l’entoure, en rejetant violemment ce qui constitue la société dans laquelle il est, mais ne voudrait plus être : la famille, le bureau et l’ensemble de l’humanité enfantée par la Shoah, les exactions de Little Rock et l’invention de la bombe atomique. « Atum at Works ». Et, même le célèbre docteur, dans sa léproserie de Lambaréné, ne pensait-il pas avant tout à son salut avant de chercher à soulager ses patients ? Décidément, ce monde ne semble pas fait pour lui et la tentation du suicide l’effleure, même s’il reste en suspens devant la corde comme le pendu en suspension au bout.

Avec ce livre, Campos propose un ouvrage unique, à la construction cubique selon certains, à la puissance d’évocation incontestable, selon moi, livre qui cherche à stigmatiser les tares innombrables de l’humanité, les persécutions quotidiennes et les grandes exactions qui ont entaché l’histoire. Et livre de témoignage avant tout. « Ce qu’ils pensent, ce que je pense n’a plus d’importance : seul importe le témoignage. » Témoigner de la puérilité et de l’impuissance des hommes, de la cruauté des peuples, des nations, des hiérarchies, des structures, des organisations, … de ceux qui ont la charge du pouvoir. Et, peut-être aussi, à prévenir, car il se voit déjà comme les singes qui peuplent le célèbre film post apocalyptique : « Je marche avec les mains, pas avec les pieds : et pourtant je suis debout, je reste debout, juste un peu penché en avant, m’appuyant sur les mains du haut pour pouvoir garder l’équilibre. »

Un témoignage et, par ailleurs, un questionnement sur l’existence, la différence, l’unicité des individus, l’identité entrevue à travers le dédoublement de la gémellité. Une interrogation sur l’adéquation de l’individu avec le monde qui l’entoure.

Ce livre est aussi un formidable exercice de style, un jeu sur les mots, les homonymes, les différentes acceptions de certains mots pour créer l’ambigüité, sur les paradoxes qui se percutent, les répétitions qui permettent d’enfoncer fortement certaines idées. Un livre qu’il faut parfois recomposer ou contempler comme une toile de Picasso en essayant de déchiffrer son message. 

 

Negào et Doralice – Sergio Kokis (1944 - ….)
 

Une fabuleuse histoire d’amour tendre, passionnée, passionnante, une des plus belles histoires d’amour de la littérature, l’histoire entre Negào, un petit malfrat mulâtre d’une favela et Doralice, une jeune prostituée rouquine d’un bordel de Rio de Janeiro. Deux êtres destinés à se rencontrer, deux êtres que le sort réunit et assemble comme  la mer et le sable, le poisson et la rivière, le lion et la savane…mais une histoire que les hommes démoliront, broieront comme ils savent si bien le faire. Afin de s’accaparer la belle rousse, un policier fait tout ce qu’il peut pour éliminer son concurrent qui ne se laisse pas faire et déclenche une émeute sanguinaire dans les venelles des favelas. Un livre où l’amour et la haine se conjuguent avec violence, il est impossible d’admettre que tant d’amour soit gâché par de si médiocres sentiments, c’est la pureté originelle que les hommes assassinent. Tout le symbole des innocents, victimes de ceux qui convoitent le pouvoir et la richesse. Un livre qui m’a profondément ému et pourtant c’est de moins en moins facile.

Mon oncle le jaguar – João Guimarães Rosa (1908 – 1967)
 

Ce livre est un monologue, le monologue d’un chasseur métis qui se transforme, sous l’effet de l’alcool, en un jaguar, le jaguar qui pourrait être son totem. Mais ce livre est surtout un formidable exercice de création littéraire, la création d’un langage, d’une voix, d’une manière de déclamer, de feuler comme le jaguar, de « jaragouiner » comme dit l’auteur. « Jaragouiner » de manière à exprimer des choses que les autres ne comprennent pas, communiquer avec le monde que les humains ne connaissent pas, ne reconnaissent pas et pourtant… ?  Comment ne pas voir dans ce texte une forme de volonté de retour à la nature, à l’état originel, quand l’homme n’était pas encore une calamité pour la planète et, peut-être, plus modestement, une évocation des racines africaines d’une partie de la population sud-américaine.

Et mourir de plaisir – Luis Fernando Verissimo (1936 - ….)
 

Dix amis prennent plaisir à se rencontrer autour d’une bonne table pour évoquer exploits ou déboires mais, un jour, un des convives décède peu après le banquet, puis un autre, puis un autre,  et ainsi de suite, après chaque repas l’un des convives trépasse. La suspicion envahit les survivants, un assassin cherche-il à éliminer les amis les uns après les autres ? Mais pour quelle raison ? L’énigme et l’appréhension ne freinent en rien l’ardeur, ni la gourmandise des convives qui poursuivent leurs agapes meurtrières sans que la funeste règle ne change : un décès après chaque repas. J’ai vu dans ce livre drôle et bourré d’humour, une forme de dénonciation de la nature humaine qui est  prête à courir à sa perte pour satisfaire ses petits plaisirs malgré les avertissements qu’on lui prodigue.

 

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire en Amérique du Sud -
 

Et pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :
 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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