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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 08:39

voyage-20culturel-20armenie-20-1-.jpg   Lac Sevan en Arménie

 

Au cœur du maelstrom caucasien

Après avoir séjourné lors de deux étapes littéraires en Russie, nous prendrons la route du sud pour nous arrêter le temps de quelques lectures dans ces états plus ou moins indépendants, plus ou moins reconnus, mais peu importe, qui constituent le Caucase dans sa diversité ethnique et religieuse et que nous considérerons comme un bloc géographique et culturel qui mérite bien notre attention, l’espace de ces quelques lectures. Nous rencontrerons donc, pour commencer, cet énigmatique Kurban Saïd, né en Azerbaïdjan et obligé de fuir, qui nous a laissé ce merveilleux petit roman que je vous présente ci-dessous. Nous irons ensuite en Arménie, pour rencontrer une jeune fille pleine d’énergie qui nous dira la difficulté de vivre dans ce pays au XXIe siècle. Et nous terminerons notre séjour en compagnie d’un Géorgien, Otar Tchiladzé, un auteur qui a tenté de me noyer dans le fleuve d’un impétueux roman. Pour traverser cette région en ébullition, prenons dès à présent la compagnie de Fazil Iskander, citoyen d’Abkhazie, écrivain certes  indépendant mais peu reconnu, pour le moment du moins, ce qui n’enlève rien à son talent et à son œuvre.

 

Les lapins et les boas

Fazil Iskander (1929 - ….)

Renard fut peut-être l’un des premiers à dénoncer la perversité des tenants du pouvoir, du moins dans la littérature française, mais depuis il a eu de nombreux successeurs dans le règne animal et sous divers cieux. Et, dans les petites républiques caucasiennes si agitées actuellement, Fazil Iskander a inventé, dans un hypothétique pays africain, un royaume où les lapins et les boas cohabitent selon une bien étrange règle tacite. Les boas mangent les lapins après les avoir hypnotisés et les lapins se multiplient le plus vite possible pour perpétuer leur espèce au détriment des indigènes dont ils pillent les jardins.

Mais ce bel équilibre est chamboulé quand un lapin plus malin que les autres constate que « votre hypnose, c’est notre peur. Notre peur, c’est notre hypnose. » Par conséquent sans la peur, il n’y a plus d’hypnose, si bien que les boas ne peuvent plus manger les lapins. Le lapin intelligent a grippé la belle machine et détruit le fragile équilibre qui présidait au pays des boas et des lapins.

Iskander a ainsi usé du bestiaire pour critiquer, à visage masqué, le système politique qui gouvernait l’Union des républiques socialistes et soviétiques à cette époque. En mettant en scène les systèmes sociaux des boas et des lapins, il a stigmatisé les tares que l’on attribue habituellement à ce régime : la terreur, la délation, la flatterie, l’appât du gain, l’usage éhonté du pouvoir, la cupidité, la manipulation, etc. Mais, cette satyre déborde largement le système soviétique, et peut s’appliquer à la rigueur un peu aveugle de nos républiques démocratiques et même aux méthodes managériales de bien des entreprises ou autres organismes contemporains.

Toutefois, ce texte n’est pas seulement un pamphlet politique, il est, avant tout, comme l’indique son sous-titre : « un conte philosophique » qui soulève la question du pouvoir et de son exercice dans une organisation sociale quelconque. Et il veut surtout débattre de la vérité et de son usage, « nous avons besoin d’un repère aussi dur que le diamant et la vérité est là ». Bien que la vérité ne soit pas toujours bonne à dire, ne faut-il pas maintenir une certaine angoisse pour que les populations gardent une saine inquiétude et un bon instinct de conservation collectif. « Telle est la vie, telle est la loi du renouvellement de l’angoisse. La loi de l’autoconservation de la vie. » Si, la vérité est nécessaire, « il y a peut-être quelque chose de supérieur à la certitude, c’est l’espoir ». Cet espoir, il n’est pas sûr qu’Iskander l’avait encore en écrivant son livre à l’humour grinçant et au ton fataliste. Les lapins, pas plus que les boas, ne sortiront de leur médiocrité et les hommes n’oublieront pas davantage leurs travers et leur appétit du gain et du pouvoir.

L’humanité risque de subir encore longtemps des régimes politiques pervers que génèrent sa faiblesse et son manque de courage et de volonté.

 

Ali et Nino – Kurban Saïd (1905 – 1941)

Kurban Saïd a été pendant de nombreuses années le plus grand mystère de la littérature européenne du XXe siècle. Il était connu sous de multiples identités jusqu’à ce qu’un journaliste américain perce le mystère et révèle qu’il s’agissait d’un riche intellectuel azéri, réputé pour sa grande culture, qui avait dû fuir la révolution russe pour gagner l’Allemagne, puis la folie nazie pour se réfugier en Autriche, avant de décéder prématurément en Italie. Il a écrit quelques romans dont ce merveilleux « Ali et Nino », souvent présenté comme le « Roméo et Juliette » du Caucase, histoire très simple mais merveilleusement mise en scène de l’amour impossible entre un Azéri et une jeune chrétienne. C’est aussi tout le problème de la rencontre de l’islam et de la chrétienté sur cette fameuse ligne de fracture qui partage le Caucase en petites états épousant le relief géographique et la religion des chefs locaux. Un avant-goût de ce qui attendait les populations locales à l’effondrement du communisme.

Pénélope prend un bain - Gohar Marcossian (1972 - ….)

Pénélope ne supporte pas d’être sale aussi prend-elle chaque jour un bain mais en ce jour précisément l’électricité est coupée et elle ne peut pas faire chauffer l’eau du bain. Elle entreprend alors le tour de ses parents et amis qui devraient pouvoir l’accueillir dans leur salle de bain. Et elle meuble ce périple par un long monologue où elle mêle ses tribulations, ses divagations, ses fantasmes, ses envies, ses craintes, ses rêves et tous les malheurs qui frappent ses concitoyens dans l’Arménie postsoviétique. Cette Arménie où rien ne marche : le courant électrique est coupé régulièrement, le facteur distribue le courrier quand ses autres emplois lui en laissent le temps, la télévision passe des programmes débiles quand elle marche, … Cette Arménie où règnent la corruption, la concussion, la débrouille, le piston, l’influence, … cette Arménie qui perd ses racines dans la nuit de l’histoire et n’est plus qu’une jeune et frêle république face aux ogres qui ne lui laissent que des miettes … et encore. « La démerdratie des uns est tombée sous la pression de la démerdratie des autres. Les démerdards en ont démontré à ceux qui ne voulaient pas en démordre



Théâtre de fer – Otar Tchiladze (1933 - ….)

Un des livres sur lesquels j’ai quelque peu buté tant l’écriture en est dense et touffue, construite sur des grandes phrases emplies des songes et des visions des hommes. C’est le premier roman géorgien contemporain, traduit en français, qui raconte l’histoire du « Théâtre de fer » construit face à la mer dans le port de Batoumi. C’était le seul lieu où flottait encore le drapeau géorgien dans ce pays épris de liberté et toujours soumis à son puissant voisin. Mais, endormi, laissé à la garde d’un vieux couple, le théâtre se réveille soudain quand arrive de Tbilissi un comédien exubérant qui veut ébranler tout ce petit monde comme un tribun et tente de secouer la Géorgie en l’incitant à se dresser contre l’oppresseur et à regagner sa liberté millénaire. Le fils du comédien et la fille des gardiens connaitront un amour contrarié par la guerre, ainsi  que les misères qui accablent le pays et que Tchiladzé charrie dans le flot torrentueux des mots qu’il jette sur la page, avec pour souci de déclencher un cataclysme. Une ode à la liberté qui emporte tout sur son passage.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire autour du monde  -

Et pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

denis billamboz 08/09/2012 19:40

Tout à fait d'accord avec toi Pascal, le mouvement c'est la vie, surtout à mon âge. Je rentre justement de deux jours de réunion à Auxerre. J'ai effectivement une belle pile de livres en attente,
je suis aussi content de tout ce que j'ai lu cet été et que je pourrai partager ici plus tard.

J'espère que tes enfants ont fait une bonne rentrée et qu'ils passeront un belle et bonne année scolaire. En ce qui me concerne, j'ai déjà trois petits-enfants en primaire et un quatrième à la
maternelle.

Bonne fin de semaine à toi et aux tiens.

Pascal 07/09/2012 12:32

Salut Denis,

Les effectifs étant tous à poste, je prends le temps de souffler un peu en venant te faire une petite visite et je vois que cette fois tu nous emménes au Caucase. Comme Armelle tu nous fais voir du
pays, c'est formidable. Les enfants sont tous rentrés à l'école, contents après de bonnes vacances. Et toi, j'espère que ça va et que tu as une bonne pile de bouquins qui t'attend. Tu vois on
arrête jamais et c'est la meilleure formule pour garder la forme et le moral.A +

"Denis.Billamboz 05/09/2012 18:53

Cette Juliette et de Roméo du Caucase sont touchants et émouvants mais ce livre permet aussi de mieux comprendre les conflits que se nouent aujourd'hui dans ces montagnes.

armelle 04/09/2012 13:30

"Ali et Nino" de Kurban Saïd, le seul livre que j'ai lu parmi ceux que tu proposes dans cet article, est un ouvrage que je recommande également à nos visiteurs car plein de charme et fort bien
construit. Je me souviens que c'est toi qui m'avais incité à le lire dans un article rédigé lorsque j'étais sur la plateforme Allociné. Et je n'ai pas été déçue. On prend conscience combien nous
sommes les uns et les autres prisonniers de nos coutumes, nos croyances et nos usages, comme l'amour l'est de nos oeillères.

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