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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 09:58

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En hommage à un peuple martyr

Traversant la mer, après avoir visité la Corée, nous arrivons au Japon, sur cette terre martyrisée où l’imprévoyance humaine s’ajoute aux tremblements de terre et au déchaînement des eaux. C’est donc avec compassion et respect pour les victimes de cette terrible catastrophe et pour tout un peuple meurtri  -  car aucun Japonais n’est sorti indemne de cette funeste journée - que nous effectuerons ce double séjour à la rencontre d’une littérature luxuriante, ancrée dans une tradition millénaire et qui a déjà fourni deux Prix Nobel : Yasunari Kawabata  (1968) et Kenzaburô Oé (1994) que nous rencontrerons. Afin accomplir ce voyage en terre nipponne, nous nous attacherons les services d’une femme de lettres, elles sont hélas beaucoup moins nombreuses que leurs homologues masculins, Sawako Ariyoshi qui nous guidera vers l’un des pères de la littérature moderne japonaise : Yasushi Inoué. Ce premier séjour littéraire en hommage à ce peuple martyr honorera ainsi trois grands maîtres de cette littérature qui recevront donc notre hommage au nom de tous les auteurs dans la peine ou le deuil.

 

Les années du crépuscule

Sawako Ariyoshi (1931 – 1984)

Au cours des années soixante-dix, dans un quartier populaire de Tokyo, la grand-mère Tachibana décède brusquement au retour de chez son coiffeur, laissant le grand-père désemparé et la famille surprise et embarrassée. Rapidement, celle-ci se rend compte que le grand-père manifeste des signes inquiétants de sénilité, il ne reconnait plus ses enfants mais seulement sa bru, la main qui le nourrit. Il fait des fugues et est pris, la nuit, de crises d’angoisse. Sa dépendance est de plus en plus importante et seule sa bru peut s’en occuper. Pour ce faire, elle délaisse son emploi, cherche de multiples solutions mais, au final, c’est toujours elle qui doit intervenir au détriment de sa santé et de sa profession.

Dans ce roman linéaire, précis et détaillé, parallèle à la courbe descendante de la santé mentale et physique du grand-père, Ariyoshi pose sans ambigüité, et avec une grande lucidité, le problème des aînés dans la société japonaise des années soixante-dix, en plein boom économique. Elle constate que les anciens deviennent de plus en plus un handicap pour les familles et que, même s’ils en sont conscients, ce handicap est bien difficile à surmonter. « Moi non plus je ne demandais pas à vivre si longtemps mais, si je me suicide, on aura du mal à marier mes petits-enfants. »

Le vieillissement de la population est un sérieux problème pour la société car les vieux coûtent cher. Les jeunes ne veulent pas prendre le risque de perdre leur emploi et la possibilité d’obtenir une promotion en raison de parents encombrants. Si bien que chacun tremble à l’idée d’avoir un jour un aïeul à charge ou de devenir soi-même un fardeau pour ses proches. Ainsi, le père et la mère auscultent-ils attentivement leur corps et paniquent-ils à chaque petit signe de vieillissement, au point que le simple fait de porter des lunettes devient un indicateur fort du début de la fin. Peu à peu, ils prennent conscience des dégâts causés par l’âge et réalisent que chaque jour passé les conduit irrémédiablement vers la décrépitude. A l’angoisse de leur propre vieillissement, qu’ils mesurent à l’aune de la déchéance du grand-père, vient s’ajouter la charge de travail causée par l’aïeul et la douleur morale que suscite sa sénilité.

En décrivant cette douloureuse situation, l’auteur met en évidence la charge qui tombe sur le épaules des femmes, dont le salaire n’est pas encore considéré comme un élément indispensable du revenu familial, même s’il concourt sérieusement à l’améliorer. C’est la place de la femme dans la société japonaise qui est mise en relief. Les femmes doivent, en plus de leur emploi, gérer les problèmes domestiques, y compris ceux qui affectent la belle-famille, sans pour autant obtenir la reconnaissance que cette charge supplémentaire mériterait. Mais la maman Tachibana s’acquitte de sa mission avec résignation parce qu’il le faut bien  et, d'autant mieux, qu’elle a l’impression qu’elle sera peut-être bien traitée au moment où son tour viendra. « C’est peut-être idiot, mais j’ai l’impression que, si je m’occupe bien de ma belle-mère maintenant, je souffrirai moins plus tard » - dit sa voisine.

Progressivement, elle s’attache à ce vieillard qui ne l’a jamais aimée et éprouve à son égard  une certaine tendresse qui l’incitera à accompagner sa fin de vie d’un amour filial et d’une réelle humanité. Ainsi ce livre sur la vieillesse et la fin de vie devient-il une belle histoire de femme qui m’a remis en mémoire « Chemin de femmes », un roman que Fumiko Enchi a consacré aux épouses japonaises. C’est aussi une réflexion sur la vie en ce qu’elle a d’éphémère et sur la mort qu’il convient de relativiser. « Elle avait toujours pensé que la mort était l’épreuve la plus terrible dans la vie d’un être humain, mais maintenant elle savait que survivre pouvait être encore plus douloureux. »

 

Le maître de thé – Yasushi Inoué (1907 – 1991)

Quand j’ai découvert ce livre il y a une douzaine d’années, j’ai été impressionné par la ferveur avec laquelle le vénérable Inoué nous décrivait le service du thé, comme s’il voulait nous montrer, qu’au-delà de ce service, cette cérémonie a une véritable dimension spirituelle qui confine au religieux. Elle apparaît ainsi comme une sorte de sacrifice que l’on pourrait rapprocher de l’eucharistie chez les catholiques.

Mais ce livre, publié à l’extrême bout de la longue vie d’Inoué, est aussi une forme de testament que le vieux sage cherche à transmettre aux jeunes générations, essayant de les convaincre que les rites ancestraux ont un sens et une signification spirituelle dont le Japon d’aujourd’hui, immergé dans le matérialisme, a bien besoin de retrouver, de façon à assurer son avenir et garantir l’équilibre des futures générations menacées par les valeurs qu’importent dans leurs bagages les hommes d’affaires et les capitaines d’industrie.

M/T et l’histoire des merveilles de la forêt – Kenzaburô Oé (1935 - ….)

Dans l’île de Shikoku, au cœur de la forêt, comme celle qui entourait le village natal de Kenzaburo Oé, les forces terrifiantes des fuyards et des bannis sont parvenues à fonder la société rebelle des « merveilles ». Ainsi s’est composée une population de monstres et de géants dont on ne sait plus s’ils vivent ou rêvent, apparaissent ou disparaissent et, parmi laquelle se trouve un enfant mal formé comme l’était le fils que Kenzaburo a reçu un jour, stigmatisé de la marque fatale des « merveilles ».

Un roman complexe où se mêlent l’histoire du village de l’auteur, le destin du fils handicapé qu’il a eu et une sorte de mythologie imaginaire reliée aux anciennes traditions qui louent et sanctifient les forces de la forêt. En prenant connaissance de ce livre, j’ai eu l’impression qu’Oé cherchait à faire de ce fils particulier un être tout droit sorti de la mythologie locale, un personnage d’exception venu du monde des dieux afin d’apporter la lumière aux mortels. Un acte d’amour immense envers un enfant handicapé mental devenu un grand compositeur. Un ouvrage rare.

Tristesse et beauté – Yasunari Kawabata (1899 – 1972)

La veille du Jour de l’an, un écrivain célèbre se rend à Kyôto pour écouter les cloches des monastères, espérant en secret renouer avec une femme qui fut sa maîtresse vingt ans auparavant. Mais cette femme vit désormais avec une jeune et séduisante jeune fille au tempérament ardent qui ourdira un complot maléfique de manière à venger la maîtresse bafouée et à dissuader l’écrivain de toute tentative de  relation avec son ancienne amante.

Un livre d’une grande beauté qui célèbre la ville de Kyôto, cela bien avant le tremblement de terre, ses monuments magnifiques, ses jardins, l’art, la littérature, la tradition japonaise et s’interroge sur la solitude, la mort, l’amour et l’érotisme. Cet ouvrage prend une profondeur particulière quand on considère qu’il est la dernière œuvre achevée écrite par Kawabata avant de se donner la mort.

Denis BILLAMBOZ   - à lundi prochain pour poursuivre nos lesctures japonaises  -

Et pour consulter mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

armelle 08/01/2013 09:58

Je me suis trompée, c'est "Le passage de la nuit" de Murakami auquel je pensais et qui m'avait beaucoup plu.

armelle 03/01/2013 12:15

Merveilleuse littérature que celle du Japon, d'une grande poésie et mélancolie aussi. "Ecoute le chant du vent" de Murakami, "Le pavillon d'or" de Mishima et "Le maître du thé" de Inoué comptent
parmi mes plus grands souvenirs de lecture. Merci Denis de nous redonner l'envie de plonger à nouveau dans cette inspiration multiple et dépaysante.

denis billamboz 02/01/2013 20:56

Bonsoir Dominique,

Excellente idée, la littérature japonaise recèle de véritables merveilles, j'ai lu récemment un Ôoka qui était excellent et j'ai encore un Osamu Dazaï qui attend sur la pile.

Je proposerai une seconde étape japonaise, la semaine prochaine, qui comporte elle aussi quelques belles lectures.

Dominique 02/01/2013 15:54

adepte de littérature japonaise je lis ce billet avec attention d'autant que si j'ai lu les auteurs en question je n'ai pas lu ces livres là, ils vont vite prendre place dans mon panier virtuel de
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