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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:58

saint-louis

 

A la mémoire de Léopold Sédar Senghor


A l’extrême pointe ouest du continent africain, le Sénégal sera notre dernière étape africaine, il possède une littérature suffisamment riche pour que nous y puisions la matière nécessaire à nourrir notre propos. Sur ce sol pourtant aride, Léopold Sédar Senghor a semé de bonnes graines qui ont donné de bien belles pousses, de beaux textes, de beaux vers,… Nous rencontrerons donc, en compagnie de Boris Boubacar Diop qui a été volontaire pour assurer le devoir de mémoire après le massacre du Rwanda, deux grandes pionnières des lettres francophones africaines Mariama Bà et Aminata Sow Fall et un homonyme de notre guide Birago Diop. Et la semaine prochaine, de la pointe ouest de l’Afrique, nous nous envolerons vers le continent américain, vers l’Argentine où nous commencerons la traversé sud-nord de l’Amérique latine.

 

Murambi, le livre des ossements

Boris Boubacar Diop (1946 - ….)


« Tubatsembatsembe ! Il faut les tuer tous ! » Harcelés par les Tutsi du FPR, les Hutu qui assument un pouvoir chancelant, décident de mettre en œuvre une solution radicale : l’éradication définitive des Tutsi du Rwanda. Alors, un gigantesque génocide s’abat sur cette ethnie, une tuerie méthodique et organisée, ancestrale et bestiale, sans aucun état d’âme, froide comme la lame de la machette mais épuisante tout de même. « Tuer autant de personnes sans défense nous posera sûrement des problèmes. A la longue, cela peut-être monotone et lassant. »

Quatre ans après cette gigantesque boucherie où périrent huit-cent-mille, un million, un million-deux-cent-mille, …  Rwandais en quelques jours ? Mais comment les compter ? Fest’Africa lance un projet auquel répondent dix écrivains africains dont Boubacar Boris Diop, pour partager le deuil de ce peuple, témoigner de sa douleur et constituer une œuvre pour la mémoire des disparus et pour la reconstruction des survivants. Boubacar a choisi la fiction et construit son témoignage après avoir écouté de nombreux témoins qui ne pouvaient encore que difficilement mettre des mots sur l’indicible. Les regards étaient encore plus lourds que les mots. Mais, en fait, c’est un témoignage sans concession, même pour les Français, qu’il livre à travers l’histoire de deux Rwandais : Jessica, la jeune femme héroïque qui prend tous les risques pour infiltrer les Hutu dans la ville en sang et renseigner les rebelles Tutsi, et Cornelius qui a quitté le Rwanda avant le génocide pour échapper à d’autres massacres prémédités et a vécu une jeunesse paisible à Djibouti pendant qu’on décapitait son peuple à la machette. Cornelius rentre au pays où il retrouve ses quelques amis survivants dont la courageuse Jessica, qui a échappé au massacre, et doit affronter la destinée de sa famille qui a connu les affres du bourreau et de la victime. Il devra faire un long chemin avant «  de penser à ce qui peut encore naître et non à ce qui est déjà mort. »

Pour rendre son récit encore plus crédible, tel le rapport d’un médecin légiste, Diop parsème son oeuvre de témoignages tous plus cruels les uns que les autres où la sauvagerie le dispute au cynisme et la veulerie à la cupidité. C’est un témoignage sans émotion particulière, des faits, des faits bruts, insoutenables, accusateurs qu’il faudra garder en mémoire pour reconstruire un peuple, même s’il y a un fleuve de sang entre les ethnies. « Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire. »

Bien qu’il ait inscrit « roman » sous le titre de son ouvrage, Diop n’essaie pas de nous conduire dans une histoire, il veut nous imprégner de son témoignage et de son analyse. « Il dirait inlassablement l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et des mots couverts de sang et de merde. » Et, un jour peut-être, le pardon donnera naissance à un nouvel espoir, « … les morts de Murambi faisaient des rêves, eux aussi, et … leur plus ardent désir était la résurrection des vivants. »

 

Une si longue lettre – Mariama Bà (19029 – 1981) – Boris Boubacar Diop (1946 - ….)


« Modou est bien mort, Aïssatou. » Après le décès de son mari Modou, Ramatoulaye écrit une longue lettre à sa meilleure amie qui a quitté son mari depuis un certain temps déjà. « Amie, amie, amie ! Je t’appelle trois fois. Hier, tu as divorcé. Aujourd’hui, je suis veuve. » La veuve de Mario dans l’ouvrage  de Miguel Delibes, « Cinq heures avec Mario » dresse le portrait du mari tel qu’elle ne l’a pas connu et fait l’inventaire des erreurs qu’elle a commises, mais Ramatoulaye raconte d’abord comment sa meilleure amie a laissé son mari quand il n’a pas pu, ni su résister à la demande de sa mère qui lui imposait une nouvelle épouse. Elle raconte ensuite sa propre mésaventure, comment elle a vu son mari s’enticher d’une camarade de sa fille et comment elle a décidé de vivre en marge de cette nouvelle épouse.

« Privilège de notre génération, charnière entre deux périodes historiques, l’une de domination, l’autre d’indépendance. Nous étions restés jeunes et efficaces, car nous assistions à l’éclosion d’une République, à la naissance d’un hymne et à l’implantation d’un drapeau. » Mais, les traditions sont vivaces en Afrique et les hommes ont bien peu de considération pour les femmes et surtout celles qu’ils ont épousées. C’est un long réquisitoire à l’encontre de ces traditions, des hommes et des femmes qui manipulent les hommes, que dresse Mariama, mais aussi un regard lucide jeté sur une Afrique qui balance entre modernité et tradition, Europe et négritude.


Contes et lavanes – Birago Diop (1906 – 1989)


Même s’il a recueilli le témoignage et les souvenirs des griots, bergers et autres gardiens de la mémoire et de la sagesse de la brousse sénégalaise, Birago Diop ne pourra pas cacher bien longtemps qu’il est un très fin lettré et a une excellente connaissance de la langue et de la littérature française. Son champ sémantique, même s’il est truffé de termes propres à l’Afrique ou de mots empruntés aux divers langages employés au Sénégal, use d’un vocabulaire français généralement réservé aux élites intellectuelles.

Dans ce recueil de contes et lavanes, fables africaines, il fait, dans la plupart des cas, vivre un bestiaire qui, s’il nous fait penser immédiatement aux fables de la Fontaine, évoque beaucoup plus sûrement le célèbre Roman de Renard. En effet, comment ne pas voir dans ces deux personnages récurrents, Leuck-le Lièvre rusé, farceur et redresseur de tort, le Renard du célèbre roman médiéval et dans Boucki-l’Hyène hideuse, vile, fourbe et âpre au gain, l’Ysengrin de ce même roman.



La grève des bàttu - Aminata Sow Fall (1941 - ….)



Le ministre ne veut plus voir un seul mendiant en ville, cela donne une mauvaise image du pays et freine le développement touristique, aussi exige-t-il que le responsable du « désencombrement humain » fasse évacuer tous les mendiants. Mais ceux-ci se rebellent contre cette mesure qu’ils jugent trop injuste et décident de se mettre en grève au grand dam des riches qui ne savent plus à qui faire l’aumône pour racheter leurs fautes ou pour se procurer, à vil prix, une bonne raison d’espérer une bonne affaire grâce à leur générosité. La ville est totalement chamboulée par cette grève des bàttu, les mendiants, imaginée par Aminata Sow Fall, une pionnière de la francophonie en Afrique, dans ce roman en forme de fable pleine d’humour et de dérision, mais aussi d’une profonde gravité. C’est un signal d’alerte qu’elle lance aux dirigeants qui méprisent trop souvent les plus faibles et une façon de montrer que tout être humain joue un rôle dans la société.



Denis BILLAMBOZ  - à la semaine prochaine pour aborder littérairement un autre continent -


Et pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :


Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

"Denis.Billamboz 22/05/2013 23:17

Magnifique texte, superbe hommage à celui qui donné ses premières lettres de noblesse à la littérature africaine. Armmelle, je crois que tu as tout dit avec ces quelques vers, le génie est
lumineux, il rayonne comme le soleil des tropiques.

armelle 20/05/2013 11:27

J'ai une tendresse particulière pour Léopold Sédar Senghor qui écrivit son oeuvre en langue française, fut académicien et a tant aimé notre pays. Voici l'un de ses poèmes en hommage. Il a terminé
sa vie en Normandie d'où était originaire son épouse :

Accueil > Les poètes > Poèmes et biographie de Léopold Sédar SENGHOR > Femme noire

Femme noire
Léopold Sédar SENGHOR

Recueil : "Chants d'ombre"

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

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LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

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