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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 09:37

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Lectures tamoules et cinghalaises

D’un grand coup d’aile nous quittons le Pakistan et l’Afghanistan pour rejoindre le Sri Lanka, cette grande île au sud de l’Inde où se disputaient, jusqu’à il y a encore bien peu de temps, deux communautés qui voulaient l’une conserver son hégémonie, l’autre conquérir son droit à une existence décente et pérenne. De cet affrontement, souvent extrêmement violent, est née, paradoxalement, une littérature d’une grande sensibilité, empreinte de tendresse et de douceur comme pour faire contrepoids à la violence déversée sur l’île. Nous rendrons donc, encore une fois, visite à des écrivains qui ont dû quitter leur pays pour préserver leur vie et au moins leur avenir. Mary Anne Mohanraj, qui vit désormais au Etats-Unis, nous conduira donc à la rencontre de Shyam Selvadurai qui réside désormais au Canada, comme Michael Ondaatje, célèbre pour son roman qui a donné naissance au film « Le patient anglais » et à Romesh Gunesekera qui, lui, a choisi de vivre à Londres. Les Tamouls, constituant la minorité persécutée, ont été davantage que les autres contraints à l’exil ; aussi les auteurs que nous allons rencontrer ont-ils sûrement plus de gênes tamouls que de gênes cinghalais dans le sang.

 

Colombo Chicago

Mary Anne Mohanraj (1971 - ….)

Mary Anne consulte l’arbre généalogique des Kandiah et des Vallipuram, deux familles ceylanaises  tamoules, qui ont osé des mariages inter-ethniques avec des Cinghalais ou des blancs appartenant aux hautes castes, les plus aisées, cultivées et éduquées comme Sundar. « Il était cultivé, éduqué, riche, solide. Le patriarche d’un clan qui s’épanouissait. » Deux familles qui croiseront leurs destins à travers deux mariages et durant  les événements qui affecteront la vie de leur communauté au Sri Lanka.

Au cours de la visite de ces deux arbres généalogiques parallèles, qui finissent par se rejoindre en certains points, l’auteur s’arrête sur le sort des femmes et raconte leur destinée saisie à un moment décisif de leur existence. La visite commence vers les années quarante et s’achève au début de ce nouveau millénaire. Mary Anne dresse des portraits d’une très grande précision, elle décortique ces femmes, les sonde, les analyse jusqu’au plus profond de l’âme pour comprendre comment elles vivent le sort qui leur est réservé.

Ainsi, à travers toutes ces femmes, elle dresse le portrait de la femme ceylanaise, le portrait de la femme exilée, le portrait de toutes les femmes qui veulent échapper à leur condition de mère pour conquérir le droit à être autre chose, des femmes éduquées, des femmes cultivées, des femmes diplômées, des femmes actives, des femmes reconnues, des femmes aimées … Mais la vie est  difficile, la femme ceylanaise doit avant tout assurer la pérennité de la dynastie et l’exode en Amérique ne change pas grand-chose à leur condition. Les femmes de cette histoire, même si elles ont conquis le droit au savoir et aux carrières prestigieuses, ne rencontrent que désillusion et désenchantement dans des unions qui se délitent systématiquement ou presque. A croire que l’auteur est convaincue que la vie à deux est impossible, sauf peut-être pour ce petit couple d’une extrême fragilité qui pourrait trouver une certaine sérénité dans une vie faite de simplicité, d’humilité, sans  grandes attentes ni ambitions.

Ce livre de la désillusion et du désenchantement se déroule sur fond d’exil, d’adaptation à un continent très différent mais surtout dans un contexte historique difficile où les événements ont été souvent meurtriers : répression des colons anglais, fin de la colonisation et surtout affrontements entre Tamouls et Cinghalais. Il aborde aussi d’autres problèmes comme l’importance des castes et le poids de la tradition qui se heurtent l’un et l’autre aux aspirations de la modernité et laissent les jeunes dans une grande incertitude entre des comportements communautaristes et des aventures vers d’autres civilisations, d’autres cultures, d’autres mœurs.

Une histoire pleine de sensualité, à la limite de l’érotisme que ces femmes revendiquent dans cette galerie de portraits, de destinées plutôt, saisies dans un moment crucial de la vie de chacune, nous offrant un tableau plus général de la femme ceylanaise, de la femme tout court, les assemblant par petites touches et quelques traits comme dans une toile de Soutine. Avec des phrases courtes, efficaces, mais pas trop rapides car très précises et en un débit fluide, Mary Anne teste différentes formes de narration : journal, récit sous deux angles simultanés, … pour nous rappeler que ce roman est le fruit d’un travail de recherche qu’elle boucle par une leçon de cuisine tamoule présentée sous la forme d’une évocation de la tradition immuable. Car cette histoire ne devrait être que la suite du Ramayama, la légende du roi Rama et de sa princesse à laquelle il est resté fidèle malgré la tentation.

Souhaitons à l’auteur de trouver plus de joie et moins de désillusion que ses personnages dans son propre exil de Colombo à Chicago et souhaitons-lui d’être plus apte au bonheur que ces femmes tamoules qui semblent incapables de trouver la moindre parcelle d’espoir hors d’une vie de soumission et de résignation. Mais, « parfois, il y avait des fêtes, du plaisir, de la joie. » Alors …

 

Drôle de garçon - Shyam Selvadurai (1965 - ….)

Vers la fin des années soixante-dix à Colombo, Arjie, un jeune enfant tamoul, préfère jouer avec ses sœurs et ses cousines plutôt qu’aux jeux virils que lui proposent ses cousins et amis. Il découvre progressivement que son comportement indispose ses parents et qu’il est un peu différent des autres garçons. En grandissant, il prend conscience de son homosexualité et comprend qu’il va devoir affronter deux grandes épreuves : sa sexualité franchement en agonie à cette époque au Sri Lanka et ses origines tamoules qui sont au centre d’une sévère querelle entre ceux de sa communauté et les Cinghalais majoritaires qui détiennent les pouvoirs.

Un livre qui parle de choses graves et violentes mais avec une grande sensibilité et beaucoup de tendresse et de douceur. Un bon souvenir de lecture.

Récifs – Romesh Gunesekera (1954 - ….)

Comme le livre précédent, ce roman évoque l’enfance d’un jeune garçon, Triton, placé en 1962 auprès d’un vieil anglais qui se passionne pour la disparition des coraux autour de l’île. L’enfant vit tout d’abord entre cet aristocrate érudit et cultivé et son vieux serviteur qui abuse de lui. Malgré ces faits, Triton refuse de quitter le scientifique et reste à ses côtés alors qu’une jeune femme vient lui tenir compagnie. Mais le couple explose bien vite et l’Anglais retourne dans sa patrie emmenant l’enfant avec lequel il formera un étrange couple maître/valet.

Un roman plein de délicatesse et de finesse sur fond de rapports très tendus entre les deux communautés qui se disputent le pouvoir dans l’île aux odeurs et aux saveurs qui jouent un rôle important. Une belle lecture aussi.

L’homme flambé – Michael Ondaatje (1943 - ….)

J’ai lu « Le patient anglais » quand il s’appelait encore « L’homme flambé », c’est-à-dire avant que le film tiré de ce roman obtienne un immense succès sous le titre que nous connaissons maintenant. J’avoue très honnêtement qu’il est plus facile de parler du livre après avoir vu le film deux ou trois fois qu’après sa lecture. En effet, j’avais trouvé le livre compliqué, l’histoire difficile à suivre et je ne saisissais pas très bien où l’auteur voulait en venir. En général, je vais très peu au cinéma, mais j’ai vu ce film plusieurs fois à la télé, et il transmet très bien l’intensité dramatique développée par le romancier.

Malgré mes difficultés à pénétrer ce roman, je trouve que c’est un texte dense plein de sensibilité qui évoque bien une facette de la guerre qu’on présente rarement : la face arrière, derrière les lignes avec les infirmières et les démineurs. C’est également l’histoire de deux destinées qui se croisent dans des conditions dramatiques : une infirmière qui s’offre en un amour désespéré pour oublier et le soldat mourant en quête de rédemption avant de quitter notre monde. L’ensemble traité avec beaucoup de pudeur et de sensibilité, ce qui donne une grande humanité au roman.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour notre prochaine étape littéraire  -

Et pour consulter mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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