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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 09:28

3.jpg   Katmandou

 

 

Lire sur le toit du monde

Avec cette étape, notre périple va prendre de la hauteur, la hauteur maximum qu’il connaîtra tout au long de ce voyage. En effet, nous enjamberons le Massif Himalayen en quittant l’Inde pour rejoindre la Chine, un escalier gigantesque entre deux mondes immenses. Même sur le toit du monde, il y a des écrivains et nous vous proposons aujourd’hui de découvrir, ou redécouvrir pour certains, quelques auteurs qui sont désormais traduits dans notre langue. Notre premier étape sera pour Samrat Upadyay, un Népalais qui enseigne désormais aux Etats-Unis, avant de visiter Pälden Gyatso, un moine tibétain, maltraité par les Chinois et Kunzang Choden qui nous donnera un premier, pour nombre d’entre nous j’en suis sûr, regard sur le Bhoutan et sa culture. Et, pour ne pas nous égarer sur les périlleux sentiers du plus imposant massif montagneux de la planète, nous demanderons à Alai, Chinois du Tibet, de nous guider sur ces chemins dangereux comme un sherpa qui accompagnerait des alpinistes professionnels ou des touristes en mal de sensations.

 

Les pavots rouges

Alai (  ?  - ….)

« J’étais juste un passant, venu sur cette terre merveilleuse quand le système des chefs de clan approchait de sa fin.» Il était le second fils du chef du clan des Maichi, là-bas à l’Est du Tibet, aux confins de la Chine, où « les chefs de clan avaient toujours préféré l’empire temporel de l’est au pays spirituel de l’ouest. » On le disait idiot… mais l’était-il ? En tout cas, c’est lui qui raconte l’histoire  du clan des Maichi, de son expansion, de sa splendeur et de sa déchéance.

Dans les années trente, au cœur de ces vallées perdues, les chefs de clan disposent d’un pouvoir absolu sur leur territoire et leurs sujets et se livrent des guerres fratricides dans le but d’assurer leur hégémonie et d’accroître leur trésor. Pour vaincre un vassal félon, le chef du clan des Maichi fait appel à la puissance du voisin chinois qui lui fournit des armes modernes et lui assure ainsi une victoire aisée et un prestige certain auprès des autres seigneurs.

A cette occasion, le Chinois incite le chef du clan vainqueur à planter des pavots dont il achètera lui-même la production, ce qui apportera une grande richesse à celui qui en assurera la culture. Après plusieurs échauffourées, guerres et autres amabilités entre voisins, les clans disposent des graines de pavot et se lancent dans la culture spéculative sans retenue jusqu’au jour où la carence en céréales vivrières crée une dure famine. Seul le clan Maichi, qui a semé de l’orge, tire profit de cette calamité et augmente encore ses richesses en vendant son orge à des prix mirobolants et en installant une forme d’autorité sur les autres clans. Le pays entre alors dans l’ère de l’économie de marché, l’idiot construit une véritable ville commerciale à la frontière du pays des Han. « C’était la première fois, dans l’histoire des chefs de clan, que l’on transformait une forteresse en marché. »

Mais cette ouverture deviendra rapidement néfaste aux populations car les blancs et les rouges, qui s’opposent en Chine, exporteront vite leur conflit sur la terre tibétaine pour le plus grand malheur de cette civilisation des chefs de clans qui connaîtra alors un déclin inéluctable.

Ce vaste récit, à la fois roman picaresque et rocambolesque, conte épique mais aussi parabole sur le pouvoir et son exercice, la puissance et la gloire, l'ascension et la déchéance, est prétexte à brosser un vaste portrait bien différent de l'imagerie habituelle de ce Tibet particulièrement méconnu, loin de Lhassa et plus proche de la Chine et de son pouvoir. Mais, l’auteur, même s’il est Tibétain, est aussi un bon Chinois récompensé par le plus grand prix littéraire de son pays, le prix Mao Dun, si bien que sa version n’est pas forcément la plus objective, mais ce n’en est pas moins un regard qu’il ne faut pas oublier.

Ce récit a aussi le mérite de démontrer comment une culture hautement spéculative a pu, en s’appuyant sur la cupidité des hommes, conduire une civilisation à sa perte en lui inculquant la gangrène que véhicule l’économie de marché, à l’image des drogues et maladies vénériennes qui envahissent les villes nouvelles dévolues au commerce. Les bordels s’installent aux côtés des auberges, des banques et autres échoppes et répandent la syphilis parmi ces populations corrompues. L’enrichissement brutal du pays, resté jusqu’alors dans les nimbes médiévales, va inéluctablement attirer le regard du puissant voisin qui, en manipulant les chefs de guerre frontaliers, va trouver là une excellente porte pour entrer dans un territoire qu’il revendiquait depuis un certain temps déjà.

L’idiot qui narre cette saga familiale, l’aventure de tout un peuple, la déchéance d’une civilisation, la fin d’une époque, n’est peut-être finalement pas si idiot que ça. Car, s’il n’a pas forcément l’intelligence de son frère aîné, il a des intuitions souvent très opportunes, un bon sens bienvenu, et il sait user à bon escient de la ruse et de l’astuce qu’il oppose à la force brutale des autres. « Je savais, à présent, quand je devais surprendre ceux qui me méprisaient en ayant l’air d’être la personne la plus intelligente du monde. Puis, quand je leur avais fait assez peur pour qu’ils me traitent comme un garçon intelligent, j’agissais à nouveau stupidement. » C’est par conséquent un discours intéressant sur le pouvoir et son exercice, l’intelligence et l’intuition, la stratégie et le hasard, que nous propose Alai au cours de ce texte qui peut apparaître primaire au premier abord, d’autant, qu’en ce qui me concerne, je n’ai lu qu’une version traduite de l’américain. Les risques de déperdition et de transformation sont quasi inéluctables lorsque l’on passe du chinois à l’américain et ensuite au français.

J’ai eu l’impression, par moments, d’entendre comme des roulements de tambour venus du côté de chez Gunther Grass, mais ce n’est sans doute qu’une impression, « … même les gens intelligents sont quelquefois stupides. »

 

Dieu en prison à Katmandou – Samrat Upadyay (1964 - ….)

Dans cet ouvrage, Upadyay, qui est népalais et enseigne désormais aux Etats-Unis, évoque la rencontre difficile entre la tradition népalaise et la culture moderne qui a envahi Katmandou, devenu une vaste mégapole anarchique, victime d’un développement trop rapide de sa population sans aucun aménagement ni planification, aussi est-ce l’anarchie permanente gérée par un régime totalement anachronique et dépassé par les événements qui sévit. Dans ce roman, une famille réussit à marier son fils dissipé avec une riche héritière affligée d’une légère boiterie, mais un bon mariage arrangé, construit sur des bases solides par les deux familles, vaut peut-être mieux qu’un mariage  d’amour.

Le feu sous la neige - Pälden Gyatso (1933 - ….)

Pälden Gyatso est un moine tibétain qui a participé au soulèvement de 1959 contre les occupants chinois, il a été arrêté et interné. Son livre est le récit de sa détention qui a duré trente trois ans avant qu’il parvienne à s’enfuir à Dharamsala où réside l’administration tibétaine en exil, dans le nord de l’Inde. Pour raconter cette aventure, sa détention, ses tourments, son passage dans les camps de rééducation et sa fuite finale après sa libération définitive en 1990, il s’est adjoint l’appui de l’historien tibétain Tsering Shakya. Aujourd’hui, il témoigne à travers le monde sur le sort des détenus tibétains dans les prisons chinoises en exhibant les stigmates des tortures qu’il a subies et les quelques objets qu’il a pu sortir de son pays comme preuve de ses malheurs.

Le cercle du karma – Kunzang Choden (1952 - ….)

Merci Kunzang d'entrouvrir la porte du Bhoutan, ce pays si mystérieux et si refermé sur lui-même, où la religion, une certaine philosophie et peut-être même un certain obscurantisme, conduisent les populations à subir leur karma avec sagesse et résignation. Pour Tsomo, le karma n'a pas été ingrat, il lui a tracé un long chemin tant par la distance que par les rencontres qu'elle a faites et les avatars qu'elle a connus. Ces malheurs à répétition retirent un peu de sa crédibilité au récit et le privent de la véritable dimension spirituelle qu'il aurait pu avoir. Il n'est pas toujours nécessaire de charger la barque pour retenir et émouvoir le lecteur qui de ce fait est plus enclin à se souvenir de l'exotisme du roman que des messages qu'il distille sur la religion, l'acceptation du sort ou la libération de la femme.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour une prochaine étape de notre tour du monde littéraire  -

Et pour consulter mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

"Denis.Billamboz 05/12/2012 11:41

Partout où l'homme respire, il pense et cherche donc à partager le fruit de ses cogitations... Bon , tu n'es pas obligé d'infliger cette escapade aux femmes qui t'accompagnent, je ne voudrais pas
être responsable de l'asphyxie de la gente féminine dans ta famille.Mais une petite dose d'Alaï pourrait être appréciée par ceux et celles qui aiment l'exotisme, un peu d'histoire de ces pays
méconnus et la grande aventure.
La semaine prochaine sera toute en descente vers les grandes plaines de l'Empire du milieu où nous resterons deux semaines, il faut au moins ça pour avoir une maigre idée de ce vaste pays qui nous
inquiète tellement.
En attendant, respire fort, reprend ton souffle et salue ces dames !

Pascal 04/12/2012 13:36

Salut Denis,
Je ne pensais pas que tu irais jusqu'à nous entrainer sur le toit du monde pour une séance de lecture aussi passionnante soit-elle ! Mais il faut croire que dès qu'il s'agit de livre, tu ne
redoutes rien et aucun obstacle ne risque de te décourager. Je te suis et je commence à m'adapter à l'air des cîmes. Mais quelle ascension tout de même ! Jusqu'où ne faut-il pas aller pour
s'initier à la lecture en ta compagnie ? Je me demande si je vais convier ma belle-mère et Agnès à te suivre dans une expédition où il faut sacrément du souffle et de la motivation. Enfin j'en ai
pris mon parti,d'autant que l'excursion ne manque pas de piment. Il me faudra bien la semaine pour me remettre. Et où vas-tu nous emmener encore la semaine prochaine ?

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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

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 Soëren Kierkegaard

 

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