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22 juillet 2013 1 22 /07 /juillet /2013 07:52

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Lire entre les îles de la Mer des Caraïbes

 

Avec cet épisode notre voyage autour du monde se termine après avoir effectué quatre-vingt-treize étapes pour visiter trois-cent-soixante-douze œuvres littéraires d’autant d’auteurs différents. J’espère que vous avez pris un peu de plaisir à me lire et que vous en trouverez dans le nouveau projet que je prépare avec Armelle. C’est un petit bonheur de terminer ce périple dans la mer des Caraïbes ; j’ai un faible, vous l’avez peut-être remarqué, pour la littérature qu’on écrit sur les îles car même la misère y semble moins pénible. Nous terminerons donc notre voyage avec un poète, Derek Walcott, Prix Nobel de littérature, né à Sainte Lucie dans les Petites Antilles qui nous conduira à la rencontre de trois femmes venues d’horizons différents : la Portoricaine Rosario Ferré, la Dominiquaise (de la Dominique) Jean Rhys et l’Antiguayenne Jamaïca Kincaid.  

 

 

Heureux le voyageur

Derek Walcott (1930 - ….)

 

C’est toujours une grande frustration de lire de la poésie traduite et de ne pas pouvoir goûter à la source des vers ciselés par le poète, comme c’est le cas avec cette édition, quand la version originale figure en regard de la version traduite. Mais, même si on perd la musique, le rythme et la saveur des mots assemblés en une magique potion, il reste tout l’engagement du poète et la force des images et des évocations.

Derek Walcott, Prix Nobel de littérature, né à Sainte Lucie, petite île des Caraïbes, raconte l’exil, le voyage forcé, la fuite à laquelle il faut bien se résoudre.

«Bidonville, arrogance, censure et corruption font paraître l’exil un parti plus heureux que la patrie. »

Ainsi l’exilé pourra-t-il découvrir l’Amérique, du nord au sud et du sud au nord, voyager vers la vieille Europe où de sombres fantômes errent encore, ceux de la pire horreur de l’histoire et ceux qui ont violé la terre des ancêtres. Et il faudra bien revenir vers ces îles exubérantes dont les desperados, dictateurs en paillettes mais tellement réels et  cruels, et les poètes, messies de la paix et témoins des débordements, ont peuplé les toiles hollywoodiennes.

 

Ainsi, le poète chante les pays qu’il visite, ne s’éloignant jamais de l’élément liquide qui fut son berceau, plaçant les mots là où les autres mettent les images et dressant une galerie de portraits où l’on croise aussi bien Seferis que James Coburn, Borges que Jean Rhys sa voisine des Caraïbes.

Par ailleurs, le poète a une mission, il doit dénoncer et Walcott dénonce :

 

« Maître, chaque idée se méfie aujourd’hui

de son ombre. Un vieil ami chuchote chez lui

comme si elle pouvait le jeter en prison ;

les marchés n’acclament plus, selon leur habitude,

nos milices bottées, camouflées, qui en trombe

passaient sur des camions, les grenades sapotes

poussant à leur ceinture ; des idées en arme

divisent les îles ; sur les places obscures

les poèmes se rassemblent en conspirateurs. »

 

C’est un poète engagé qui lutte pour la liberté, la démocratie, la justice, les droits de l’homme, toutes valeurs qui n’étaient encore bien souvent que des mots dans ce semis d’îles quand il a écrit ses vers encore blessé par le racisme qu’il a dû supporter.

 

« Les doigts de la caissière évitent encore ma main

comme si elle allait roussir la sienne – eh oui, je suis un singe,

l’un de cette tribu de délirants ou mélancoliques primates

qui ont forgé votre musique depuis plus de lunes

que dans le tiroir de la caisse toutes les pièces d’argent. »
 

 Malgré, cette blessure, un peu d’aigreur et une certaine forme de découragement, le poète espère avoir lutté pour la cause des miséreux, de plus en plus nombreux, qui meurent de faim, et témoigné mais, humblement, il demande le pardon pour ce qu’il n’aurait pas fait : 

« Puisse la dernière lueur du ciel avoir pitié de nous

pour le tenace mensonge si flagrant que nous n’avons pas dénoncé. »

« … Je suis las des mots,

et la littérature et un vieux divan bourré de puces,

las de la culture dont on bourre les peaux de l’empailleur. »

 

Liens excentriques – Rosario Ferré (1938 – ….)

 

Avec ce roman, Rosario Ferré raconte la vie à Porto Rico mais l’histoire serait sans doute à peu près identique dans n’importe laquelle des îles Caraïbes, le soleil serait aussi chaud, les personnages aussi exubérants que les très nombreux qu’elle met en scène, la vie politique aussi trouble, la richesse et la misère aussi contigües. Elvirita, fille d’une riche famille de planteurs de canne à sucre, vit entre des parents qui ne l’aiment pas assez, des grands-parents au caractère bien trempé et une foule d’oncles et de tantes qui se démènent en politique ou en affaires mais aussi, pour certains, dans des jeux plus frivoles… une saga familiale qui montre le déclin de la canne à sucre et la montée en puissance des grandes fortunes parallèlement à l’explosion de la misère. Une photographie de Porto Rico au moment où l’île bascule entre plus d’indépendance et un renforcement du lien avec les Etats-Unis. Une belle page de littérature caribéenne.

 

La prisonnière des Sargasses – Jean Rhys (1890 – 1979)

 

Ce roman est un classique de la littérature anglophone caribéenne, certains y ont vu un double de Jane Eyre. J’ai relu ce livre récemment mais ma lecture de celui de Jean Rhys est trop ancienne pour que je me hasarde à un parallèle  argumenté. Antoinette est la fille de planteurs jamaïcains ruinés par la libération des esclaves ; elle vit avec sa mère qui sombre peu à peu dans la folie sous la pression des anciens esclaves qui se font de plus en plus menaçants. Envoyée dans un couvent pour suivre des études, elle est séduite par Rochester qui la déteste et la dépouille de ses biens avant de l’abandonner à la garde de deux domestiques. Elle ne gagne sa liberté qu’en incendiant la maison où elle est détenue comme elle l’avait gagnée une première fois lors de l’incendie du domaine familial qui la retenait comme une forteresse retient le seigneur à l’abri de ses murs.

 

Lucy – Jamaïca Kincaid (1949 - ….)

 

Lucy s’échappe de la petite île des Caraïbes où elle est née et où elle n’est pas heureuse dans sa famille ; elle déteste autant sa  mère qu’elle l’aime et son père ne l’aime pas. Elle est bien accueillie par une famille bourgeoise de New York qui accepte sans problème sa différence ; malgré cela, elle ne parvient pas à aimer les autres, son passé la rattrape sans cesse et lui impose les images de son enfance. Obsédée par sa différence, son sexe, elle n’arrive pas à s’intégrer dans la vie pourtant facile qu’on lui propose ; ses fantômes intérieurs sont trop forts, elle reste extérieure à ce monde qui n’est pas le sien et qu’elle ne peut envisager être le sien. L’écriture pourrait être une porte de sortie pour s’évader de ce monde clos où elle reste enfermée sur elle-même, mais l’est-elle ?

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

parent Remy 26/10/2016 19:49

"Nous étions comme les deux branches d'un même tronc, S'élevant comme criossent les arbres les plus généreux, Vivaces les racines" Ces quelques mots du poète Al-Khansa me laisse à la nostalgie de ton bleu sans fond. Comme je désespère de pouvoir t'adresser mes mots du coeur en sorte que nous soyons unis. Je sais que tu surpasse la parole et l'écriture, toi qui parsème tes océans d'espèces féeriques. Ta mer,à l'image de la tortue, est miroir de quelques constellations splendide et perdu.Je rêve de revenir comme l'hiver dernier Je te laisse un "je t'aime" sur l'écume de ton eau

"Denis.Billamboz 12/10/2013 12:58

Bonjour Pipa,

Merci de ce commentaire. J'ai lu moi aussi ce livre de Guimaraes Rosa, c'est un souvenir déjà lointain mais je me souviens de ce livre fantastique qui a une profonde signification sociologique, il
rappelle en effet les origines africaines de la population noire du Brésil sous une forme mythologique. Un bon livre qui mérite bien une lecture dans le train. J'ai moi aussi beaucoup lu dans le
train, c'est un endroit très agréable pour lire car on peut rester un bon moment sans changer de place et plonger complètement dans sa fiction.

Bon week-end.

Pipa Gutierrez 11/10/2013 14:52

Je crois que je suis plutôt tentée par « Mon oncle Jaguar » de João Guimarães Rosa. Passionnée des histoires fantastiques, mythologiques, fabuleuses ou des sciences fictions, histoires légendaires
ou épiques…, j’aime bien aussi les romans d’amour mais pas les romans policiers ! Je vais me procurer de ce livre pour le lire lors de mon prochain voyage, que ce soit dans le train, dans l’avion,
sur un rocher ou même dans la forêt… une distraction de plus à part le fait de découvrir les paysages !

denis billamboz 24/07/2013 12:21

Merci Maxime pour ce texte très élogieux qui me fait grandement plaisir. Mais rassure-toi, je ne vous abandonne pas et je vous réserve encore quelques belle surprises au détour de la nouvelle
rubrique qu'Armelle m'a si gentiment confiée. Je prendrai toujours plaisir à te croiser là où ailleurs sur la toile pour parler de nos lectures.

Maxime 23/07/2013 10:32

Déjà terminé ce grand voyage littéraire. Je n'ai pas vu passer le temps et pourtant nous avons fait de la route et visité la littérature à toutes les altitudes, sous toutes les latitudes, dans
l'opulence et la misère, dans des forêts tropicales, des déserts et même dans les glaces de l'arctique, oui cela a été très riche, assez exceptionnel de pouvoir entrer au coeur des pages d'auteurs
si divers. Un grand merci à ce blog de nous avoir offert cette longue route et à Denis, le lecteur infatigable d'avoir rendu compte d'écrivains de toutes nationalités et d'horizons si différents.
J'attends la prochaine cuvée avec impatience. Un grand bravo, grâce à vous j'ai découvert des auteurs que je n'aurais jamais connus sans vous.

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

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Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
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