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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 08:28

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Lectures baltes

Comme le font de très nombreux Finlandais en fin de semaine, prenons le ferry pour partir vers Tallin, mais pas pour faire provision de boissons alcoolisées détaxées, seulement pour prendre contact avec la littérature balte et principalement estonienne. En effet, mes lectures baltes sont presque essentiellement estoniennes et je n’ai pas encore croisé la route d’un seul écrivain letton depuis vingt ans. C’est donc Arno Valton, un auteur estonien qui eut bien des difficultés avec le régime quand celui-ci était encore soviétique, qui nous guidera à la rencontre de l’œuvre de Jaan Kross certainement le plus grand écrivain estonien contemporain et peut-être même balte. Nous visiterons ensuite l’œuvre de Viivi Luik, une Estonienne elle aussi, avant de nous attarder un instant avec Romain Gary dont il est bien difficile de connaître la biographie exacte tant il a affabulé sur le sujet. Mais, bien qu’il se rattache à la littérature française, il est admis que ses origines sont lituaniennes, je l’utiliserai donc ici car je n’ai pas d’autres lectures baltes à vous proposer et qu’il serait dommage de passer à côté d’un tel monument de la littérature mondiale.

 

Le porteur de flambeau

Arvo Valton ( 1935 - ….)

A priori Arno ce n’était pas gagné entre nous car la nouvelle n’est pas mon style littéraire de prédilection et la littérature absurde permet trop souvent à des auteurs, en défaut d’imagination de dire n’importe quoi, sous prétexte que de toute façon c’est absurde. J’ai donné, et même trop, dans ce genre d’auteurs surtout américains d’ailleurs. Mais toi Arno, ton traducteur a eu la prudence de nous avertir dans son propos liminaire à ce recueil de nouvelles, et de nous rappeler que tu avais de très bonnes raisons d’utiliser ce mode de narration pour faire passer tes messages. En effet, « Ce n’est qu’à partir de 1968 qu’Arno Valton tourne le dos au réalisme de ses débuts et invente un style personnel, fondé sur l’absurde et le grotesque » et qu’ainsi « les nouvelles d’Arno Valton ont joué un rôle considérable dans son pays (l’Estonie) pendant les temps difficiles de la « stagnation », en incarnant, face au régime brejnevien, la liberté de l’esprit et la dénonciation du totalitarisme.

Fort de ces précieuses informations, j’ai pu aborder ton recueil avec une plus grande objectivité et j’ai mieux compris ces personnages anonymes qui errent dans un monde indéfini, glauque, souvent nocturne ou sombre, pour essayer de réveiller les consciences endormies des masses en butte à une nuée d’interdits ou face à des obligations contraignantes ne laissant aucune place à la liberté. On lit clairement entre les lignes la dépersonnalisation imposée par un régime opaque avec l’aide d’une administration zélée et totalement absurde (La réalité dépasse la fiction).

Ces nouvelles dénoncent explicitement les diverses carences du système : abrutissement des masses, crise du logement, suspicion permanente, complexité du système, standardisation généralisée, absurdité administrative, …, toutes les tares que dénonçaient déjà le couple Kehayan dans « Rue du prolétaire rouge » dans les années soixante-dix.

Ta plume se fait parfois plus audacieuse et tu n’écris pas qu’entre les lignes, tu balances aussi, quelquefois, au détour d’un paragraphe quelques bonnes sentences du genre : « Le collectivisme moderne n’a pas que des bons côtés,… », « Leur appartement devait être un refuge, une de ces innombrables cellules de pierre . » ou « Qu’est-ce que vous avez à vous agiter et à jacasser ? Est-ce que les gens n’ont pas le droit, parfois, de faire ce qui leur plaît ? »

Et que ta plume soit un secours pour la littérature estonienne qui vit des jours difficiles sur un marché très étroit et qui doit mieux s’exporter pour pouvoir exister et susciter la création.

 

Le fou du tzar– Jaan Kross (1920 – 2007)

Jaan Kross, qui figura pendant un certain temps parmi les candidats potentiels pour le Prix Nobel de littérature, décéde en 2007 sans avoir obtenu ce prix. Après des débuts en poésie, il se tourne vers le roman historique et dans « Le fou du tzar » dresse le portrait du colonel Von Bock, un ex-favori d’Alexandre Ier, tombé en disgrâce pour avoir proposé un projet de réforme trop réaliste qui mettait  clairement en évidence les carences du régime. Après neuf années d’emprisonnement, le colonel vit chez lui sous la surveillance humiliante des siens. Une situation que Kross ne met certainement pas innocemment en évidence, c’est un peu comme un petit coup d’épingle que l’auteur piquerait dans la chair de ceux qui dirigeaient la vaste union qui englobait son pays quand ce livre a été écrit. Une belle fresque historique qui fait revivre l’Estonie et qui montre que les perversités du régime ne se sont peut-être pas éteintes avec le temps.

Viivi Luik – La beauté de l’histoire (1946 - ….)

A la frontière de la poésie et de la prose romanesque, aux confins du roman fantastique, Viivi Luik, romancière estonienne, rapporte dans ce livre une histoire d’amour entre un sculpteur juif de Lettonie et une jeune poétesse estonienne qui lui sert de modèle. Ce récit, qui se déroule en 1968, au moment où les chars soviétiques pénètrent à Prague, dessine une image trouble de ces pays de l’Europe de l’Est qui ploient sous la botte soviétique. C’est une forme de protestation suggérée, voilée, qui se noie dans une brume effilochée comme les photos artistiques qui suggèrent sans montrer. Un exercice de style pour délivrer un message en forme de dénonciation de la dictature qui règne alors dans cette partie de l’Europe.

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable– Romain Gary (1914 – 1980)

Pour comprendre tout le désarroi, l’amertume et l’angoisse qui imprègnent ce roman, il faut le lire quand la soixantaine est venue et que le corps ne répond plus comme avant ou plus tout à fait comme avant. Je peux témoigner, j’ai lu ce livre il n’y a pas si longtemps. C’est l’histoire d’un homme qui a atteint cet âge un peu fatidique après une vie brillante et bien remplie et qui ne peut pas accepter de se voir diminué devant la belle et jeune brésilienne qu’il a séduite et qu’il ne peut plus satisfaire comme il le voudrait. Tous les artifices qu’il entrevoit ne font que lui confirmer qu’il a déjà descendu une marche vers la fin de sa vie. Un livre puissant, vrai, sans concession qui met le lecteur face à lui-même et à son avenir et lui confirme qu’il y a bien une limite au-delà de laquelle la vie n’est plus comme avant et qu’elle ne sera bientôt plus la vie. Certains ont trouvé de l’espoir ou de l’amour dans ce livre, moi, j’y ai surtout vu du désespoir et de l’amertume et même une forme de révolte contre ce début de déchéance physique.

Denis BILLAMBOZ  -  à la semaine prochaine pour la poursuite de notre tour du monde littéraire  -

 

Et pour consulter la liste de mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-desssous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

armelle 07/03/2012 10:11

Parce que c'était un homme fier, il s'est suicidé comme Montherlant plutôt que de sombrer dans l'inévitable déchéance physique. C'est un choix...Il y en a d'autres qui affrontent la vieilesse et ce
qu'elle suppose avec panache. Il y a aussi des vieillards touchants et admirables. Autrefois, les personnes âgées étaient respectées, on les considérait comme des sages que l'on écoutait et qui
avaient vocation à transmettre un héritage moral et culturel. Aujourd'hui, la vie de leurs enfants est trop trépîdante pour qu'ils prennent à charge leurs aînés. Alors on les condamne à la maison
de retraite où ils n'ont plus qu'à attendre la mort.Rude condition humaine dont l'ultime chapitre est presque toujours un naufrage.

"Denis.Billamboz 07/03/2012 01:15

Très juste tout ce que tu dis mais quand on lit se livre et qu'on est un homme qui a, à peu près, le même âge que l'auteur quand il a écrit ce roman, on ne peut éviter de s'interroger et de frémir
un peu.

Armelle 06/03/2012 10:39

Le roman de Romain Gary dont tu parles me laisse le souvenir d'une douleur qui l'a conduit à se suicider.C'est un livre puissant, plein des déchirements d'une vie qu'il a aimée et qui s'en va,
d'une femme, cette Laura, qui n'est autre que son épouse Jean Seberg qui se suicidera elle aussi et que, par fierté, il tente de jeter dans les bras de son fils. Cette dramaturgie est, je pense,
très autobiographique et il y a dans ce beau livre une tension continue, qui s'exprime si bien dans ces quelques lignes :

"Il m'avait toujours paru que le vieillissement prépare au vieillissement. Il était, me semble-t-il, saisons, étapes, signes annonciateurs du changement : un "peu à peu" qui donne le temps de
réfléchir, de se préparer et de prendre ses dispositions et ses distances, se fabriquer une "sagesse", une sérénité. Un jour, on se surprend à penser à tout cela avec détachement, à se souvenir de
son corps avec amitié, et se découvrir d'autres intérêts, les croisières, le bridge et des amitiés parmi les antiquaires. Or, je n'avais encore jamais eu de défaillance. Mes sens n'avaient jamais
refusé de s'éveiller. Sans doute, depuis longtemps déjà, il n'était plus question pour moi de ces nuits où le corps ne lésine pas jusqu'à l'aube et ne sait même pas compter. Mais tout cela n'avait
guère d'importance, car il n'y avait pas d'autre enjeu que de donner à chacun son dû. Il ne s'agissait que d'un échange de bons procédés."

Mais les bons procédés ne font pas le bonheur et l'amour a besoin d'autre chose que de résignation. Un des livres les plus attachants de cet auteur avec "Les promesses de l'aube".

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Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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