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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 08:30

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Lire entre Khartoum et Tripoli

Voyage dans un monde dont on ne parle en général que pour évoquer les exactions humaines ou les excès de la nature générateurs des plus grandes famines de la planète. Région africaine qui ne tente que les téméraires aventuriers mais qui cache dans le repli des longues djellabas de véritables poètes nourris à la solitude et la pureté originelle du désert. C’est Dinaw Mengestu, un Ethiopien réfugié à New York, qui nous guidera à la découverte de la prose de son compatriote Nega Mezlekia dont la lecture est nécessaire à tous ceux qui veulent appréhender la grande catastrophe éthiopienne à travers la vie des petites gens, ceux qui ne sont là que pour subir ; du Libyen Ibrahim Al Koni, véritable poète du désert ; et du Soudanais Jamal Mahjroub qui voyage aussi bien dans le temps que dans l’espace et les esprits. Encore de belles lectures, terrées au fond des bibliothèques, qu’il faut dénicher pour comprendre ces peuples.

 

Les belles choses que porte le ciel

Dinaw Mengestu (1978 - …)

A Washington, comme chaque soir, dans un minable quartier peuplé de déracinés en tout genre et de laisser pour compte par la société, trois Africains, Kenneth le Kényan, Joseph le Congolais et Stephanos le narrateur éthiopien, jouent à leur jeu préféré : le jeu des dictateurs qui consiste à évoquer un nom, une date ou un pays et à partir de cette information à resituer un coup d’état avec son protagoniste, son pays et son année. Et ce jeu semble inépuisable tant l’Afrique a pu fournir, et fournit toujours,  de matière à ce divertissement.

Stephanos a fui l’Ethiopie quand les insurgés ont assassiné son père sous ses yeux, Kenneth a quitté le Kenya pour trouver un peu plus de liberté et se construire un avenir digne de ses capacités et Joseph a choisi l’exil quand Mobutu a fait régner la terreur au Congo, ou au Zaïre, selon les interlocuteurs. Ils ont, tous les trois, reconstruit dans ce coin perdu de la ville un espace d’intimité où ils peuvent se sentir Américains, mais aussi Africains, car l’exil n’est pas forcément une idée définitive pour tous, la latérite colle encore à leurs semelles. Cet équilibre précaire, entre la fuite en avant et la nostalgie du pays, est un jour rompu quand le quartier prend une certaine valeur et que des classes plus aisées viennent s’installer au détriment des plus défavorisés qui sont expulsés sans ménagement. Le quartier « blanchit » et Stephanos perd peu à peu les petits clients qui le faisaient vivoter.

Parmi ces nouveaux arrivants, Judith, une blanche, et sa fille Naomi, une métisse, se lient d’amitié avec Stephanos, notamment la jeune fille avec laquelle il lit « Les frères Karamazov » pour meubler le temps que ses clients lui laissent désormais dans son épicerie désertée. Mais la situation va progressivement se détériorer sous la pression des plus démunis qui ne veulent pas se faire éjecter de ce quartier, où ils vivent bien ensemble depuis longtemps déjà.

Si ce roman évoque le sort des plus démunis dans les villes du monde dit développé, il est avant tout un long exposé sur l’exil dont il envisage tous les aspects. Ces gens, qui quittent leur pays et surtout l’Afrique parce qu’ils ont tous quelque chose ou quelqu’un à fuir, « … je n’étais venu en Amérique que pour trouver une vie meilleure. J’étais arrivé en courant et en hurlant, avec les fantômes d’une ancienne vie fermement attachée à mon dos. » Après la fuite, vient le temps de l’intégration qui n’est pas plus facile, « personne, ici, ne te donnera rien pour rien. Cela se passe comme ça, en Amérique. » Mais une nouvelle vie dans un nouveau pays n’efface pas le passé, surtout quand il est peuplé de fantômes terrifiants. Et malgré cette nostalgie et ces angoisses rémanentes, le temps de la sédentarisation vient progressivement, insidieusement, « combien de temps m’a-t-il fallu pour comprendre que je ne retournerais plus jamais en Ethiopie ? » Et puis un jour arrive le moment de l’acceptation, « … l’idée, peut-être, que ce que vous regagnez ne peut plus être ce que vous avez quitté. »

Mengestu dresse aussi, au passage, un portrait inquiétant de cette Afrique partie à la dérive, paradis des petits dictateurs ambitieux, des colonels même pas des généraux, qui sèment la violence, affament leurs peuples sans vergogne aucune. Mais il ne s’apitoie pas devant cette situation, il éprouve une espèce d’acceptation en forme de résignation : « … et il semblait trop dur de dire que des choses terribles peuvent arriver aux gens sans aucune raison si ce n’est qu’il faut bien que ces choses arrivent à quelqu’un. » Un sage, comme l’Afrique en produisait et en produit peut-être encore quelques uns, qui sait raconter et conter comme le griot du village qui perpétue la mémoire collective, rappelant les hommes à la sagesse ancestrale, même ceux que l’exil a coincé entre deux monde où ils resteront à jamais solitaires.

 

Dans le ventre d’une hyène – Nega Mezlekia (1958 - ….)

Nega, jeune Ethiopien vivant sur les hauts plateaux, connait une enfance un peu turbulente sanctionnée par de solides corrections. Avec un de ses camarades, il organise un mouvement de contestation contre l’exploitation des pauvres paysans qui n’arrivent même plus à se nourrir. La police réprime durement leur manifestation. Les événements s’enchaînent rapidement, le Négus est destitué par la junte militaire qui impose sa force brutale. Nega s’inscrit dans l’un des deux partis qui se disputent violemment le pouvoir, puis rejoint un mouvement de guérilla aux confins de la Somalie qu’il quitte quand il constate que le mouvement est instrumentalisé par les Somalis. Les misères accablent le pays : la famine, l’exode des populations, l’élimination physique des opposants, … la grande catastrophe humanitaire qui a tellement ému l’Occident.

Nega a quitté le pays pour rejoindre les Pays-Bas,  puis le Canada, il raconte, sans jamais sombrer dans les descriptions sordides ni l’apitoiement pathétique, la misère, le malheur, la mort, la haine, les assassinats, gardant certainement une rancœur contre les responsables des horreurs mais aussi une réelle tendresse pour son pays. L’humour, la dérision, l’absurdité rendent plus réelle l’atrocité de la situation.

Poussière d’or – Ibrahim Al Koni (1948 - ….)

Le fils d'un noble touareg du Sahara reçoit à sa majorité un superbe bélier qui tombe malade après avoir fréquenté les brebis d’un autre troupeau. Le berger, au terme d’un long périple initiatique dans le désert, trouve l’herbe miracle qui sauvera son bélier. Mais le diable, fournisseur de l’herbe magique, exige qu’il castre l’animal et qu’il expie lui-même toutes les fautes qu’il a commises. Sa dernière punition prendra la forme d’un sac de poussière d’or qui lui a été remis à son insu et qui sera à l’origine du plus grand scandale jamais connu dans le désert.

Un livre d’une puissante portée poétique qui magnifie la pureté du désert et stigmatise la faiblesse des hommes toujours prêts à la compromission pour une richesse quelconque.

Le télescope de Rachid – Jamal Mahjroub (1960 - ….)

A Alger en 1609, pour se tirer d’un mauvais pas avec la police, Rachid accepte une mission très complexe, il doit ramener d’Europe la dernière invention allemande : le télescope qui donnera un avantage important au bey pour conduire ses guerres. Au XXe siècle, au Danemark, des archéologues pensent avoir retrouvé le corps d’un célèbre astronome du XVIIe siècle. L’histoire oscille entre ces deux événements et ces deux époques, conduisant Rachid sur les lieux des vestiges que les archéologues mettent à jour. Une grande aventure à travers l’Europe du XVIIe siècle, mais aussi une quête métaphysique, la confrontation de la science et de la religion, l’antagonisme entre le monde chrétien et le monde musulman, l’opposition entre la réflexion intelligente et la bêtise brutale.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre périple africain et littéraire  -

Et pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

"Denis.Billamboz 23/04/2013 13:07

Eh oui Maxime, Il y a des belles pages même sous le sable du désert et Armelle les a débusquées. Al Koni est en effet un vrai poète nourri à la solitude du désert. Ses textes son magnifiques, au
moins celui que j'ai lu et que je vous propose ici.Mezlequia est lui aussi très intéressant même si c'est dans un autre genre.

armelle 16/04/2013 09:32

Oui, "Poussière d'or" d'Ibrahim Al Koni compte parmi les oeuvres marquantes de la littérature arabo-musulmane. La poésie y est présente en continu et dévore un récit d'une grande originalité, un
conte tissé dans le sable et le vent du désert, où l'homme est sans cesse confronté aux forces mystérieuses et puissantes du silence et de la mort.Je crois, Denis, que nous avons ressenti des
impressions de lecture très proches.

Maxime 15/04/2013 13:45

Une nouvelle vitrine de libraire très attirante.

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