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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 08:56

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Lettres écrites sous la botte d’Enver Hodja

De Grèce, poussons la porte de l’Albanie restée si longtemps fermée à double tour isolant le pays de toutes intrusions ou ingérences extérieures et le laissant à la totale merci d’un dictateur impitoyable, Enver Hodja. Et, c’est un apparatchik de ce régime qui nous accueillera, Dritëro Agolli, aussi célèbre en Albanie qu’Ismaïl Kadaré, après, toutefois, avoir opéré un virage politique et idéologique significatif. Il nous conduira à la rencontre de ces écrivains qui ont eu maille à partir avec le régime et  ont connu soit l’exil comme Luan Starova, aujourd’hui diplomate en Macédoine, la disgrâce comme Ismaïl Kadaré ou le deuil et la prison comme Bashkim Shehu dont le père fut suicidé. Ces Albanais nous donneront un regard un peu externe puisqu’ils vivent désormais presque tous à l’étranger, Starova en Macédoine, Kadaré en France, Shehu à Barcelone. Toutefois Agolli nous permettra de pénétrer au cœur de ce pays énigmatique.

L’homme au canon

Dritëro Agolli (1931 - ….)

« Voici donc l’œuvre enfin restituée sous sa forme authentique, celle d’un noble et vrai roman populaire, délivré de tout ce qui l’étouffait jusque-là. Exit l’idéologie, place aux seuls comportements humains. » En effet, il faut savoir, avant d’aborder ce livre, qu’Agolli a été pendant plusieurs années Président de l’Union des écrivains et artistes d’Albanie sous Enver Hodja et qu’il fut ainsi considéré, à juste titre, comme un apparatchik du régime. Ce roman publié en 1975 a donc été ré-écrit et débarrassé de la propagande qui alourdissait considérablement l’intrigue.

Ce livre, c’est l’histoire d’un brave paysan albanais, pendant le dernier conflit mondial, qui voit un jour des Italiens s’enfuir en abandonnant un canon. Il revient la nuit, avec mule et bœuf, pour prendre ce canon et les munitions qui lui sont nécessaires. Il a une idée bien précise sur l’usage qu’il va en faire et refuse de le remettre à la résistance, car en Albanie, les Italiens, puis les Allemands qui les remplacent, ne sont que des ennemis de circonstance, les vrais ennemis, ceux qu’on détestent depuis des générations, ceux qui ont martyrisé la famille, exterminé les ascendants, sont les membres du clan adverse qu’il faut éradiquer pour laver l’affront dans le sang, afin de pouvoir se présenter devant les ancêtres, le jour venu, l’âme en paix.

Malto cache donc son canon en apprenant son fonctionnement avec un prisonnier italien et un jour peut enfin en faire l’usage qu’il attendait depuis longtemps, déclenchant ainsi toutes les haines latentes qui bouillonnent dans le village. Les « ballistes », qui soutiennent les occupants allemands et les forces nationalistes, s’en prennent aux résistants rouges, brouillant les lignes de clivage entre les clans et provoquant une joyeuse pagaille dont les plus excités profitent pour régler d’anciennes additions.

A travers cette histoire exaltant la vaillance, la bravoure et le courage des Albanais face à l’occupant, Agolli dénonce l’héritage des vendettas ancestrales qui divisent les populations en faux clivages, car les véritables fractures sont celles qui séparent les rouges des traîtres pactisant avec l’ennemi fasciste. Et, même si le livre a été sérieusement expurgé, on sent encore la propagande qui devait convaincre les Albanais de s’unir afin de composer une fière nation face aux forces de ces fascistes, qui, selon eux, incarnaient le mal.

Toutefois, ce roman ne s’arrête pas au niveau simpliste d’une propagande primaire, il met en scène des personnages étonnamment authentiques ; Malto est un homme de la terre, un vrai, car il vit réellement comme un homme de la campagne avec ses animaux domestiques et l’environnement qu’il respecte. Agolli devait, lui aussi, bien connaître ces campagnes albanaises car son roman sonne juste et les vendettas ne devaient pas lui être totalement étrangères tant elles sont crédibles. Une odeur de pacifisme flotte au-dessus de ce roman, comme ces relents de guerre qui ne concernent nullement les paysans préoccupés par les seuls conflits opposant leurs familles et les maigres récoltes qu’ils doivent arracher à une nature peu généreuse.

Agolli souhaiterait que ces braves paysans subissent moins la dureté de leur vie et les manipulations dont ils sont les victimes et en soient davantage les acteurs, car « … la vie n’est pas seulement comme on la prend, elle est aussi comme on la fait. »

Le rivage de l’exil – Luan Starova (1941 - ….)

Luan Starova est né en Albanie mais sa famille a dû fuir le pays lorsqu’il était encore enfant, en traversant le lac d’Ohrid qui unissait, à cette époque, la Yougoslavie, la Macédoine et l’Albanie. Le sujet de ce roman évoque la fuite perpétuelle de la famille de Starova, obligée de changer sans cesse de lieu d’existence, tout en maintenant son attachement à cette patrie natale qu’elle peut contempler de loin, à condition de ne jamais s’éloigner des rives du lac. Le père conserve sa collection de livres qu’il a emmenée dans son exil et la mère ajoutera, à chaque étape, la clé de leur dernier logement de façon à garder un souvenir du lieu et également à figer dans la matière cet itinéraire d’errance qu’il lui faudra raconter quand elle rentrera au pays. Mais ce retour n’est encore qu’un espoir  hypothétique au moment où Starova raconte l'histoire. On sait qu’il est devenu un personnage important en Macédoine ; il y est membre de l’Académie et occupe des fonctions officielles notamment diplomatiques. Ses livres sont écrits en macédonien et aussi en albanais.

Le crépuscule des dieux de la steppe – Ismaïl Kadaré (1936 - ….)

Dans ce livre, Ismaïl Kadaré met en scène un étudiant albanais, Constantin, qui poursuit ses études à Moscou mais le climat n’est pas au beau fixe entre son pays d’origine et celui qui l’accueille. Le roman raconte la période au cours de laquelle Boris Pasternak faisait un scandale en URSS avec son « Docteur Jivago ». Constantin, quand il rentre d’un séjour à Riga, sent brusquement un changement dans son entourage. On devient froid à son égard, on le tient à distance, l’Albanie n’est plus dans la ligne du parti. Constantin, c’est un peu Kadaré lui-même, peut-être même beaucoup et, à travers ce livre, le récit qu’il nous fait de la rupture entre Moscou et Tirana comme précédemment, dans un autre ouvrage, celle ente la Chine et l’Albanie. Kadaré est certainement l’écrivain albanais le plus connu. Il figure régulièrement dans la liste des nobélisables.

L’automne de la peur – Bashkim Shehu (1955 - ….)

Bashkim Shehu est le fils de l’ancien premier ministre d’Enver Hodja, Mehmet Shehu, qui a été « suicidé » en 1981 par les gens au pouvoir et à la botte du dictateur, pour des raisons restées jusqu’à nos jours assez obscures. Dans ce livre, Bashkim Shehu raconte comment, jeune homme encore innocent en matière politique, il a assisté à cet événement tragique auquel il ne comprenait rien et, surtout, auquel il ne trouvait aucune motivation. C’est à l’analyse de ce « suicide » qu’il nous invite, soucieux  de nous démontrer pourquoi et comment ce suicide n’en est pas un, se révélant être, en définitive, un assassinat commandité par le pouvoir. Un document très intéressant qui nous permet de mieux comprendre ce pays resté longtemps fermé aux étrangers et livré à la névrose d’un dictateur isolé dans son monde de folie et de violence.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire autour du monde  -

 

Et si vous désirez prendre connaissance de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

"Denis.Billamboz 03/08/2012 20:29

Merci Armelle, j'étais effectivement en vacances sur les petites routes de la France profonde tout autour du Massif Central et je ne suis rentré que ce jour même, merci donc pour cette poésie qui
m'ouvre une porte vers une partie de l'oeuvre de Kadaré que je ne connaissais pas.

Armelle 23/07/2012 13:58

Pour illustrer ce que j'écris dans le précédent commentaire, voici un poème de Kadaré " Etrangers l'un à l'autre".


"L’un à l’autre depuis longtemps étrangers,
entre nous tout a été dit;
comme des pierres qui ont cessé de rouler,
chacun a arrangé sa propre vie.

Nul chemin, aucun sentier
ne nous relie plus nulle part,
comme au Moyen Age ces villes retranchées
derrière tours, douves et remparts.

La nuit, pourtant, quand mon cerveau lassé
condamne portes et fenêtres,
tu sais, pour t’y glisser,
un passage que tu es seule à connaître.

Longeant ses circonvolutions
comme les allées d’un jardin,
tu entres dans mes rêves par effraction
et m’adresses en riant des signes de la main.

Quand dans le ciel les étoiles commencent
à pâlir, soudain inquiète,
à pas rapides tu t’éloignes en silence
par ce chemin que tu es seule à connaître.

Au jour la vie reprend, immuable;
l’un comme l’autre, chacun de son côté,
reste muré dans sa froideur imprenable
comme au Moyen Age les villes fortifiées."

Armelle 23/07/2012 13:46

Bonjour Denis,

Je pense que tu es en vacances en train de lire sous un parasol à la plage ou sous un arbre qui doucement remue ses feuilles et tourne tes pages. Des écrivains dont tu nous parles aujourd'hui, je
ne connais qu'Ismail Kadaré et surtout sa poésie riche et belle. Les romans, je suis plus évasive, car je n'en garde pas un souvenir prégnant. Mais la poésie, oui ! Il y a de la douleur mais aussi
un amour profond de la vie et de la nature. Quelque chose d'une fraîcheur perdue.

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