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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 09:09

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Lettres de l’Allemagne brune

De Hollande, nous passerons en Allemagne voisine où ne pourrons éviter de consacrer une partie de notre séjour à la littérature liée au nazisme, tant cette période a marqué l’histoire de l’humanité à travers le plus grand massacre que notre monde a connu depuis la Genèse. Je voudrais ajouter, qu’à titre personnel, je ne comprends toujours pas comment un peuple apparemment civilisé a pu cautionner, par sa passivité, par la peur ou pour toutes autres raisons une telle ignominie et une cruauté si bestiale. Et, depuis plus de cinquante ans maintenant, je cherche, dans des lectures diverses, des éléments de réflexion qui pourraient m’ouvrir quelques pistes de compréhension.

C’est pour cette raison que la lecture de « Seul dans Berlin » de Hans Fallada m’a très fortement marqué et que je lui réserverai la place principale de ce passage littéraire en Allemagne. J’ajouterai que je suis passé il y a quelques années à Berlin, où une exposition en plein air retraçait cette période insupportable de l’histoire allemande, et que je me suis rendu compte que, comme la plupart des visiteurs, je connaissais tous les bourreaux mais aucune des victimes de la barbarie nazie. On oublie trop souvent que les premières victimes de ce régime ignoble furent des Allemands.

Pour continuer notre chemin vers la compréhension de l’incompréhensible, nous accorderons toute notre attention à trois grands écrivains qui, chacun à sa façon, ont essayé de lutter contre ce régime impossible mais si tragiquement réel : Martin Walser, Irmgard Keun et Ernst Wiechert.

 

Seul dans Berlin

Hans Fallada (1893 – 1947)

Fascinant, étouffant, époustouflant, terrifiant, bouleversant, que dire en sortant de ce livre, exceptionnel, témoignage de la vie des petites gens dans l’Allemagne nazie des années de guerre ? Hans Fallada (Rudolf Ditzen pour l’état civil) rédige la chronique de la vie de la petite communauté d’une cage d’escalier constituée par des Allemands moyens qui pourraient représenter la population allemande de l’époque : la commerçante juive cloîtrée chez elle dont le mari est emprisonné parce que les juifs se sont enrichis en volant les Allemands, la famille nazie dirigée par un père ivrogne et fort en gueule prêt à toutes les combines pour s’enrichir, mais en fait sous l’influence du plus jeune fils qui va intégrer l’école des cadres du parti et qui domine, non seulement son père, mais ses deux frères SS et sa sœur gardienne zélée dans un camp de concentration, le salopard de service, voleur, menteur, manipulateur, délateur, toujours dans le camp du plus fort et du plus avantageux, un brave retraité, très discret, mais toujours là pour jouer le rôle du juste et la brave famille Quangel qui vient de perdre son unique fils sur le front russe. « Mère ! le Führer m’a tué mon fils. » Devant cette douleur insurmontable Anna et Otto Quangel décident de réagir et de lutter contre le régime, mais de lutter seuls car personne n’est sûr, «  Ils ont peur, tellement peur…. » et ils veulent pouvoir lutter longtemps tout en connaissant l’issue de leur combat.

Alors commence un long chemin de croix qui conduira les Quangel vers leur destin final comme des milliers d’Allemands qui n’ont pas plié sous la cravache des nazis. Ceux qui sont peut-être devenus  de vrais martyrs et qui ne seront jamais reconnus comme tels, ni même comme des justes, ils resteront des anonymes dont le combat n’aura servi à rien ou …. peut-être pas ?

«  - … Vous avez résisté au mal, vous et tous ceux qui sont dans cette prison. Et les autres détenus, et les dizaines de milliers des camps de concentration… Tous résistent aujourd’hui et ils résisteront demain.

-     Oui et ensuite, on nous fera disparaître ! Et à quoi aura servi notre résistance ?

-    A nous, elle aura beaucoup servi, car nous pourrons nous sentir purs jusqu’à la mort. Et plus encore au peuple, qui sera sauvé à cause de quelques justes, comme il est écrit dans la Bible. Voyez-vous, Quangel, il aurait naturellement été cent fois préférable que nous ayons eu quelqu’un pour nous dire : « Voilà comment vous devez agir. Voilà quel est notre plan. » Mais s’il avait existé en Allemagne un homme capable de dire cela, nous n’aurions pas eu 1933. Il a donc fallu que nous agissions isolément. Mais cela ne signifie pas que nous sommes seuls et nous finirons par vaincre. Rien n’est inutile en ce monde. Et nous finirons par être les vainqueurs, car nous luttons pour le droit contre la force brutale. »

En quelques lignes Fallada a posé les problèmes essentiels qui nous restent à résoudre après cette énorme boucherie, ce monument de bestialité qui a mis en exergue toutes les bassesses dont l’humanité est capable et même au-delà de ce qu'on pouvait imaginer à cette époque.

-     La culpabilité allemande : qui est coupable ? Jusqu’à qui s’étend cette culpabilité ?

-     La rédemption : les martyrs peuvent-ils racheter les autres ?

-     Le pardon : il n’est même pas évoqué tant la faute est ignoble et semble peu pardonnable !

-     La vie après l’horreur : malgré une certaine morale à la fin de l’ouvrage « Cependant, nous ne voulons pas fermer ce livre sur des images funèbres : c’est à la vie qu’il est dédié, à la vie qui sans cesse triomphe de la honte et des larmes, de la misère et de la mort. » Cette vie sera pourtant bien difficile pour ce jeune, pour ces jeunes, qui devront assumer la vie des pères !

Ce témoignage est absolument exceptionnel, je ne sais comment Fallada a vécu pendant la guerre, mais il a une connaissance très pointue du fonctionnement de la police, du milieu carcéral et du comportement des Allemands qui vivent quotidiennement la trouille au ventre. Il a certes fréquenté les prisons mais c’était avant 1933. La finesse des mécanismes qu’il décrit est absolument hallucinante, les auteurs de polars devraient le relire régulièrement. La logique n’est jamais prise en défaut, le hasard n’intervient que parce qu’il existe et non parce qu'on a besoin de lui. La mécanique du roman est d’une perfection horlogère !

Mais ce livre n’est pas seulement un témoignage, c’est aussi un très grand roman que Fallada conduit de main (celle qui tient la plume) de maître. Au début, il nous raconte une petite histoire bien linéaire, dans un style tout simple, presque simpliste, qui nous ennuierait vite. Mais progressivement le style s’efface, les mots disparaissent et seule l’émotion, la douleur, la révolte, l’admiration, la compassion, l’incrédulité restent sur les pages et, quand on arrive au dénouement, le livre est devenu véritablement charnel tant on le sent dans la main comme un membre qui vit encore et dont il falloir se séparer pour rester seul avec les questions qu’il nous pose, en ayant le sentiment d’avoir tutoyé les saints.

J’ai été très long, trop ? Je ne sais ! Ce livre touche à mon enfance et à l’histoire inscrite dans la chair des parents de ceux ma génération et, depuis que je suis en âge de comprendre les choses, j’essaie de pénétrer cette histoire. Martin Walser (Une source vive)a déposé sa plume là où Fallada l’a trempée dans l’encre et le sang et Ernst Wiechert (Missa sine domine) l'a reprise pour nous demander de pardonner, mais Hans Lebert (La peau du loup) laisse planer le doute en faisant revivre les démons qui ont hanté cette période de l’histoire et qui ne sont pas tous morts.  

Une source vive– Martin Walser (1927 - ….)

Martin Walser a été, dès son plus jeune âge, un inconditionnel du rejet des forces maléfiques incarnées par le nazisme qu’il n’a pas pu combattre en raison de son âge juvénile au moment des faits, mais il a toujours été du côté de ceux qui voulaient prévenir un nouveau danger de ce type. Il a toutefois été fort critiqué quand il a proposé de cesser les commémorations des douleurs de la shoah pour ne pas banaliser la tragédie. Cette proposition correspond à peu près avec la publication de ce livre qui raconte comment dans un petit village, sur les bords du Bodensee qui pourrait être son village natal, le nazisme s’est peu à peu imposé par la brutalité, la violence et l’arbitraire en détruisant les faibles, ceux qui ne voulaient pas faire l’usage de leurs méthodes expéditives et en confiant le pouvoir aux médiocres et aux sans scrupules.

Après minuit- Irmgard Keun (1905 – 1982)

Devenue écrivain sur le conseil d’Alfred Dôblin, Irmgard Keun subit les foudres du nazisme dès 1933 et s’exile à Ostende (Belgique), puis en Hollande qu’elle quitte quand les Allemands y arrivent, pour retourner en Allemagne où elle vit dans la clandestinité après avoir fait courir le bruit de son suicide.

« Après minuit » est l’histoire d’une jeune fille de dix-huit ans qui assiste impuissante à la montée du nazisme à Francfort en 1936, alors que la ville pavoise avec oriflammes et banderoles pour accueillir le Führer en visite. Mais, cette jeune fille reste lucide, elle voit la police qui perquisitionne, les Juifs qui sont menacés, humiliés et spoliés, les opportunistes qui dénoncent … Ce livre est fort intéressant et même rare, car il a été écrit avant la guerre, en 1937, ce qui en fait un témoignage très intéressant qui n’a pas subi les outrages des événements qui ont suivi les faits évoqués et qui est donc vierge de tout esprit de culpabilité ou autres sentiments liés aux abominations qui ont accompagné ce conflit.

Missa sine nomine– Ernst Wiechert (1887 – 1950)

Ernst Wiechert fait partie de ces Prussiens dont l’honneur n’a jamais accepté les manières, le comportement et les idées d’Hitler, et son opposition au Führer lui valut un long séjour à Buchenwald d’où il ne sortit qu’à la libération.

« Missa sine nomine » est le récit de la sortie d’un camp de concentration d’un détenu allemand brisé par la détention, qui pourrait être l’auteur, et qui cherche un refuge en Prusse occidentale, car les Russes ont occupé sa région d’origine, la Prusse orientale. Il échoue dans un château où les Américains ont établi un quartier général et rejoint ses deux frères. Sous les murs de ce château, il essaie de redevenir un homme, d’apprendre à nouveau la vie et d’essayer de croire à nouveau en l’humanité. C’est un livre extrêmement poignant qui s’appuie sur la vie de l’auteur pour lancer un message très fort aux victimes qui doivent continuer à vivre et aux vainqueurs qui doivent essayer de pardonner et  ne pas se comporter comme les bourreaux qui viennent d’être vaincus. Un livre qui m’a bouleversé par sa compassion, son humilité, son envie de vivre malgré tout ce qui s’est passé, pour témoigner, pardonner et faire revivre l’humanité. Un souffle d’espoir qui sourd d’une immense douleur, comme un filet d’air qui redonne vie au noyé.

Denis BILLAMBOZ - à lundi prochain pour la suite de notre tour du monde littéraire -

Afin de consulter les articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

Marcel Lommier 25/01/2012 10:40

Effectivement l'homme n'a cessé de combattre ceux qui n'appartiennent pas à sa population ( ou sa race ), à son milieu ( la lutte des classes ) ou à ses idées. C'est là la sombre et constante
trilogie de la barbarie.

Denis.Billamboz 24/01/2012 19:16

On a chacun ses Indiens comme l'aurait fait remarquer un président chinois à un président américain qui voulait évoquer le sort des Tibétains.C'est pourquoi, j'ai du mal à comprendre qu'on veuille
enfermer dans une loi le seuls génocides que nous voulons bien reconnaître et admettre comme tel.Que ferons des autres ?

La Franche-Comté a perdu les 2/3 de sa population dans les années 1630/1640 par la guerre, la famine, la peste et les Français n'y sont pas étrangers.

Eh oui Armelle,l'humanité est capable de tout,surtout du pire !

armelle 24/01/2012 18:24

Tu as parfaitement raison, Denis, mais nous-mêmes Français avons enterré tellement de choses ou plutôt ceux qui font et défont l'histoire, puisqu'aujourd'hui encore il est interdit de parler du
drame de la Vendée où tout un département a été sacrifié par les colonnes infernales ( 500.000 morts dans des conditions abominables), génocide suivi d'un mémoricide simplement parce que les
Vendéens se refusaient à se plier aux exigences de la Convention et de Robespierre et entendaient garder leur religion. Un livre qui rétablit la vérité :" La guerre de la Vendée et le système de
dépopulation " aux éditions du Cerf avec une préface de Stéphane Courtois, cette page d'histoire en ayant malheureusement inspiré d'autres.
Je pense donc que la plupart des peuples s'arrangent tant bien que mal avec leur mémoire et que celle-ci est à géométrie variable. C'est le cas actuel de la Turquie et encore récemment du Cambodge.
Oui, il y a de quoi se poser des questions, cher Denis.

Denis.Billamboz 24/01/2012 15:59

Armelle, j'ai lu le livre de cette française, mariée avec un cadre de Pol Pot, qui a vécu le drame cambodgien, j'ai lu "Murambi, le livre des ossements" de Boris Boubacar Diop, je me souviens qu'en
1636 (?)les Français ont massacré toute la population d'un village de Franche-Comté en la faisant rôtir dans son église, etc. Mais ce qui m'étonne dans le livre de Fallada est tout ce que tout le
monde savait en 1947 et qu'on semble avoir oublié aujourd'hui, c'est cette apparente complicité (passivité) de tout un peuple, c'est aussi le fait que les jeunes allemands ne savent pas très bien
ce que leurs parents ont fait pendant la guerre, c'est cet énorme problème qui n'a pas encore trouvé son explication pas plus que le génocide arménien et bien d'autres encore, qui me trouble. Ca
fait plus de 50 ans que je lis sur ce sujet et je ne comprends encore pas très bien !

armelle 24/01/2012 11:03

Cher Denis,
Je comprends toute l'émotion qu'a pu provoquer en toi la lecture de ces livres qui racontent le calvaire vécu par des Juifs et également des Allemands lors de la guerre de 39/45. Et n'oublions pas
les résistants français qui furent nombreux à mourir dans les camps de la mort. Mais, hélas ! ces monstruosités ont existé avant : rappelons-nous que nore chère République a vu le jour dans le sang
de la Terreur, que les goulags et camps de la mort existaient déjà dans l'URSS marxiste ( relisons Soljenitsyne ), que cela s'est poursuivi avec une intensité jamais prise à défaut un peu partout
sur la planète, ce que rappelle à bon escient le récent ouvrage de Rithy Panh ( témoin indiscutable ) sur le génocide cambodgien. Ce qui apparaît dès lors de plus terrible chez l'homme, c'est bien
cette permanence de l'horreur.

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