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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 07:48

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Lectures pour que l’Autriche se souvienne

Après un long périple dans les Balkans, nous retraversons l’ex-rideau de fer pour pénétrer au cœur de ce qui fut le Saint Empire romain germanique et qui est redevenu l’Autriche après un épisode nazi bien malheureux qui a laissé des traces très profondes dans la littérature autrichienne. Et, déjà, notre premier hôte, Arthur Schnitzler, dès la fin du XIX siècle attirait notre attention sur l’antisémitisme  qui sévissait à Vienne et qui annonçait déjà des lendemains ténébreux. Ces lendemains, nous pourrons en mesurer les stigmates, mal refermés, qu’ils ont laissés dans la population autrichienne qui n’a jamais pu, ou su, évacuer ses démons, dans les œuvres de nos deux autres hôtes, Hans Lebert et le Prix Nobel de littérature local, Elfriede Jelinek, qui s’efforcent de faire sortir la vérité de la gangue dans laquelle elle est engluée et ou certains veulent la maintenir. Pour accomplir ce chemin plutôt douloureux, pour faire vivre la mémoire de ceux qui ont tant souffert, nous prendrons la compagnie d’un des plus grands intellectuels autrichiens, Robert Musil, qui a tellement contribué à la compréhension des hommes et de leur comportement sans toutefois que nous puissions encore comprendre l’inacceptable qui fut.

 

Les désarrois de l’élève Törless

Robert Musil (1880 – 1942)

 « Je ne veux pas faire comprendre, mais faire sentir » annonce Musil dans une lettre mise en préface dans l’édition que j’ai lue. Il veut nous faire sentir tout ce que ressent ce jeune aristocrate autrichien que ses parents placent dans une école réservée aux fils de bonnes familles tout là-bas aux confins de l’Autriche, vers l’Est.

Le jeune Törless débarque dans cette pension où il ne connaît rien, ni personne, et doit faire le deuil de son passé, couper le cordon ombilical avec son pays, sa famille, son enfance et toutes les cajoleries dont il a été l’objet dans une famille aimante et attentionnée. Il doit faire face à une nouvelle vie avec des amis dont beaucoup sont ses aînés, dans une forme de huis clos où il devra trouver sa place en s’affranchissant de son enfance. « Il voulait se débarrasser ainsi de son ancien bagage, comme s’il s’agissait maintenant de porter son attention, libre de toute gêne, sur les pas qui lui permettraient de progresser. » Je n’ai pu, à cet endroit du livre, éviter de penser à Julien Green et au héros de « Moïra » que j’ai lu récemment, qui doit lui aussi s’intégrer dans un monde universitaire  totalement étranger.

Et, dans cet univers de jeunes mâles en pleine maturation, Törless découvre des notions et des sensations qui ne faisaient pas partie de sa vie antérieure, la sexualité, l’obscénité, le désir, la tentation, la culpabilité mais aussi la compétition, l’amitié, la tromperie, la trahison, … toutes notions qui contribuent à affirmer sa personnalité et sa place dans la meute où se manifeste un véritable attrait pour la virilité allant jusqu’à la brutalité et même au sadisme.

Ces rites initiatiques qui marquent le passage à l’âge adulte perturbent le jeune étudiant qui ne comprend pas ce qu’il va devenir, comment il va le devenir et avec qui il va le devenir. Il a l’impression de ne pas comprendre ce qui lui arrive et de ne pas trouver d’explication aux mécanismes qui règlent la vie. Il manque de repères et s’interroge sur l’éducation qu’on lui prodigue. « De tout ce que nous faisons ici, toute la journée, qu’est-ce donc qui nous mène quelque part ? » Interrogation d’un adolescent qui mute vers l’âge adulte, mais aussi interrogation d’une génération qui a bien conscience d’appartenir à un monde en voie de disparition, à une civilisation qui s’éteint comme on peut le voir dans les œuvres de Schnitzler notamment. 

Mais, le vrai sujet du roman, à mon sens, réside dans les interrogations de Törless sur l’origine de nos comportements et, de ce fait, sur ce qui gouverne les êtres et le monde plus généralement. Il ne sait pas interpréter ce qu’il ressent mais il sait que cela contribue à sa prise de conscience des phénomènes qui le dirigent. La sensualité qu’il ressent dans les contacts physiques lui apporte des certitudes que les mathématiques ne peuvent pas démontrer et que même les théories de Kant ne peuvent expliquer. « Il y avait des moments où il avait si vivement l’impression d’être une fille qu’il jugeait impossible que ce ne soit pas vrai. » Et c’est là que siège son désarroi dans cette impression qu’il y a une source de certitude qui ne provient ni de la science, ni de la connaissance, ni de la raison mais d’un ailleurs qui pourrait être l’âme.

Alors dans son esprit germe une théorie qui mettrait en opposition un monde extérieur matériel et  un monde intérieur spirituel, le rationnel et l’irrationnel, la connaissance et le ressenti, l’acquis et l’inné, la raison et la croyance, la science et la prescience. « Une grande découverte ne s’accomplit que pour une part dans la région éclairée de la conscience : pour l’autre part, elle s’opère dans le sombre humus intime, et elle est avant tout un état d’âme. » C’est la raison pour laquelle, il faut associer l’âme à la raison et ne pas oublier que des initiés, même si Musil n’emploie pas le terme, ont apporté beaucoup à la connaissance du monde et des hommes.

Dans ce roman dont Musil dit que ses contemporains y on vu comme « l’affirmation d’une « génération » nouvelle ; une contribution essentielle au problème de l’éducation, enfin le coup d’essai d’un jeune écrivain dont on pouvait beaucoup attendre, moi, j’ai surtout senti cette explication essentielle sur la complémentarité entre la science et la prescience dans un texte un peu fin de siècle qui traîne encore quelques relents de romantisme. Le malaise, la nausée, l’écœurement font encore très jeunes filles qui défaillent bien que nous soyons au milieu de jeunes mâles en ébullition. Je reviendrai aussi sur les intentions de Musil qui prétend nous faire sentir plutôt que comprendre mais, pour ma part, je trouve que le roman est trop rationnel, trop cérébral, trop intellectuel, pas assez charnel, pas assez sensuel, pas assez sentimental, pour que l’objectif soit pleinement atteint.

Et malgré tout, je trouve que la transgression comme rituel initiatique donne plus d’humanité à ce roman, « quelque chose en est resté à jamais : la petite dose de poison indispensable pour préserver l’âme d’une santé trop quiète et trop assurée et lui en donner une plus subtile, plus aigüe, plus compréhensive. »

 

Vienne au crépuscule - Arthur Schnitzler (1862 – 1931)

C'est une belle image de la fin de l'empire des Habsbourg avec ces dandys qui déambulent sur le Ring à la conquête des jolies Viennoises sans se soucier du quotidien qui leur est assuré.
C'est l'image de la déliquescence d'une civilisation en fin de cycle qui est déjà minée par les tares qui lui seront fatales. C'est l'image d'une société qui n'a pas vu le monde changer et qui vit encore au siècle où les rois et les empereurs régnaient, selon « l'étiquette », en maîtres absolus sur l'Europe.
C'est la montée en puissance des fléaux qui accableront le XXe siècle de leurs malheurs et notamment de l'antisémitisme. C'est le reflet, dans le miroir, de nos faiblesses devant les responsabilités individuelles (reconnaissance de l'enfant conçu dans la frivolité) ou collectives (abandon tacite des familles juives qui sombrent lentement dans la bordure sociale).

Un très beau livre, très bien écrit, dans un excellent style mais aussi un document historique de première qualité pour les historiens de la période.

La peau du loup - Hans Lebert (1919 – 1993)

Une lecture qui me hante toujours plus de trois ans après avoir refermé le livre. L’histoire d’un matelot qui débarque dans un village encerclé par les montagnes autrichiennes où la nature se déchaîne, vent, pluie, neige et froid soumettent les habitants à de fortes tensions alors qu’ils vivent déjà dans une ambiance délétère où personne ne veut rien dire, bien que des événements étranges les intriguent et les inquiètent. Dans ce village au nom évocateur, silence en allemand, le matelot et une compagne de circonstance essaient de percer le mystère qui entoure l’ancienne briqueterie malgré la réprobation des notables du village qui se réunissent régulièrement autour d’une table au bistrot local. Ce livre est le symbole du mutisme des Autrichiens qui ont jeté très pudiquement un voile de plomb sur leur passé pendant la période nazie et qui veulent maintenir ce passé dans l’ombre la plus épaisse au risque de voir le monstre ressurgir.

Les exclus - Elfriede Jelinek (1946 - ….)

Le Prix Nobel autrichien s’est inspiré d’un fait divers réel pour écrire l’histoire de ces quatre jeunes qui rejettent la société dans laquelle ils vivent et dont ils ne veulent plus. Gosses de riches, petits bourgeois ou prolétaires, ils sont les enfants de cette Autriche qui n’a pas évacué ses démons, qui n’a pas su, ou pas voulu, faire le ménage après la période nazie au risque de mettre sa jeunesse dans une situation impossible avec un héritage trop lourd à porter. Et, nourris des thèses de Camus ou de Sartre, ces jeunes trouvent l’existence absurde et transforment leur révolte en une rage assassine qui les conduit à des actes extrêmes. C’est l’histoire d’une génération qui rejette un passé de bons catholiques comme il faut, ne veulent pas assumer leur passé, c’est l’histoire de ces soldats sanguinaires qui perpétuent leur violence au sein de leur famille et c’est aussi le récit de ceux qui ont été persécutés dans les camps de la mort. Enfin, c’est l’histoire de l’Autriche qui est toujours en proie aux démons qu’elle na pas su mater et qui hantent toujours les coulisses du pouvoir.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la poursuite de ce voyage littéraire à travers l’Europe, avant de le poursuivre ensuite à travers le reste du monde

Et pour consulter la liste de mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

"Denis.Billamboz 05/05/2012 11:43

Coucou Armelle, coucou Pascal,

J'ai lu avec plaisir vos commentaires et je dois dire que je partage au moins une chose avec vous : mon admiration pour la prose de Stefan Zweig. j'ai lu, il y a quelques mois seulement, "Le joueur
d'échec"" et je place ce livre tout en haut de la pile des livres que j'aime particulièrement. Pour moi, c'est un texte immense malgré sa brièveté, bouleversant quand on sait qu'il a été écrit peu
avant le suicide de son auteur. C'est tout le drame du XX° siècle en quelques lignes d'une virtuosité extraordinaire.

Musil, comme Schnitzler,décrit la décrépitude d'un empire, la fin d'un monde, les tourments qui engendreront un nouveau monde mais après des douleurs bien cruelles.Cette semaine nous parcourrons
des lectures qui ont marqué le grand tournant qui a marqué le milieu de notre siècle, des lectures essentielles, fondamentales, des lectures que nous devrions méditer au moment où notre société
aborde un nouveau tournant dans la difficulté.

Pour ne pas sombrer totalement dans l'angoisse du futur, je voudrais dire à Pascal que je rêve de retourner, bientôt (?)au Mont Saint Michel dont je n'ai eu qu'un bref aperçu, un jour d'août(!),il
y a déjà bien longtemps,au milieu de la meute des touristes. Je ferai certainement le voyage dans un futur proche car Saint Malo fait aussi partie de nos destinations programmées.

Armelle 05/05/2012 11:13

Bonjour Denis,

"L'homme sans qualités", le seul que j'ai lu de Robert Musil, est considéré aujourd'hui comme une oeuvre majeure du XXe siècle avec l'Ulysse de Joyce, que je ne suis jamais parvenue à lire, et La
Recherche du temps perdu de Proust pour laquelle on connaît mon admiration. Dans ce vaste ouvrage de Musil, resté inachevé comme La Recherche d'ailleurs, l'auteur y décrit le crépuscule de l'Europe
aux prises avec la guerre, le désordre sauvage et l'absurdité que les folies marxiste et nazie ne feront qu'amplifier. Je joins ci-dessous un extrait d'un article intéressant trouvé sur google. Par
ailleurs, comme Pascal, j'aime énormément Stefan Zweig et tout particulièrement ses lettres d'une inconnue et son admirable Marie-Antoinette. Si seulement les cinéastes pouvaient s'en inspirer au
lieu de nous donner des scénarii au sujet de la reine plus loufoques les uns que les autres.

"Dès l'origine, donc, le défi à relever était double : offrir d'un côté une analyse de l'Autriche en cette année 1913, précédant immédiatement la déflagration de la Grande Guerre, et de l'autre, "
une conception du monde nouvelle ", par le biais d'une histoire d'amour absolument unique. Dans cet Empire de " Cacanie " où " les footballeurs et les chevaux eux-mêmes avaient du génie ", en cette
époque " ruisselante d'énergie ", où l'on ne " voulait voir que des actes et nulle pensée ", il devenait de toute urgence de " créer une idéalité ". L'humour et l'ironie seraient son " mode
d'écriture personnelle " pour raconter " ce monde de qualités sans homme ", ce monde " d'expériences vécues sans personne pour les vivre. " Ulrich (qui s'était d'abord appelé Anders l'" autre ", le
" différent "), serait ce personnage que Musil placerait " au-dessus de l'auteur ", ce héros ohne Eigenschaften, cet " homme sans qualités " mais néanmoins " fasciné par la suprématie de la pensée
scientifique ", qui décide un beau jour de " prendre congé de sa vie " afin de devenir " l'homme du possible ". Désormais les verbes se conjugueraient au conditionnel, seul mode grammatical
susceptible de convenir à celui qui a pour ambition de " reprendre possession de l'irréalité " afin d'accéder à cet " autre état ", là où " la surface et la profondeur " seraient enfin en accord."

Pascal 04/05/2012 13:53

Bonjour Denis,
L'Autriche je connais un peu pour être allé à Vienne. j'ai lu plusieurs livres de Stefan Zweig ( j'espère ne pas faire de faute d'orthographe ) que j'ai beaucoup aimés dont"La confusion des
sentiments".Je crois aussi me souvenir qu'il s'est suicidé quand il a su qu'Hitler prenait le pouvoir.
Bonne journée Denis. J'ai déposé aussi un commentaire sous l'article qu'Armelle a republié sur le Mont-Saint-Michel où nous sommes allés en famille sur ses conseils. Si tu as fait aussi cette
randonnée, elle est inoubliable par n'importe quel temps.

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