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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 07:49

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Lire des Andes au Chaco


Abandonnant les rivages de l’Atlantique et du Rio de la Plata, nous consacrerons cette étape à deux pays continentaux, voisins mais pas toujours amis,  n’ayant aucune frontière maritime : le Paraguay et la Bolivie réunis dans cette présentation pour la seule raison qu’on ne traduit que très peu d’ouvrages en provenance de ces deux nations. J’ai cherché longuement et découvert parmi les auteurs déjà anciens des ouvrages remarquables en provenance de Bolivie notamment, mais un seul en provenance du Paraguay. J’ai interrogé le service culturel de l’ambassade de ce pays qui ne m’a donné aucune indication, me disant seulement que de nombreux ouvrages étant écrits en guarani ne peuvent être facilement traduits en français. Je me contenterai donc, en compagnie d’Alcide Arguedas, de vous présenter un des rares auteurs paraguayen dont l’œuvre a franchi les frontières de son pays : Augusto Roa Bastos et deux écrivains boliviens bien connus en France : Oscar Cerruto et Augusto Cèspedés. Dommage qu’il y en ait si peu! Que cette littérature est belle !

 

Race de bronze

Alcide Arguesas (1879 – 1946)


 «Une sorte de brume bleutée noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. »

Ce livre d’un grand écrivain bolivien, qui a vécu longtemps en France et y est décédé, est, pour moi, malgré ce que dit André Maurois dans sa préface qui y voit un roman épique et idyllique, tout d’abord une ode à ces magnifiques paysages de l’Altiplano andin, aux pieds de la Cordillère des Andes, sur les rives du lac Titicaca. Alcides Arguedas, qu’il convient de ne pas confondre avec le Péruvien José Maria Arguedas, peint avec un réel talent des paysages grandioses dans lesquels la couleur joue un rôle essentiel. Et, dans ce décor majestueux, il installe ses personnages : un peuple de pauvres indiens asservis par quelques colons descendants des conquistadors européens et bien appuyés par les « cholos », les métis locaux.

Ce roman, qui pourrait se situer quelque part entre Harriet Beecher-Stowe, car il est au peuple indien ce que « La case de l’oncle Tom » est aux noirs américains, et Emile Zola, version bucolique pour la défense des opprimés et le goût des grandes descriptions, est une suite de tableaux décrivant la vie de ce peuple de misère : l’amour, le mariage, le maître, la punition, les maltraitances, la mort, les croyances et superstitions, l’histoire de cette conquête abominable…. C’est à la fois un éloge de la fierté et de la dignité de ce peuple vaincu, asservi, violenté, mais toujours prêt à se rebeller et un réquisitoire implacable contre ces conquérants qui ont profité d’un armement très supérieur pour imposer leur loi, spolier les vaincus et leur imposer une vie inhumaine et parfaitement injuste. A la fin du XIXe siècle, « dans le sang et les larmes, en moins de trois ans de lutte abjecte, furent dissoutes près de cent « communautés indigènes » dont les biens furent répartis entre une centaine de propriétaires nouveaux… Plus de trois cent mille indigènes se virent dépossédés de leurs terres. »

La narration du voyage de quatre péons punis parce qu’on invente toujours des règles et des fautes à éviter pour pouvoir sanctionner ces pauvres diables et les envoyer, au péril de leur vie, dans les vallées inhospitalières échanger les produits de la montagne contre ceux de ces vallées, constitue le tableau le plus riche et raconte l’odyssée de ces quatre naufragés dans les eaux torrentueuses et la «mazammorra », les coulées de boue qui, en descendant des montagnes, rendent les gués particulièrement dangereux.

Et, l’histoire d’amour entre Wata-Wara, la belle bergère, et son fidèle berger relie, comme un fil d’Ariane, les différents épisodes de la vie des indiens que l’auteur met en scène. Une histoire tragique, une histoire en forme de tragédie grecque, qui met en évidence la bestialité avec laquelle les maîtres traitent leurs esclaves, mais aussi la dignité de ce peuple qui refuse la déchéance et l’ignominie.

Un livre certes daté, publié en 1919, dans la foulée des grands romans français du XIXe siècle, mais un grand cri de douleur pour attirer l’attention sur le sort des indiens des hauts plateaux boliviens et, déjà, une démarche écologique, une mise en garde contre l’exploitation abusive des ressources  du lac. Avec André Maurois, je pourrais dire que ce roman « se détache avec éclat et relief sur l’ensemble de la littérature bolivienne », mais je ne connais pas suffisamment cette littérature pour abonder dans ce sens.

 

Veille de l’amiral – Augusto Roa Bastos (1917 – 2005)


L’amiral, c’est Christophe Colomb dont Roa Bastos raconte non pas la grande découverte, pas plus qu’il ne dresse une biographie du personnage, il s’attaque à l’aventure du projet du découvreur de l’Amérique, mêlant fable, histoire, fiction, réalité, mythe, suppositions, conjectures, il entraîne le lecteur dans une introspection du personnage avant de l’emmener sur les vagues de l’Atlantique à la découverte d’un nouveau continent qui a peut-être déjà été abordé par d’autres. Cette aventure ne se limite pas à la découverte de l’explorateur et de son projet, de ses angoisses, de ses questions, de tout ce qu’il a dû affronter avant de partir vers l’ouest, c’est aussi un  voyage dans le langage à la rencontre des grands auteurs dans le temps et dans l’espace. Ce livre traduit l’épopée colombienne en un mythe à la mode antique, une « Toison d’or » du XVe siècle.

 

Torrent de feu – Oscar Cerruto (1912 – 1981)


Dans cet unique roman, Oscar Cerruto  habituellement plus familier de la poésie, fait un large portrait de la Bolivie dans les années trente. Et, pour dresser ce portrait au vitriol, il promène son héros, Mauricio, fils d’un propriétaire blanc de l’Altiplano, sur les différents théâtres où se joue l’avenir de la nation et de la société bolivienne.

A travers ce condensé des violences de l’histoire bolivienne : conquête espagnole, appropriation des terres par les colons, exploitation des indiens, guerres, soulèvements, émeutes, mutineries, … Oscar Cerruto se présente comme un précurseur de toutes les luttes qui meublèrent la vie politique et sociale de la Bolivie et plus largement de l’Amérique du Sud, au cours de la seconde moitié du vingtième siècle. Ce livre, même s’il est parfois un peu emphatique, est un appel à la révolte contre les injustices et les maltraitances, et à la révolution contre le pouvoir en place complètement corrompu, incompétent et cupide.


Le puits – Augusto Cèspedés (1904 – 1997)


Dans le Chaco, en 1933, quand les Boliviens et les Paraguayens s’étripent, espérant découvrir du pétrole dans cette région désertique et particulièrement inhospitalière, un sous-officier bolivien et sa vingtaine de sapeurs doivent trouver de l’eau pour les soldats qui fondent sous le plomb du soleil qui écrase le front. Après plusieurs tentatives infructueuses, ils décident de creuser un puits plus profond pour chercher l’eau plus bas, dans le ventre de la terre. Mais leur tentative est aussi vaine que l’attente des soldats de Buzzati dans le désert des Tatares, l’eau est aussi rare au cœur de la terre qu’à sa surface. Malgré tout, la troupe ne désespère pas et continue à creuser en n’espérant même plus trouver cette eau indispensable à la vie de la troupe, donnant ainsi une réalité à ce puits par le seul fait de le creuser et d’y souffrir jusqu’à la mort. Et ce puits devenu tellement réel, tellement imprégné de leur vie, de leur souffrance, de leur douleur, devient une partie d’eux-mêmes, une partie de cette petite troupe, ce qui laisse croire à l’ennemi qu’il a une réelle fonction. Il devient alors objet de convoitise et donc enjeu de combat.


Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire en Amérique du Sud  -


Et pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :


Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

Pascal 21/06/2015 12:53

Bonjour,
Je vous signale également deux livres d'un écrivain paraguayen Paris récemment: Le collectionneur d'oreilles et La fosse aux ours, d'Esteban Bedoya

"Denis.Billamboz 17/06/2013 15:51

Ce livre est en effet très beau et celui de Cerruto lui ressemble un peu. Celui de Cèspedés est aussi très intéressant, il est très court, très littéraire et évoque sans conteste Buzzatti et son
fameux désert.

armelle 16/06/2013 10:36

Si il y a bien un livre à lire d'urgence sur la Bolivie, c'est celui que tu cites : "Race de bronze " d'Alcides Arguedas. Magnifique.

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