Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 09:14

Irlande 5

 

 

Lectures de « Mc… » et d’ « O’… »

Juste le temps de troquer un « s » contre un « r » et nous voilà foulant les vertes prairies d’Erin, là où les écrivains poussent aussi drus que le trèfle, où l’encre coule sur la feuille comme la stout dans le gosier des poivrots accoudés aux comptoirs des pubs et où la littérature est la seule alternative à la violence ordinaire.

Avant de rendre visite à ces « Mc… » et à ces « O’… », il me faut saluer Eireann, ce cher blogueur breton qui connaît la littérature irlandaise comme le fond de la poche du suroît qu’il revêt pour se rendre à son club de lecture hebdomadaire. Il faut que je vérifie mes sources pour ne pas me faire tancer pour faute de lèse Irlande et quand on parle de l’Irlande on parle des trente-deux comités et non pas du croupion que constitue la République d’Eire actuelle.

Ces précautions liminaires étant énoncées, nous pouvons partir à la rencontre de Julia O’Faolain qui sera notre guide pour cette première balade irlandaise et qu’il convient de ne pas confondre avec Nuala qui est décédée en 2008. Choisir un écrivain en Irlande est tout aussi douloureux que de choisir un nougat à Montélimar, de toute façon on laissera inéluctablement une gourmandise de côté. Donc pour cette première étape, j’ai retenu trois écrivains qui m’ont irrité, agacé, ému  mais toujours fait vibrer jusqu’au fond de l’âme, car en Irlande tout est trop, l’amour, la haine, la joie, la violence, la stout, la Guinness, le whisky, … J’ai donc pris le parti de visiter Colum McCann qui a écrit un livre magnifique sur la construction de New York et plus spécialement sur la construction souterraine, « Les saisons de la nuit ». Je vous emmènerai ensuite chez Franck McCourt qui nous racontera dans « Les cendres d’Angela » son incroyable enfance pleine de vie, de joie et de misère avec son estomac presque toujours vide. Et nous clorons cette première étape irlandaise avec le grand John McGahern et « La caserne », une histoire triste comme seule les Irlandais peuvent en inventer.

Gens sans terre

Julia O’Faolain (1932 - ….)

Je ne suis pas folle ! " -  fit-elle, mais  en rêve elle voyait un homme tenant ses intestins à la main. Sœur Judith, qui vient de passer plus d’un demi-siècle au couvent, quitte la règle pour le siècle car ce couvent va fermer ses portes pour envoyer les sœurs auprès des plus nécessiteux. Son petit-neveu Michael prend en charge cette vieille femme hantée par un secret qu’elle n’arrive pas à exhumer du fond de son subconscient, malgré le départ de sa femme, Grainne, qui est partie avec leur fils pour ne plus subir son alcoolisme chronique. L’arrivée de Sœur Judith à la maison est l’occasion pour Grainne de renouer avec Michael une vie commune un peu illusoire qui s’effiloche vite après l’arrivée d’un Américano-irlandais qui veut tourner un film sur l’Irlande. Mais ce projet ravive bien des souvenirs douloureux liés aux événements de 1921 " quand « même le Dail éclatait, partagé entre ceux qui acceptaient le nouvel Etat Libre, les Etatistes, et les républicains intransigeants, incapables de renoncer au rêve pour lequel ils avaient combattu : une république d’Irlande-Unie, indépendante de l’éternel oppresseur exploiteur et hautain." Et, dans ce contexte, les souvenirs de la vieille sœur deviennent vite très dangereux pour ceux qui ont encore des ambitions -  le passé peut tuer -car ils pourraient faire surgir de nouveaux éléments sur la mort violente d’un autre Américano-irlandais assassiné à cette époque.

Ce livre, c’est le roman de l’Irlande qui n’arrive pas à réconcilier ceux qui acceptent de vivre libre dans les vingt-six comtés et ceux qui veulent la grande Irlande qui rassemblerait les trente-deux comtés dans une même république indépendante. C’est l’histoire sans cesse recommencée, même si « l’histoire ne ressert jamais les mêmes plats » de l’Irlande aux prises avec ses mythes et ses fantômes, son honneur et ses malversations, sa fierté et sa cupidité.

C’est aussi le roman de ces Irlandais fiers et excessifs en tout qui se divisent entre ceux qui veulent la guerre, ceux qui veulent la paix, ceux qui veulent juste vivre tranquilles et ceux qui sont punis sans savoir pourquoi. C’est l’histoire de ce peuple qui refuse de se laisser écraser par un adversaire ancestral et trop puissant, mais qui se divise sur les méthodes à employer. C’est aussi l’histoire de cette famille, métaphore de cette nation qui explose emportée par l’histoire de cette île où les êtres comptent moins que le peuple et que les générations à venir.

Mais, c’est surtout l’histoire de ces femmes et notamment celle de Grainne qui, avec Kathleen, représente tout le drame de la femme irlandaise condamnée à être l’épouse d’un héros, la veuve d’un combattant, la mère éplorée d’un fils décédé au combat, Pénélope attendant désespérément le mari emprisonné, femme génitrice de fiers combattants ne connaissant que l’angoisse, le travail et la frustration, car il faut garder toujours la fidélité aux combattants abattus ou internés.

« Un modèle de roman » aurait dit William Trevor, certes « les Irlandais sont des experts en mots » et en … maux, mais il y a dans ce roman, fort comme un vieux whisky, au style âpre qu’il faut apprivoiser comme un novice amadoue la Guinness, des matières en suspension qui perturbent la clarté du récit. Julia, la stout n’est pas claire, à trop embrasser on finit par mal étreindre et à trop vouloir en dire on pollue le récit. Digressions, réflexions, considérations diverses encombrent quelque peu le texte et n’en facilitent pas la lecture, c’est dommage car c’est tout de même un grand livre et le vieux Brendan (Behan bien sûr), là haut, accoudé au coin de son bar, doit être fier de toi en sirotant son éternelle Guinness. Car, comme on dit dans les travées de Landsdowne Road « Old soldiers never die ».

Les saisons de la nuit - Colum McCann (1965 - ….)

J'ai lu ce livre en 2000 et il reste pour moi l'une des meilleures lectures que j'ai faites au cours des dix  dernières années. C'est la littérature que j’attendais après avoir lu quelques centaines de bouquins souvent redondants. J'ai vraiment eu l'impression d'entrer dans un nouveau monde littéraire et d'aborder un autre plaisir de lire. Et même si ce texte est une oeuvre de souffrance, il laisse une place à la tendresse comme Soljénistyne pouvait trouver des petits bouts de bonheur dans le goulag d'Ivan Denissovitch. Une grande bouffée de fraicheur dans le monde de la littérature qui confirme que ces diables d'Irlandais ont une formidable réserve de talents littéraires.

Les cendres d’AngelaFranck McCourt (1934 - ….)

Ce livre a été tellement encensé que j’ai quelque scrupule à ajouter mon dithyrambe à celui des lecteurs qui sont passés avant moi par cette case. J’ai adoré ce livre et même si Frank fait preuve d’un certain exhibitionnisme en étalant la misère de sa famille, il le fait avec beaucoup de dignité et de sagesse, il ne sombre jamais dans la vulgarité ni le misérabilisme. Il nous raconte seulement d’où il vient avec un certain recul, puisqu’il s’en est sorti, mais aussi avec une certaine ironie et une réelle autodérision qui ne manque pas d’humour.

Cette histoire génère des sentiments et des états d’âme très contradictoires : une envie folle de botter le cul de ce père indigne qui laisse ses enfants crever de faim (au sens littéral hélas !) pendant qu’il s’imbibe de bière jusqu’à l’ivresse totale, une pitié incommensurable pour cette mère qui voit ses enfants mourir les uns après les autres sans pouvoir leur apporter le moindre secours, de la pitié bien sûr mais aussi beaucoup de tendresse pour ses enfants qui crèvent la dalle mais qui trouvent toujours une astuce quelconque pour s’en sortir ou un motif ludique pour oublier la faim et puis aussi, malgré l’exagération paternelle, une certaine admiration pour la dignité de cette famille qui malgré la misère la plus sombre est fière d’être irlandaise et le chante à plein poumons à en faire frissonner Brendan Behan dans sa tombe.

La caserne - John McGahern (1934 – 2006)

Comment oublier un tel livre tant il vous imprègne de son implacable fatalité. Comment ne pas prendre la place de cette femme dans le couloir de la mort qui voit la maladie avancer inexorablement pour la délivrer d'une vie désespérante et décevante. Une vie ou aucune aspérité ne peut cacher un petit bout de bonheur ou une miette de souvenir. C'est triste, triste comme seul un roman irlandais peut-être triste, mais la souffrance et le désespoir restent toujours très digne et très pudique.

La simplicité et le dépouillement du récit accentuent encore cette impression d'étouffement implacable et j'ai eu du mal à respirer ce livre jusqu'au bout tant l'auteur nous implique dans cette descente lente mais inéluctable vers la mort. J'ai retrouvé ces sensations en lisant Le bateau-phare de Blackwaterde Colm Tôibîn qui traite également de la fin de vie d'un jeune atteint du sida avec une égale dignité et pudeur.

Denis Billamboz  - à lundi prochain pour l'étape suivante de notre voyages littéraires

 

Et pour consulter la liste complète des articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :


Les voyages littéraires de Denis - Liste des articles

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article

commentaires

Denis.Billamboz 16/12/2011 08:51

Bonjour Marcel,

Comme tu le dis la littérature d'Irlande est très abondante mais aussi très riche en grands talents. Je crois que la misère et les malheurs qui n'ont jamais épargné ce beau pays ne sont pas pour
rien dans le ferment qui a fait germer toutes ces oeuvres qui nous enchantent.

Marcel Lommier 15/12/2011 19:21

La littérature irlandaise est en effet de grande qualité et animée par un grand souffle, lyrique le plus souvent. Michel Déon, qui vit en Irlande mais n'est pas d'origine irlandaise, a écrit de
beaux romans dont l'action se situe dans l'île.

Denis.Billamboz 15/12/2011 14:21

Bonjour Armelle,

J'ai moi aussi bagarré avec Joyce quand je n'étais, peut-être, qu'un lecteur encore trop peu aguerri, par contre je n'ai affronté Becket et Wilde qu'au cours de ces dernières années et j'ai ainsi
pu les déguster dans la plénitude de leurs saveurs. Doyle, je l'ai lu aussi mais pas dans cette trilogie et Yeats me reste encore inconnu car je ne m'aventure que très peu dans poésie, bien trop
peu hélas, il faut que j'y vienne pour de bon et ton message vient me rappeler à mes bonnes intentions.

N'oublions pas que j'ai une deuxième étape irlandaise à vous proposer et que nous pourrons compléter nos impressions à partir de lundi prochain.

Armelle 15/12/2011 10:46

Cher Denis,
Je connais moins les auteurs actuels que les anciens de cette terre celte qui a produit de la si bonne littérature, à commencer par William Yeats, que je cite souvent, et qui fut un grand poète,
Oscar Wilde bien sûr, qui est l'extravagance dans tout le sens du terme, James Joyce que j'aie eu tant de peine à lire mais qui compte avec Proust et Céline comme les incontournables du XXe siècle,
Samuel Beckett, évidemment, dont le théâtre n'a pas pris une ride et Roody Doyle, un contemporain quant à lui, né à Dublin en 1958 et qui est l'auteur d'une trilogie sur l'insurrection de Pâques (
celle de 1916 ) ainsi que de scénarii et de pièces de théâtre. Je n'ai pas lu les auteurs que tu cites mais prends note pour mon avenir de lectrice.

Denis.Billamboz 14/12/2011 00:15

Petite précision, Franck McCourt est décédé depuis la première publication de ce texte sur "La plume et l'image". Il est mort en juillet 2009. J'avais oublié cette correction avant cette nouvelle
publication.

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche