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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 08:05

1_naplouse.jpg   Naplouse

 

 

De Naplouse à Gaza

Le voyage en Israël impliquait forcément une étape en Palestine où la littérature est tout aussi vivace qu’en terre hébraïque. Elle y est, elle aussi, tributaire des civilisations millénaires qui ont fleuri dans cette région et elle nourrit une tradition empreinte de tous les sédiments déposés par les diverses peuplades qui ont prospéré sur cette terre imbibée de sang. Jabra Ibrahim Jabra, notre guide que j’ai découvert récemment, à mon sens un très grand écrivain, se considère lui-même comme l’héritier des cultures qui l’ont précédé sur ce sol. Car, il faut bien se souvenir que la Palestine n’est pas seulement peuplée de musulmans, mais également de chrétiens comme Jabra qui était  orthodoxe de rite syrien. Il nous conduira à la rencontre d’autres auteurs pour apprécier la diversité et la richesse de cette culture. Notre première visite sera pour l’œuvre du grand poète Mahmoud Darwich, né en Galilée, militant communiste, puis de l’Organisation de Libération de la Palestine, qui connut trente ans d’exil avant de revenir à Ramallah. Nous nous arrêterons ensuite sur une œuvre d’Emile Habibi, « Palestinien de l’intérieur », né en Israël, député de la Knesset et, enfin, nous terminerons ce séjour littéraire avec Sahar Khalifa, née à Naplouse en Cisjordanie, qui sera la voix féminine de cette étape virtuelle en terre palestinienne.

 

A la recherche de Walid Masud

Jabra Ibrahim Jabra (1919 – 1994)

« … Encore un autre corbeau, et un autre encore, corbeaux, corbeaux, où que mon regard se porte je ne vois que des corbeaux, horribles chocs lorsqu’ils s’écrasent contre les vitres, voilà que même le vent du désert porte des relents de mort. » Ce funeste présage figure sur la cassette que les amis de Walid ont retrouvée dans sa voiture abandonnée après sa disparition dans le désert, entre Bagdad et Beyrouth. Car Walid, icône du monde palestinien entre Jérusalem, Bagdad, Beyrouth et les différentes capitales du Golfe persique, s’est évaporé un jour sans avertir qui que ce soit.

Jawad Husni, son homme de confiance, entreprend de faire revivre Walid à travers les témoignages de ses amis, les quelques mots qu’il a laissés sur une cassette et des morceaux d’un journal intime avec, pour objectif, celui de comprendre sa disparition. Chacun va alors raconter son Walid : le pauvre Palestinien qui a finalement pris le chemin de l’exil après avoir connu la prison et la torture, le fin lettré cultivé au contact des moines en Palestine, puis en Italie et qui, ensuite, fera avec quelques amis une tentative d’érémitisme, le combattant impétueux qui ne peut accepter l’injustice, l’homme d’affaires avisé qui a amassé une jolie fortune dans le Golfe et enfin l’amant raffiné et infatigable qui fascine et comble les belles, nombreuses dans la bourgeoisie bagdadienne. Son journal vient à point nommé combler les lacunes des amis, surtout en ce qui concerne l’enfance à Bethléem, cette terre austère et chiche qui a cependant toujours protégé les siens de la mendicité.

A travers cet extraordinaire portrait, Jabra veut nous donner une image de la Palestine qui n’est pas celle que nous recevions dans les années quatre-vingt, lorsqu’il a écrit son livre. Il nous rappelle que cette Palestine, que nous identifiions alors trop vite aux terroristes extrémistes, est l’ancienne terre de brillantes civilisations qui ont illuminé l’humanité pour longtemps. Il tente ainsi de construire un pont entre la Sumer de la haute antiquité et la Bagdad des exilés palestiniens, derniers dépositaires de ces civilisations doublement millénaires qui ont transité par Babylone, Jérusalem, Beyrouth et  les foyers culturels du Moyen-Orient et, dès lors, ont répandu cette culture dans l’ensemble du Bassin méditerranéen au cours des deux derniers millénaires.

Ce livre est aussi une tentative pour démontrer que le peuple palestinien occupe cette terre depuis les origines et qu’il est le dépositaire d’une civilisation brillante qu’il fait encore rayonner dans tout le Moyen-Orient et même au-delà. Ce Walid, que nous découvrons et qui n’est en fait que la somme des Walid que chacun de ses amis porte au fond de lui, pourrait-être le Palestinien idéal, combattant juste, fin lettré, amant impétueux et ami fidèle. Une sorte de chevalier de l’an mil qui nous rappelle à bon escient que nos preux chevaliers ont acquis une certaine patine culturelle au contact de ces civilisations.

Jabra est aussi un grand poète et son langage est souvent enchanteur, il chante l’amour comme la guerre avec la même fougue, la même foi, le même élan. Ses pages sur les relations amoureuses, qui sont très importantes dans ces civilisations claniques, sont souvent superbes. « Tu m’emmèneras chez toi, me montreras le dernier tableau iraquien que tu as acheté, mettras de la musique que j’aime ; tu nous isoleras du reste des mortels, retireras mes vêtements un à un, m’entraîneras dans ton délire. Tu dévoreras mon corps, me tueras avec passion pour que je ressuscite encore. »

Walid, le héraut de Jabra, a aussi sa solution pour sortir la Palestine de l’ornière mais il n’est pas forcément écouté et encore plus rarement entendu. Il appelle de ses vœux, de tout son corps, un changement dans l’attitude des Palestiniens pour sortir leur pays du travers dans lequel il est profondément enlisé. « Moi, je vois le changement comme un phénomène jailli de l’intérieur. Un passage de l’asservissement à la liberté. » Walid se sentait un rôle dans l’instauration de ce changement qui «  était de nourrir l’âme nouvelle fondée sur la science, la liberté, l’amour, la révolte contre le réformisme musulman… ». Et il voit la Palestine future comme les femmes que Jabra met en scène, sublimes, libres, qui fument, boivent, font l’amour et occupent des postes prestigieux. Une façon de rappeler que dans les civilisations anciennes les femmes n’ont pas toujours été reléguées au dernier rang de la société et qu’elles ont souvent illuminé au moins mille et une nuit, sinon plus. Un clin d’œil que Jabra n’hésite pas à faire aux grands poètes qui ont ensoleillé le passage du précédent millénaire. Et, pour ma part, j’ajouterai une référence à Gibran, tant ce Walid est aussi une sorte de prophète nourri de la foi chrétienne et initié à des pratiques plus « paganiques » qui plongent leurs racines dans la nuit de ces civilisations antiques. N’oublions pas que si Gibran était maronite, Jabra est orthodoxe, les Palestiniens n’étant pas obligatoirement islamistes comme nous le croyons souvent pour simplifier nos jugements.

 

Une mémoire pour l’oubli - Mahmoud Darwich (1941 – 2008)

Dans ce court opuscule, le poète a choisi de s’exprimer en prose afin de rassembler les miettes d’un passé qui a volé en éclat sous la poussée de l’offensive israélienne et de façon à transmettre ce qui peut encore l’être à ceux qui viendront ensuite. Nous sommes en 1982 à Beyrouth, la ville qui a accueilli les populations qui ne peuvent plus vivre sur leur terre et  doivent subir une nouvelle offensive de la part de ceux qui les ont chassés. Entre rêve et réalité, entre réflexion et hallucination, le poète parcourt les rues à la recherche des miettes d’humanité dispersées par l’ouragan de fer et de feu qui se déverse sur la ville, essayant d ‘assembler ces morceaux en un tout transmissible.

Les circonstances étranges de la disparition de Saïd Abou Nahs l’optimiste - Emile Habibi (1921 – 1996)

Emile Habibi est un « Palestinien de l’intérieur », un de ceux qui ont choisi de ne pas fuir, de rester en Israël pour défendre leur cause et leurs biens. Il a milité au parti communiste israélien et a même siégé à la Knesset, mais l’engagement politique, s’il a fortement écorné la carrière de l’écrivain, n’est pas parvenu à le faire taire. Dans ce petit opuscule, il nous raconte l’absurdité des tribulations d’un arabe en terre israélienne, une chronique certes engagée mais contée avec verve et talent sur un ton satirique et également sarcastique et sardonique. Cet ouvrage a aussi été réédité sous le titre : « Les aventures extraordinaires de Sa’id le Peptimiste », un néologisme d’Habibi qui définit une position alternativement optimiste puis pessimiste.

L’impasse de Bab Essaha - Sahar Khalifa (1942 - ….)

A travers la vie d’une accoucheuse, d’une jeune diplômée et d’une femme dont la mère a été assassinée par les combattants palestiniens qui l’accusaient de collaboration avec l’ennemi, Sahar Khalifa raconte l’existence d’un quartier de Naplouse quadrillé par les troupes israéliennes qui traquent les jeunes qui les caillassent et se réfugient ensuite dans les collines environnantes. Elle raconte aussi le sort des femmes palestiniennes harcelées par les Israéliens et malmenées par leur mari et autres hommes de leur propre camp, victimes éternelles et privilégiées de ce conflit sans fin où elles ne seront jamais des héroïnes mais seulement des victimes innocentes et inconnues.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la poursuite de notre itinéraire littéraire autour du monde   -

Et pour consulter mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

denis billamboz 09/10/2012 13:02

Darwich et Habibi, deux grandes plumes qu'il convient évidemment de saluer et tu l'as fort bien fait, merci Armelle d'apporter cette note littéraire à mon texte.

Pour ma part, je voudrais évoquer ma découverte de Jabra Ibrahim Jabra, une plume bien trop méconnue, un intellectuel de très haut niveau qui va puiser jusque dans la nuit des temps les sédiments
de toutes les cultures qui ont existé sur la terre du Moyen-orient pour expliquer la complexité de ce monde à l'héritage trop riche et trop divers pour être accepté par tous.

Une très belle étape sur notre route littéraire.

armelle 08/10/2012 11:34

Tu nous gâtes aujourd'hui en nous offrant de lire deux grandes plumes, celle du poète Mhamoud Darwich et du romancier Emile Habibi mort en 1996, je crois. Ce dernier pensait ceci de lui en tant
qu'homme d'écriture et de résistance :

" L’humour noir, qui caractérise la majorité de mes écrits, est le seul moyen d’alléger les souffrances que le peuple palestinien endure depuis la tragédie de la guerre de 1948. C’est aussi un
stimulant pour l’aider à récupérer par le rire ses forces anéanties par l’ennemi car en temps de détresse, le rire est nécessaire…"

Emile Habibi, tout ensemble optimiste et pessimiste, est parti en emportant avec lui un seul regret : celui d’avoir laissé l’écrivain passer après le militant. Sentant la mort proche, et désirant
rester attaché à sa ville natale, il avait demandé qu’on écrive sur son tombeau: « Emile Habibi demeure à Haïfa !»

Merci pour ta chronique passionnante.

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