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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 08:54

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Pour lire par-dessus le Mur

 

 Après une première étape passée avec quelques-uns des grands précurseurs de la littérature russe, nous partirons cette fois à la rencontre d’auteurs plus contemporains qui ont souvent eu mailles à partir avec le régime et ont rejoint la diaspora, à l’exception de Ludmila Oulitskaïa qui, malgré quelques brimades reçues pour avoir prêté sa machine à écrire pour la rédaction de pamphlets anti gouvernementaux, est restée en URSS. Nous rencontrerons donc, outre cet auteur, Vassili Axionov qui a été expulsé en 1980 vers les Etats-Unis et Julia Voznesenskaia qui a séjourné en Normandie avant de partir pour Berlin. Afin de ne pas nous égarer sur les sentiers sinueux de la diaspora, nous prendrons comme guide Mikhaïl Chichkine qui a pris lui aussi le chemin de l’exil pour rejoindre son épouse suisse à Zurich. Il écrit des livres qui, comme disent certains, se méritent et je pense en avoir eu pour aller jusqu’au terme d’un de ces gros pavés qui n’a pas été sans me procurer du plaisir, car le roman recèle bien des attraits.

 

La prise d’Izmail

Mikhaïl Chichkine (1961 - ....)

Ouf ! Je n’ai pas sombré, je suis sorti indemne, contrairement à ce que prétendent souvent de nombreux critiques en manque d’imagination, de cet indigeste pavé sans chapitre et aux longs passages sans paragraphe (plusieurs dizaines de pages) que je dois maintenant vous présenter. Georges Nivat, sur la quatrième de couverture, prévient :
« L’auteur, au final, est aussi perdu que nous, mis KO par la vie russe, mais sauvé par les mots, et leur conspiration » et l’auteur lui-même raconte comment il a essayé de mettre sa vie sur le papier : « Je me suis mis à écrire le cours de ma vie, mais bizarrement ma plume s’est mise à bégayer. J’ai essayé comme ci et comme ça, j’ai commencé à partir du début, puis de la fin ; quelle que soit la manière dont je m’y prenais, ça faisait nécrologie. J’ai pris un volume sur une étagère, je l’ai feuilleté. Oh ! bonne mère, ce n’était pas un dictionnaire, mais un cimetière. »
Pour finir, l’auteur nous livre un épais assemblage de feuilles, dont certaines sont écrites en langue ancienne et pourraient provenir de plusieurs romans dispersés par le vent ou autre moyen et rassemblées ensuite un peu n’importe comment sans ordre particulier, avec le seul souci que les pages aient la même dimension et puissent être réunies en un ouvrage à ranger sur les rayons d’une bibliothèque. On se retrouve ainsi avec un mélange d’histoires dont certaines sont très intéressantes, de véritables nouvelles comme la tragique histoire d’amour de Katia et Alexandre, de considérations philosophiques, de descriptions - une séance de dissection d’un cadavre - ou d’explications techniques, comment reconnaître l’effet des divers poisons en consultant les cadavres, etc. Et ces narrations et considérations ont pour cadre la grande et éternelle Russie, de la Sibérie à Saint-Pétersbourg en passant par le Caucase et les plaines d’Ukraine, et même la Côte d’Azur de l’exode, sans ce que les lieux soient clairement définis et que le passage de l’un à l’autre soit explicite.

Mais, « … le sens des mots est précisément dans l’incompréhension, vous savez bien que pour ceux qui se comprennent, les mots sont inutiles,… » « Nous croyons disposer des mots, mais ce n’est qu’une apparence, nous croyons les maîtriser en vertu d’une loi établie par d’autres que nous, comme nous maîtrisons un geste de la main, nos pensées, l’air ou la respiration. En fait, c’est le contraire. C’est la respiration qui dispose de nous. Et c’est la même chose avec les mots. Nous ne sommes que la forme d’existence des mots. »

Si vous vous immergez dans ce livre, vous comprendrez, à travers tout ça, pourquoi et comment la Russie est un beau et grand pays qui n’a jamais connu l’invasion, est vierge de toute intrusion mais où la folie des hommes et la rudesse de la nature ont rendu la vie difficile et combien il est peu aisé de juger ceux qui ont pu commettre ces fautes, car il faut considérer que ce livre est écrit par plusieurs auteurs qui seraient pour la plupart des hommes de loi, accusateurs ou défenseurs selon les cas. Une vision pessimiste de la Russie à travers les âges et de l’humanité en général, de la part de cet écrivain russe qui a quitté son pays pour s’établir en Suisse, même s’il ferme la boucle de son périple dans le temps et l’espace par la naissance de son fils qui suscite l’évocation de son enfance. Et toujours l’histoire se perpétuera à travers notre descendance … mais pour quel sort ?

 

Sonietchka – Ludmila Oulitskaïa (1943 - ….)

Dans la Russie des années trente, Sonia, jeune fille un peu évaporée, construit sa vie dans les livres qu’elle dévore comme pour oublier la morosité ambiante et le régime qui laisse bien peu de place aux jeunes pour s’exprimer en dehors des structures du parti. Et c’est avec une grande surprise qu’elle reçoit la demande en mariage d’un artiste peintre dans les sous-sols d’une bibliothèque. Elle accepte avec empressement ce qu’elle croyait ne jamais arriver et ne méritait pas. Elle vit ce mariage avec bonheur malgré les tracasseries quotidiennes et, quand sa fille amène à la maison celle qui sera la maîtresse de son mari, elle l’accepte sans difficulté, satisfaite de pouvoir reprendre sa vie de rêve dans les livres qu’elle aime. Un portrait de femme empli de sensibilité, de pudeur et de délicatesse qui contraste tellement avec la brutalité stalinienne de l’époque. Ce livre m’a profondément ému.

Paysage de papiers – Vassili Axionov (1932 – 2009)

Un ingénieur un peu foutraque et fantaisiste raconte sa vie à Moscou à l’époque brejnévienne. Il s’élève violement contre les injustices dont il estime être la victime sans raisons valables. En effet, il ne parvient pas obtenir les papiers nécessaires pour se rendre à un congrès en Bulgarie qu’il attendait avec impatience. Il décide alors de s’adresser directement à Brejnev en lui expédiant plusieurs courriers qui ne font qu’attirer l’attention sur lui. Aussi est-il bientôt classé parmi les dissidents avec ce que cela comporte, y compris la possibilité d’échoir au goulag. Dans ce roman engagé, écrit peu après son expulsion aux Etats-Unis, Axionov se lâche totalement et pousse une charge sévère contre le régime soviétique. Ces lettres à Brejnev sont particulièrement savoureuses, l’une purgée des verbes, l’autre des substantifs, …, elles symbolisent toutes les carences que les Russes devaient affronter à cette époque.

Le décaméron des femmes – Julia Voznesenskaia (1940 - ….)

A Leningrad, pendant l’ère Khroutchev, dix femmes sont retenues en quarantaines dans une maternité et pour tromper leur ennui, l’une d’elle, metteur en scène, leur propose un  jeu inspiré du Décaméron de Boccace : chaque jour, chacune des patientes devra raconter une histoire sur un thème choisi : l’amour, la jalousie, le viol, l’infidélité, … et ainsi ces femmes, d’origines diverses, vont-elles raconter leur vie intime, la vie des femmes russes sous le régime soviétique. Ce livre est un véritable petit bonheur de lecture car il est vraiment très drôle, ces femmes se livrent, sans aucune retenue, avec sincérité et le langage propre à chacune d’elles. L’auteur dresse ainsi un  portrait à la fois satirique et pathétique de la société soviétique de l’époque et de ceux qui la gouvernent.

Denis Billamboz  -  à lundi prochain pour la suite de notre randonnée littéraire à travers le monde  -

 

Et pour consulter mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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commentaires

armelle 30/08/2012 09:14

Comment ne pas être pleinement d'accord avec vous deux. Et merci Marcel pour votre fidélité.

"Denis.Billamboz 29/08/2012 22:32

Merci Marcel pour ce très beau commentaire de ce livre vraiment déroutant. J'adhère tout à fait à ce que tu écris et j'ajouterai que, pour moi, il prend une dimension mythique en essayant
d'incarner la Russie éternelle, celle que les tsars et les révolutionnaires ne vaincront jamais.

Marcel Lommier 29/08/2012 10:04

La prise d'Izmail de Mikhaïl Chichkine déroute le lecteur français par son ampleur digne de la Russie. Le roman se concentre sur la faute et la culpabilité et se révèle d'une inventivité débordante
qui jongle avec les personnages et les époques avec à la fin un délire proprement russe sauvé par la virtuosité stylistique de l'auteur.La littérature russe ne cessera jamais de nous étonner car
elle est débordante, impétueuse, intarissable.

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