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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 08:26

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Lectures helvètes

De l’Autriche à la Suisse, il n’y a même pas un jet de carreau d’arbalète, il suffit d’enjamber la frontière pour pénétrer dans ce pays multilingue qui comprend au moins quatre cultures différentes sans compter, bien sûr, tous les intellectuels réfugiés en cette terre d’asile. Pour cette étape, j’aurais voulu mettre en évidence un écrivain de chacune des quatre langues officielles du pays mais, à ce jour, je n’ai toujours pas rencontré un écrivain suisse italophone et je n’en connais pas, lacune regrettable que vous voudrez bien me pardonner. Je me contenterai donc de vous présenter un écrivain germanophone, Peter Stamm, qui a longuement bourlingué avant de s’adonner à la littérature, un écrivain francophone, le grand auteur vaudois Charles Ferdinand Ramuz et un écrivain romanche, ce qui n’est pas très fréquent, et je suis assez heureux de pouvoir vous présenter une œuvre de Cla Biert qui a beaucoup écrit dans la langue de sa région d’origine, l’Engadine. Et pour vous présenter ces différentes cultures, j’ai pris l’attache de Pascal Mercier que j’ai découvert assez récemment et qui m’a pas mal interloqué avec le livre que je présente ci-dessous et que je considère comme l’un des meilleurs livres que j’ai lus. Pascal Mercier et un pseudonyme, il est en fait Suisse Allemand et, contrairement à ce qu’on constate habituellement, il n’est pas réfugié en Suisse, mais exilé en Allemagne, à Berlin, où il enseigne la philosophie.

 

Train de nuit pour Lisbonne

Pascal Mercier (1944 - ….)

« S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une partie de ce qui est en nous – qu’advient-il du reste ? » Est-ce cette question que Gregorius, le Pic de la Mirandole bernois, le professeur de langues anciennes, rigoureux jusqu’à la caricature, s’est posée en traversant un pont par un matin des plus ordinaires et qu’il a vu cette femme effondrée lisant une lettre, prête à se jeter à l’eau, c’est du moins ce qu’il a craint ? Cet incident comme un battement d’aile de papillon sur Rio peut déclencher un ouragan en mer de Chine, réveille brutalement Gregorius qui considère subitement qu’il n’a vécu qu’une toute petite partie de la vie qui est en lui. Il décide donc de tout plaquer en plein milieu de son cours et de partir pour le Portugal d’où est originaire cette inconnue éplorée, après avoir acheté un livre du poète Amadeu de Prado qui le bouleverse. « Il s’était enfui sans se retourner hors de sa vie si sûre, si pénible » pour «découvrir Amadeu de Prado en se frayant une voie dans son passé.  Et, petit à petit comme on construit un puzzle, il reconstitue la vie du poète en essayant de trouver les réponses aux différentes énigmes qu’elle comporte et aux différents mystères qui masquent encore les raisons de son comportement. S’enfonçant de plus en plus au cœur du personnage pour ne pas le voir de l’extérieur mais être lui, « je voudrais savoir comment c’était d’être lui. »

Ce roman dense, un peu touffu parfois, et très épais met en scène un homme qui a déjà avancé dans sa vie, qui atteint l’âge des premiers bilans et  prend conscience qu’il n’a vécu qu’une toute petite partie de ce qui est au fond de lui, de ce qu’il est réellement. Il constate alors que son entourage ne le voit que comme le professeur érudit et un peu maniaque qu’il apparaît et non pas comme l’homme qui est au fond de son être comme les habitants de la caverne de Platon ne voient que… et c’est un incident banal, fortuit, aléatoire qui va décider de son avenir. La réflexion n’est pas le moteur de son action, c’est le hasard, le destin, la conjugaison d’éléments anodins : une femme portugaise en pleurs, un livre d’un poète portugais à un moment opportun de la sa vie qui vont tout faire basculer car rien n’est définitif, tout est relatif mon cher Montaigne. Et ces petits choix véniels, que nous faisons chaque jour, construisent notre avenir ou au moins l’être que notre entourage pense que nous sommes.

En pénétrant plus avant dans la vie du poète, il va rencontrer les rudes combats internes et externes que celui-ci a dû mener pour assumer ses actes et faire face à la culpabilité que les autres voudraient lui imposer en le jugeant sur ce qu’il a fait et non sur ce qu’il est. Cette culpabilité, il devra aussi l’assumer vis-à-vis de ce père qu’il ne peut pas aimer car il est resté, du moins en apparence, du mauvais côté de la barrière. Le conflit est lourd : choisir entre l’amour filial et la morale civile, comme choisir entre une vie et des vies éventuellement perdues, qui peut dire la morale, le père qui souffre et qui juge sous le poids de la souffrance, la religion qui n’est que haine et rejet dans un pays qui a subi l’influence d’Isabelle la Catholique et d’Ignace de Loyola, l’ami qui est plus qu’un frère mais qui est prêt au sacrifice par jalousie ? Mercier nous laisse devant toutes ces questions, confiant peut-être les réponses au libre-arbitre de chacun de nous à l’écart de l’opinion de ceux qui, de toute façon, ne verront que les apparences.

Et, même si on peut communiquer, dire, écrire, les mots sont de toute façon usés tant ils ont été galvaudés, si bien que le langage n’arrive plus à transmettre les vrais sentiments et les vraies raisons qui dictent nos actes et on reste devant la seule possibilité d’être vu comme nous apparaissons à travers les actions que nous conduisons sous le dictat des circonstances, devant notre seul jugement, face à nous même, face à la mort, face à l’indignité comme Gregorius, dans la peau du poète, face au poète.

Quand j’ai commencé ce livre, sous la pression des excellents littérateurs qui m’avaient avertis, j’ai craint pendant un bon moment avoir affaire à un livre d’intellectuel qui n’a aucun égard pour les sentiments et les émotions mais, progressivement, le personnage m’a imprégné de ses angoisses, de ses incertitudes, de ses désirs et avec lui j’ai entendu Maria Joao Pires faire courir ses doigts sur le clavier de son piano pour jouer les fameuses Variations Golberg qui ne doivent pas être à son répertoire, mais l’illusion prédomine et j’ai senti comme un désir très fort d’aller voir ce que pensaient ces fameux érudits persans : Eliphas de Témen, Bildad de Shua, Cophar de Naamat dont les seuls noms chantent déjà comme une rapsodie orientale.

 Agnes – Peter Stamm (1963 - ….)

« Agnès est morte. Une histoire l’a tuée. » Peter Stamm ne donne pas dans la dentelle, le style est minimaliste et efficace, et il le prouve dès les premiers mots de son premier roman. L’histoire, il nous la raconte, c’est celle d’un écrivain suisse qui séjourne à Chicago pour écrire un livre sur les trains de luxe et  rencontre à la bibliothèque une jeune américaine, Agnès, qui prépare un doctorat. Au fil des rencontres une relation puis une certaine forme d’amour naît entre les deux protagonistes qui décident de vivre ensemble et de raconter l’histoire d’Agnès. Peu à peu fiction et réalité se mêlent, les amoureux écrivent leur histoire puis l’histoire qu’ils vont vivre et qu’ils s’efforcent de vivre jusqu’à ce que la fiction devienne le moteur de leur réalité. J’ai failli aimer cette histoire très dépouillée mais la fin qu’on connaît depuis le début arrive sans surprise dans une mise en scène qui n’est pas très crédible. Dommage, ces personnages assez improbables dans un monde juste esquissé avaient suffisamment de mystère et d’irréalité pour nous emmener dans un voyage plus surprenant alors qu’ils nous laissent dans un monde sans espoir refusant l’avenir sous toutes ses formes.

La séparation des races – Charles Ferdinand Ramuz (1878 – 1947)

Ce livre a été inspiré à ce grand écrivain vaudois par un nom de lieu qui, selon la légende,  évoquerait un site d’une bataille entre les bergers d’une vallée germanique et les bergers d’une vallée francophone. Dans ce roman, il met donc en scène ces bergers des temps anciens qui, selon les mœurs ancestraux, enlèvent les femmes de leurs voisins pour en faire leurs épouses. Et, Firmin le Valaisan ne faillira pas à la tradition en enlevant la fiancée de Hans le Bernois. Dans le contexte suisse, avec la rivalité qui oppose la communauté francophone et la communauté germanophone, ce texte prend une toute autre dimension et même s’il a été écrit au début du siècle dernier, il illustre bien les tensions qui existaient déjà entre ces deux mondes depuis de nombreuses décennies. J’y ai vu aussi, peut-être à tort, comme une forme de dénonciation de l’intolérance et de la xénophobie ambiantes au début du XXe siècle.

Une jeunesse en Engadine – Cla Biert (1920 – 1981)

Cette enfance en Engadine, c’est la sienne que Cla Biert raconte à travers une suite de courtes histoires pleines de fraîcheur et de poésie car il ne voudrait pas que sa culture disparaisse, ils ne sont plus qu’à peu près quarante mille locuteurs à parler encore le romanche aux confins montagneux de la Suisse, dans une région austère, au climat éprouvant. Trop tôt emporté par la tuberculose, Biert était très optimiste et pensait que le romanche, en s’ouvrant aux autres cultures européennes, pouvait retrouver une certaine vitalité et c’est pour rendre hommage à son combat que ses amis on traduit son œuvre, pour qu’elle sorte du confinement dans lequel la maintient cette langue en voix de disparition.

Denis Billamboz  -  à lundi prochain pour la suite de notre parcours littéraire européen  -

Et pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE 12/05/2012 12:24

"La séparation des races" est effectiviement un très beau livre sur un Roméo et une Juliette que tout sépare, chacun d'eux demeurant sur les versants opposés d'une chaîne de montagnes. La montagne,
qui pourrait les rapprocher à son sommet, les sépare au contraire en formant un rempart infranchissable. La séparation des races est ainsi symbolisée et le naturalisme tragique de Ramuz trouve là
sa plus flamboyante illustration. Un roman qui m'a laissé une profonde empreinte.

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