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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 09:38

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L’intérêt particulier des conférences et causeries de Monsieur Pascal Payen-Appenzeller est d’ouvrir sur une œuvre, un auteur, des perspectives nouvelles, de donner à voir ce qui, parfois, se cache derrière un style, une vision, une atmosphère, une histoire. Avec Marcel Proust, les perspectives sont certes quasi infinies car il a écrit avec « La Recherche » une sorte d’Evangile où il traite non seulement du monde mais de l’envers des choses,  ce qui se cache au plus profond du mystère de l’être. Ce n’est certes pas le monde tel qu’il est qui l’inspire, mais tel qu’il le recrée dans une réalité, la seule qui lui soit intéressante : la sienne. Avant Freud, du moins à la même époque que lui et sans qu’il le connaisse, Marcel Proust a eu l’intuition aiguë et étrangement prémonitoire de l’inconscient. D’autre part, juif agnostique, il rejoindra le religieux et la transcendance par le poétique, en quelque sorte une transcendance poétique, tant il est vrai qu’il n'aspire nullement à une quelconque reproduction de quoi que ce soit, mais à une équivalence, une équivalence qui fait de sa recherche une oeuvre absolue, une re-création du monde.

 

Alors que l’impressionnisme est fondamentalement existentiel, Proust se retranche de cet existentiel  et soustrait au lieu d’ajouter afin d’atteindre l’essence des choses. En soustrayant, il vise une cible précise et s’y tient. Marcel Proust l’avouait lui-même : je ne sais pas voir. Certes, il ne voyait pas ce qui est objectivement devant nous, parce que voir, c’est d’abord interpréter et édifier l’invisible grâce à l’intelligence et à la sensibilité. Notre pensée a le pouvoir de recréer  le monde à chaque instant. Grâce à son intuition cosmique, le petit Marcel était incontestablement un précurseur. C’est l’un des pouvoirs de l’art de permettre à l’intemporel d’entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel, si bien que la vie est reçue comme sacrée et que les métaphores dont use l’écrivain sont d’abord des transfigurations.

 

Chaque écrivain ne recrée-t-il pas le monde selon sa subjectivité et l’impression n'appartient-elle pas à chacun de nous ? Si bien que l’impression balaye l’esprit d’observation puisque ce dernier est sans cesse abusé par le brouillard des identités et les illusions permanentes. D'autre part, la réalité n’est-elle pas constamment improbable ? Il ne s’agit pas seulement de se souvenir mais de saisir les choses dans une réalité orchestrée, à un moment précis du temps, tellement les choses autour de nous sont mutables. Un peintre, ami de Monsieur Payen-Appenzeller a eu cette jolie phrase : «  Peindre, c’est éliminer tout ce qui gêne la lumière. » Marcel Proust a agi de cette façon en se référant à sa lumière intérieure et aux variations perpétuelles occasionnées par le temps. Avec lui, nous sommes dans la concomitance des substances, un champ d’expérience qu’il scrute en tournant son regard vers l’intérieur, là où l’impression devient… empreinte. Y-a-t-il une cause, y-a-t-il une conséquence ? Voilà la question qu’il pose dans un roman qui est celui des paradoxes et qu’il rédige d’une écriture charnelle, foncièrement égocentrique, dans laquelle il infuse toute son âme. D’un style simple, merveilleusement fluide, d’une oralité poétique admirable, l’auteur joue de sa présence en étant toujours au plus près de ce qu’il écrit.

Pour clore cette conférence, Pascal Payen- Appenzeller nous a lu un court texte qu’il venait de rédiger dans le train qui le menait à nous. Je le reproduis in extenso :

 

" Les arbres de cette contrée sont tous seuls, maigres ou épanouis jusqu’à n’être plus qu’une coiffure ébouriffée.

A peine ajourée leur cime laisse entre les feuilles des alvéoles de lumière. Le reste de la masse est sombre et annonce la nuit dès après-midi. Les prés de près comme de loin ont des allures de désert peu courtois.

La voie du chemin de fer réduite à une piste nous aventure vers ces gares où nous attend la mer. C’est ce que l’enfance, puis la jeunesse nous apprirent. Mais il y a trop de ville dans les noms de ces localités pour que j’y retrouve Albertine.

Sauf si j’éteins les flambeaux du soir et les signes du temps. Alors, plongeant dans une écume de voilette, j’apercevrai des yeux qui me furent toujours inconnus et désirés.

Les chambres du Grand Hôtel me ramènent à cette année 1976 de la quête d’une maison de vacances. Je n’y suis pas retourné depuis. Dans quelques jours je retrouverai les environs de Dieppe. France est partie à la veille du dernier Noël. Les pèlerinages imprévus contiennent leurs formules chimiques, l’enfance à Houlgate, les débuts du mariage, le départ pour l’autre Normandie et mon passage répété chez Armelle.

Les Roches Noires furent aussi désertées. Où pourrons-nous nous égarer après ces allers et retours si le vent disparaît avec les anciennes marées. D’autres amantes nous attendent et après leurs chapeaux enlèveront leurs chemises – nous rejoindrons avec elles des conversations chaleureuses aux chairs douces, et des plaisirs que la jeunesse refusait alors que nous étions vierges et impatients. "

 

pascal-payen-appenzeller-2.jpg    Pascal Payen-Appenzeller

 

Poète, historien, écrivain, voici quelques titres parmi ses nombreuses publications :

Hôtel Plazza-Athénée   Ed. Assouline

Dictionnaire historique des rues de Paris   Ed. Jérome Lindon

Dictionnaire des Champs-Elysées   Ed. Ledico

Les ombres nous envahissent ( poèmes ) Yvelynes Editions

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

Alain 28/07/2014 15:00

Bonjour Armelle. J'espère que vous allez bien et que l'été vous réserve quelques belles journées en dépit d'une météo peu réjouissante. Je m'associe au dernier commentaire pour souligner, si besoin
en était, ce talent tout particulier qui est le vôtre de partager une de vos passions en donnant l'envie d'en savoir plus, et tout particulièrement au néophyte que je suis.

Maxime 27/07/2014 19:31

Votre article est certes un peu calé pour moi qui ne suis pas un proustien aussi compétent que vous mais je lis toujours avec plaisir ce que vous écrivez sur lui. j'aime les gens qui ont des
passions et savent les exprimer. D'ailleurs vous m'avez incité à relire " A l'ombre des jeunes filles en fleurs" et j'ai beaucoup aimé.

Marcel Lommier 26/07/2014 10:42

Très important le point d'interrogation à ce titre car Proust n'est pas à proprement parler un écrivain impressionniste, il ne lui suffit pas de céder à ses impressions fatalement fugitives et
incomplètes. Pour atteindre l'essence des choses, il lui faut avoir recours à tout un arsenal d'intelligence, de mémoire, d'émotion et démanteler ce qui ne se fixe que dans l'immédiat.L'impression
est passagère comme nous le voyons avec les nymphéas de Monet.Proust a une ambition tout autre, il préfère en effet l'empreinte qui dure et perdure.

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