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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 09:55
Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement

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20 juin 1786 - 23 juillet 1859


Après une enfance heureuse, Marceline Desbordes-Valmore perd sa mère à 15 ans de la fièvre jaune en Guadeloupe, où mère et fille s'étaient réfugiées auprès d'un cousin pour des raisons mal connues, mais probablement liées à des difficultés conjugales. Si bien que la petite fille rentrera seule en France huit mois plus tard et, pendant la traversée, subira une violente tempête, se faisant attacher à l'un des mâts pour admirer la mer en furie, si bien que l'on conçoit sans peine que la succession de ces épreuves aient d'ores et déjà aguerri son caractère et enfiévré son imagination. Rentrée à Douai chez son père, elle s'engage au théâtre local, puis à celui de Rouen et bientôt, le succès aidant, elle joue à Paris et sur diverses scènes. Mais l'écriture, et particulièrement la poésie, ne cesse de la solliciter et son premier roman, pour une bonne part autobiographique, "L'atelier du peintre" prouve qu'elle est attentive à la création artistique quelle qu'elle soit. Mais, en ce temps-là, la difficulté d'être femme et de s'affirmer, même dans le domaine des arts, est immense et, d'entrée de jeu, elle est considérée comme un auteur mineur juste bon à mettre en valeur le talent des autres et, à propos de cet ouvrage, celui de son oncle le peintre Constant Desbordes.

 

Néanmoins, Marceline refuse d'abandonner, elle veut inscrire son nom parmi les lauréats de l'Ecole française. A l'époque où elle rédige ses premiers poèmes, la société cultivée s'emballe pour des romans comme "Paul et Virginie" de Bernardin de Saint-Pierre ou "Atala" et "René" de Chateaubriand, si bien que tout être qui a de l'ardeur et du sentiment risque d'être entendu, pour peu que sa plume soit à l'égal de son coeur. Chez Marceline, l'ardeur va soudainement s'épanouir avec bonheur lorsqu'elle rencontre l'amour en la personne d'Henri de Latouche, amateur de poésie, sensible à la nouvelle école romantique, à qui l'on doit l'édition des oeuvres d'André Chénier, mais cette passion, médiocrement partagée, sera davantage pour elle l'apprentissage de la souffrance amoureuse.

 

Elle avait fui de mon âme offensée ;

Bien loin de moi je crus l'avoir chassée :

Toute tremblante, un jour, elle arriva,

Sa douce image, et dans mon coeur rentra :

Point n'eus le temps de me mettre en colère ;

Point ne savait ce qu'elle voulait faire ;

Un peu trop tard mon coeur le devina.

 

Sans prévenir, elle dit : " Me voilà !

Ce coeur m'attend. Par l'Amour, que j'implore,

Comme autrefois j'y viens régner encore."

Au nom d'amour ma raison se troubla :

Je voulus fuir, et tout mon coeur trembla.

Je bégayai des plaintes perfides ;

Pour me toucher il prit un air timide ;

Puis à mes pieds en pleurant, il tomba.

J'oubliai tout dès que l'Amour pleura.

 

De cet amour qui " lui avait tout pris jusqu'au bonheur d'attendre ", Marceline émergea, délivrée de ses rêves illusoires. Avec son nouveau compagnon, Lanchantin, dit Valmore, comédien sans grand talent qui l'épousera, elle connaîtra les dures nécessités de la vie d'un acteur pauvre et les épreuves d'une existence précaire que vint assombrir encore la perte d'une enfant toute jeune. La poésie sera le refuge d'une sensibilité à fleur de peau dans des oeuvres où transparaît la volonté de s'inscrire en faux contre le malheur, ce lot commun à l'humanité et où l'on surprend les sanglots de la femme douloureuse habitée d'une indéfectible espérance.

 

L'orage de tes jours a passé sur ma vie ;

J'ai plié sous ton sort, j'ai pleuré de tes pleurs ;

Où ton âme a monté mon âme l'a suivie ;

Pour aider tes chagrins j'en ai fait mes douleurs.

...

Moi, je ne suis pas morte : allons ! moi, j'aime encore ;

J'écarte devant toi les ombres du chemin :

Comme un pâle reflet descendu de l'aurore,

Moi, j'éclaire tes yeux ; moi, j'échauffe ta main.

...


Comme un ange accablé qui n'étend plus ses ailes,

Enferme ses rayons dans sa blanche beauté,

Cache ton auréole aux vives étincelles :

Moi je suis l'humble lampe émue à ton côté.

 

Quelle est-elle, en définitive, la poésie de Marceline Desbordes-Valmore durant les années 1830 - 1850, sinon le sentiment et la parole du malheur qui ne cessent de frapper, également la foi religieuse qui se veut consolatrice. Renonçant à chercher l'exceptionnel et le sublime, Marceline privilégie le mouvement d'adhésion, la simplicité émouvante, le chant des larmes et la profération mélancolique, s'approchant d'un Virgile par ses pastorales. Aussi naïfs qu'apparaissent ses vers, l'aisance du rythme - une rapidité d'eau qui court - assure à jamais la fraîcheur du partage et l'art du songe. Ce sont sans doute "Les roses de Saadi " qui ont le mieux établi sa célébrité au sein de la littérature française: 

 

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;

Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes

Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées

Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.

Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.

Ce soir, ma robe encor en est toute embaumée...

Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

 

D'autre part, la vie de Marceline sera marquée par la quête du père. Si elle fut le poète de l'adhésion à une terre et à un lieu, il n'en reste pas moins que la figure paternelle sera une constante source d'inspiration. C'est cette présence - ou cette absence - qui l'encourage à " frayer la terre sous l'étoile ". Père biologique mais aussi Père surnaturel vers lequel elle élève sa poétique, Père qui insuffle " le pur amour ", initie son aspiration à la lumière, habite une pensée qui, non loin de " la tendresse réelle " console, glorifie et transcende.

 

J'irai, j'irai porter ma couronne effeuillée

Au jardin de mon père où revit toute fleur ;

J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée :

Mon père a des secrets pour vaincre ma douleur.

 

J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes :

"Regardez, j'ai souffert..." il me regardera,

Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes,

Parce qu'il est mon père il me reconnaîtra. 

 ...

 O clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô père !

Votre enfant qui pleurait vous l'avez entendu !

Je vous obtiens déjà puisque je vous espère

Et que vous possédez tout ce que j'ai perdu.

 

Vous ne rejetez pas la fleur qui n'est plus belle,

Ce crime de la terre au ciel est pardonné.

Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle,

Non d'avoir rien vendu, mais d'avoir tout donné.

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

niki 03/02/2013 12:21

je suis fort sensible à la poésie de marceline desbordes-valmore, toute empreinte d'une mélancolie que je ressens moi aussi

armelle 02/02/2013 11:23

Oui, c'est la passion qui a permis à quelques femmes de s'inscrire dans la durée artistique et littéraire. La passion des autres...

Edmée De Xhavée 02/02/2013 11:20

Je connaissais les roses de Saadi, mais ne savais pas qui avait écrit ce poème (c'était au temps pré-google! :-) )

Les femmes passionnées ont, finalement, apporté les seuls témoignages de la vie féminine de leur temps. Les autres avaient rendu les armes, faute de passion...

Dominique 02/02/2013 11:17

Une poésie qui parait désuète à certains mais que pour ma part j'aime beaucoup, en matière de poésie mon éclectisme est énorme

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