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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 08:47

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Sœur de Baudelaire et peut-être même d’Antonin Artaud, selon André Blanchet, cette poétesse, que certains ont trop vite confinée «  dans des bergeries délicieusement apprêtées », parle secrètement, à voix basse, presque tue, à ses frères emmurés, à ceux qui n’ont jamais pu donner de nouvelles de leur nuit noire. Cette nuit noire, qu’est-ce , sinon celle du doute ? Tout d’abord le doute de soi. Qui suis-je, moi, condamnée à ourler à petits points l’ouvrage de la vie, dans une morne existence provinciale ?

 

                      «  Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi ?

 

                          Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ? Le puis-je ?

 

 

Puisque rien ne peut être outre-passé, à quoi bon ? Fuir, mais où ? Feu éternellement allumé dans les ténèbres de cet enfer intérieur, le désir se précise :

 

 

                        « Je suis là, goutte à goutte, en train de disparaître…

 

                           Je ne suis rien…N’approche pas. »

 

Le vœu est prononcé de ne plus avoir de moi, de guérir d’être immortelle. Impossible, tant l’amour est plus obstiné que l’enfer. Fuyant un monde usé par l’habitude et une religiosité confite dans ses images pieuses, Marie Noël, incroyable aventurière de l’esprit, va prendre possession de son âme. L’âme ne s’impose pas, elle se laisse éclore. Il faut à chacun la patience et le don de faire apparaître cette part secrète, voilée, déjà chargée d’éternité qui est en nous déjà plus que nous-même.

 

                       «  J’ai mon âme rencontrée,

 

                           Comme en l’herbe haute un puits

 

                          Ouvert à la dérobée,

 

                         Mon âme, béante nuit…

 

                    Et dedans je suis tombée. »

   

Qui mieux que les poètes et les mystiques, et particulièrement les poètes mystiques,savent exprimer cette peur du lieu où l’âme, en proie à la détresse, entre dans ses profondeurs et l’intimité de Dieu, affichant au regard de tous l’urgence de l’option spirituelle ? Dieu est là, également la tentation de s’en détourner. Il faut choisir.

 

                        «Personne n’était Vous, ni chair, ni sang, ni voix,

                         Ni regard, ni pitié, dans le vide, personne !

                  …. Dieu trop grand, trop noir, que je ne connais pas. »

 

N’est-ce pas la nuit qui enfante le jour, les ténèbres qui engendrent la lumière ? Cette amoureuse que désire-t-elle ? L’amour, certes, mais quel amour ? Quel homme peut satisfaire l’exigence d’une âme à tel point habitée ? Le désir métaphysique aspire à l’au-delà de tout. A ce moment, le Désiré ne comble pas, il creuse, et le désirant s’épuise dans sa propre démesure à désirer l’absolu, non l’égal, mais l’Inconnaissable, l’absolument Autre, Celui qui a aimé avant d’être aimé.

Devant ce mystère insondable, Marie Noël ne se dérobe pas. Elle se laisse simplement couler à pic :

 

                             « Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous

 

                                Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine

 

                               Et que vous remplissez de Vous-même sans nous. »

   

La femme poète avoue : « Quand Dieu a soufflé sur ma boue pour y faire prendre mon âme, Il a dû souffler trop fort. Je ne me suis jamais remise du souffle de Dieu. »

 

Puis l’âge venant, cette voix qui a si bien su chanter dans l’œuvre poétique devient dans ses « notes intimes » une voix aux audaces incroyables. Ce n’est plus le carillon qui sonne les heures de la vie liturgique, mais une cloche d’airain qui tente de réveiller les consciences assoupies, de les sensibiliser au coriace, à l’irréductible problème du Mal. Si le Mal se rencontre partout, comment ne serait-il pas d’abord dans le Créateur ? Et comment concevoir que subsiste face à Dieu, quoi que ce soit qui résiste à Dieu ? A l’incroyant qui s’octroie trop souvent le monopole de l’inquiétude, des poètes comme Marie Noël sont là pour témoigner que cette inquiétude habite aussi le cœur du croyant. Comme elle le dit, elle est descendue aussi loin que possible dans la « grande nuit où personne ne guide personne. » Pas même l’église, aucun prêtre, aucune philosophie chrétienne, aucun théologien. Il est vrai qu’à l’inverse des idéologies, la foi ne nous circonscrit pas dans les limites d’un quelconque système et que le doute lui-même est priant. Ce qui nous éclaire est que Dieu n’est absent nulle part, ni dans le dangereux espace où le poète s’aventure, ni dans le naufrage où il croit s’ensevelir.

 

« Ah que les mystères de la Religion , les mystères révélés sont harmonieux et doux à l’homme à côté de ce Mystère du Commencement, le Mystère du Mal, le seul où Dieu ne nous donne pas à croire, mais à penser ! »

   

Témoin des deux guerres, du nazisme comme du communisme et des totalitarismes qui ont défiguré le XXème siècle, Marie Noël habite son inquiétude avec une incontestable violence, qu’il était difficile de soupçonner de la part de la discrète demoiselle d’Auxerre. Elle ose même dire à Dieu : «  Si vous aimiez tant les morts, pourquoi avez-Vous créé les vivants ? » Contre cette Nécessité de Dieu, sa pensée se débat, se brise, sans que la parole ne cesse d’être prière. A ce mal auquel chacun est initié par la vie, qu’opposer d’autre que l’amour ? D’autant qu’il n’y a pas de bien absolu. « Si nous connaissons le mal, il est difficile de discerner ce qui est bon » écrivait Pascal. Une morale trop rigide ne risque-t-elle pas de transformer l’homme en monstre ? Privée de cœur, la vertu serait privée de sympathie. Dans l’ordre éthique du bien, il n’y a pas de situation acquise, mais c’est parce que le bien est quasi impossible qu’il faut s’essayer à le réaliser. Le génie nocturne du poète évolue désormais entre deux mondes : le monde visible qui la fait vivre dans son « étouffement » et le monde invisible qu’elle interroge en vain. Le silence de Dieu la torture, alors que la loi de l’Eglise pèse de tout son poids humain et l’oppresse. Elle redoute plus que tout «  l’effrayant paradis » et « les justes » et aspire au tête à tête avec la Vérité , avec Dieu. En définitive, le Péril est en Dieu, non en l’homme. « Vous aurez été, dira-t-elle à Dieu, mon unique adversaire, le risque ténébreux où j’ai couru sans armes ».

 

               « L’âme comme une île déserte entourée de Dieu de tous côtés.

 

                 Et dans le cercle, prise au piège, cette petite fille qui a peur. »

   

Cependant elle l’admet, malgré l’inquiétude, la perplexité, elle se sait, elle se veut, elle s’accepte déjà « à l’intérieur de Dieu » Elle est doucement encerclée, abandonnée, priante, acceptante. Elle est amour.

 

Puisque l’amour est folie, soyons folle, soyons ce chant qui déborde les lèvres, cette eau vive qui déborde les berges.

 

                          « Est-elle folle ? Est-elle morte ?

 

                                         Un grand cri

 

                              Jusqu’au bout de l’angoisse emporte

 

                                        Son esprit. »

 

Ainsi que Thérèse de Lisieux et tant d’autres, Marie Noël a connu l’épouvantement, c’est-à-dire la Nuit spirituelle, l’absence de Dieu qui est déjà présence, école de la sainteté dont on meurt avant de re-naître et de se re-connaître dans l’Amour retrouvé. Comme elle, comme eux, nous sommes appelés à cette sainteté de l’amour qui est le don de soi à l’autre, au tout Autre, afin de lui retourner cet Amour dont nous sommes aimés. Cette épreuve n’a probablement d’autre conséquence que d’élargir les limites de la raison, de façon à ce que l’être soit saisi par le seul Amour en mesure de le satisfaire et de le contenir. L’amoureuse a laissé place à la mystique, la peur à l’allégresse, le dogme au Mystère.

Après les cris de désespoir et de colère, presque rimbaldiens :

   

                          « Que me veut-on ? Que j’aille et prie,

 

                                     Quand vient le soir,

 

                            Leur Dieu, leurs saints et leur Marie

 

                                    Pour te revoir ?

 

                          C’est contre eux tous que mon sang crie

 

                                   De désespoir ! 

 

                         Ces loups du ciel, voleurs de vie ! »

 

 

voilà enfin le fiat ( que cela soit), le fiat bouleversant du consentement. L’Amour, cet Amour qui répond à toutes les attentes,  se veut peut-être à ce prix ?

 

                           « Quand tu verras ton Dieu cessant de te défendre,  

                              qu’à jamais tout regard s’est retiré de Lui,

                              Rien ne te sera plus que vide, sauf apprendre

                             Un seul mot, ta leçon, un seul sans autre : OUI.  

 

                             Dis-le docile et coule. Avale tout l’abîme  

                             Où le ciel renversé sombrement s’engloutit.

                            Coule, joignant les mains…C’est au fond qu’est la cime…

                            Ah ! quelle délivrance est au fond de l’abîme !

                           Voici ma joie avec son glaive de vainqueur. »

   

Marie Noël n’aura pas cherché en vain sa place dans un monde où « l’ordre de la maison » et «  la loi de l’Eglise » étouffaient un cœur qui criait  «  sauver la désobéissance » et se cabrait devant ce qui cherchait à définir Dieu, l’Indéfinissable. L’amour humain ayant été incapable de lui offrir cet espace libre où elle puisse respirer, elle n’aura plus eu de cesse que de le chercher ailleurs, le chercher jusqu’à se perdre. Mais ayant perdu le peu qu’elle possédait ( la foi), elle a tout retrouvé, ainsi que le promet l’Evangile : «  Qui s’attache à soi se perd, qui se perd pour moi se trouve ».

 

L’Amour aura eu raison de Marie Noël.



Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Armelle 28/12/2012 10:14

à Patrice Collado

Je suis sensible, cher Monsieur, à votre commentaire, puisque cet article vous a donné l'occasion de découvrir une poétesse de haute inspiration. En effet, on peut parler ici autant d'une traversée
de la nuit que d'une traversée du feu.

Patrice COLLADO 25/12/2012 13:45

Décidement chère madame , vous savez nous mettre l'eau à la bouche.Je ne connaissais pas cette poêtesse mais j'aime ce désir de Dieu jusqu'à l'anéantissement de tout désir par un discernement de
plus en plus exigeant.
Je pense à Gustave Thibon lui aussi resté à l'écart de la nébuleuse capitale.Cette recherche de Dieu hors des sentiers battus de la commune religion m'interpelle.J'ai lu -dans ma jeunesse Antonin
Arthaud- et reste persuadé que certains internés en hôpitaux psychiatriques ont eu dans leur vie une "visitation divine" et qu'ils ne s'en sont jamais remis.Les mots ont manqué pour exprimer leur
expérience: seule une poêtesse -de façon pourrait-on dire merveilleuse- peut décrire ce cheminement de l'âme.

Edmée De Xhavée 13/04/2012 10:42

Je suis de plus en plus séduite! Je me souviens avoir lu un livre de Pearl Buck dans ma jeunesse, où le personnage principal était un prêtre (ou sans doute pasteur, plus vraisemblablement?) et il
avouait douter sans cesse, n'être sûr de rien... Ca m'avait remuée à l'époque, l'idée que l'on pouvait vivre une vie exemplaire sans y être aidé par la foi mais par le désir de foi... ou
l'espoir..

Merci de parler de Marie-Noël!

delphine 09/12/2011 17:34

C'est une nouvelle Marie Noël que vous présentez ici, bien différente de la sage poétesse dont, enfant, je récitais les vers...
Quelle lacune chez moi et quelle force chez elle, dont la quête déchirante nous marque au fer rouge.

armelle 08/12/2011 21:12

Marie Noël, c'était la neige qui brûle selon son biographe. Une poétesse qu'on a trop souvent reléguée dans la sacristie, alors que sa voix est semblable à l'airain et qu'elle sait aussi bien
chanter que tonner.

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